Mathématicienne et membre de l’Académie des sciences, Laure Saint-Raymond est très engagée sur les questions d’enseignement et d’éducation. Elle a dirigé le rapport de l’Académie des sciences intitulé « L’École à bout de souffle ». Elle publie aujourd’hui sur Cortex Média une tribune plus que jamais d’actualité.
« L’École française est à bout de souffle. » Le constat est unanime et sans appel : plusieurs indicateurs (résultats dans les évaluations internationales, dégradation de la santé mentale des élèves, persistance du déterminisme social, mal-être des enseignants, crise d’attractivité du métier enseignant, accumulation de réformes parfois contradictoires, etc.) montrent l’urgence d’engager une transformation profonde du système éducatif français. Encore faut-il s’accorder sur le diagnostic et la trajectoire à suivre. Un consensus est-il possible quand chacun forge son opinion à partir de son expérience et de son ressenti personnels ?
Au terme d’une large consultation impliquant acteurs de terrain et institutionnels, et en s’appuyant sur les travaux de recherche conduits en France et sur les comparaisons internationales, l’Académie des sciences met pourtant en évidence des convergences importantes. Celles-ci font émerger la nécessité de recentrer le système éducatif sur l’élève, ainsi que cinq leviers de transformation susceptibles de permettre à l’École de remplir sa double mission de transmission des savoirs et de cohésion sociale :
- prendre en compte la singularité de chaque élève, dans le respect de la diversité des cultures, des appétences, des besoins ;
- diversifier les compétences pour répondre aux enjeux contemporains ;
- encourager la coopération et favoriser l’émergence de collectifs ;
- faire confiance et donner du pouvoir d’agir aux équipes éducatives ;
- relâcher les contraintes de temps.
Sur cette base, l’Académie des sciences propose une feuille de route pour une transformation structurelle de l’ensemble de l’écosystème éducatif. Mais une telle ambition est-elle réaliste ? La question est légitime et même de première importance : il est certainement indispensable d’identifier les obstacles qui freinent la programmation et la mise en place d’une telle transformation.
Le premier défi à relever est celui du temps long. Comme le soulignent également le Conseil d’analyse économique et le Haut-Commissariat à la Stratégie et au Plan, transformer en profondeur le système éducatif nécessite au minimum une décennie, le temps de planifier, expérimenter, évaluer, ajuster, passer à l’échelle et consolider. Une temporalité qui dépasse largement celle des mandats électoraux et des alternances politiques. Quelle organisation peut sécuriser une vision stratégique de long terme et les investissements qui la rendent viable ?
Une telle planification pluriannuelle suppose en particulier de sortir d’un pilotage essentiellement ministériel. Certes, de multiples conseils, plus ou moins indépendants du ministre, ont été mis en place afin d’éclairer les décisions publiques sur les programmes, les méthodes pédagogiques, l’évaluation, etc. Toutefois, leur composition demeure relativement homogène, leurs responsabilités fragmentées et leurs recommandations parfois inopérantes compte tenu de la diversité et de la complexité des réalités de terrain. Quel gouvernement sera prêt à se dessaisir d’une partie de son pouvoir et à inverser la logique de prescription en une logique de subsidiarité ? L’administration centrale acceptera-t-elle de suivre ce mouvement en se mettant au service des acteurs de terrain et en leur faisant confiance pour construire des propositions pédagogiques adaptées au contexte local ?
Un changement de culture tout aussi profond est à opérer du côté des acteurs de terrain qui doivent endosser cette responsabilité. Cela suppose notamment de sortir d’une liberté pédagogique exercée individuellement selon le triptyque « un enseignant, une discipline, une classe » qui réduit souvent l’enfant à son statut d’élève, bon ou mauvais, sans projet cohérent pour le faire grandir. Le développement de dynamiques collectives et de pratiques coopératives est une évolution majeure qui se heurte à de nombreuses résistances du monde enseignant : crainte du jugement des pairs, sentiment de surcharge de travail lié à des missions non comptabilisées dans le temps de service... Les organisations syndicales et les représentants des personnels sauront-ils se mobiliser, ensemble, avec le législateur, pour faire évoluer le métier enseignant ?
Toutes ces évolutions ont des répercussions très concrètes. Ainsi, la rénovation du bâti scolaire prenant en compte les changements d’usage, ou une revalorisation salariale significative des enseignants représentent des investissements importants. Mais l’effort que doit consentir la société n’est pas uniquement financier. L’éducation est l’affaire de tous : collectivités territoriales, associations et mouvements d’éducation populaire, acteurs du secteur médico-social, ainsi que l’ensemble des familles. Avons-nous vraiment la volonté de construire du commun, de faire nation et de « prendre le risque » de la mixité socio-scolaire ?
L’état de l’école est un baromètre de notre projet de société. La polarisation du débat public, la défiance croissante et l’affaiblissement du dialogue nous paralysent et nous rendent extrêmement vulnérables face aux changements démographiques, climatiques ettechnologiques qui s’imposent à nous aujourd’hui. Pour ouvrir un horizon d’avenir à notre pays et faire une vraie place aux plus jeunes, un sursaut démocratique s’impose !


