L’Académie des sciences consacre une série de podcasts, en partenariat avec Canal Académies, à la transmission de la science. Au micro, Étienne Ghys, l’un de ses deux secrétaires perpétuels, s’entretient avec ceux qui la racontent, l’écrivent, la communiquent ou l’archivent. Cortex Média a retranscrit ces échanges, à lire ci-dessous.
Mathématicien et physicien, Tadashi Tokieda est connu pour ses spectacles de « prestidigitation scientifique » où il explique ses tours à la fin. Avec Étienne Ghys, il explique pourquoi sa boussole, quel que soit le public, reste toujours la même : la surprise.
Étienne Ghys : Bonjour, je suis avec Tadashi Tokieda. Tu es un grand vulgarisateur — je ne sais pas si tu aimes ce mot ?
Tadashi Tokieda : Ça fait un peu vulgaire, « vulgarisateur ». « Divulgateur », c’est bien.
Étienne Ghys : Divulgateur des sciences, donc, dans un style assez unique, puisque tu fais des spectacles proches de la prestidigitation — sauf que toi, tu expliques tes tours à la fin. J’aimerais qu’on discute de la manière dont tu t’adaptes selon les publics : on ne parle pas de la même façon à des enfants d’école primaire, à des lycéens, à des étudiants en sciences comme dans tes cours à l’École normale supérieure, à des gens qui ont une formation scientifique, ou encore, comme cela nous arrive à tous les deux, à des publics de retraités.
Tadashi Tokieda : Je répugne à donner des conseils sur ce que je ne fais qu’apprendre moi-même, mais je pense que c’est exactement ce qu’on fait dans une conversation avec un autre être humain : en fonction de qui se trouve devant vous, de votre tempérament, peut-être même du temps qu’il fait, vous parlez différemment, et vous parlez d’autre chose.
Étienne Ghys : Mais on a préparé sa conférence dans les moindres détails, et on se retrouve face à un public de cinq cents personnes ?
Tadashi Tokieda : On rebondit beaucoup plus loin. Ce que j’essaie de faire, c’est de partager ce que je veux montrer — parce que ça me fait plaisir aussi. Ma devise, c’est la surprise. D’autres poursuivent la profondeur, l’importance, les possibilités d’application — ce sont des poursuites très honorables, et même majoritaires. Mais moi, je poursuis la surprise. Pourquoi ? Parce qu’une surprise signifie qu’avant elle, on avait une certaine conception de l’univers, et qu’après, on voit qu’elle était fausse — on s’est trompé. Puis, si on comprend et qu’on y réfléchit, on devient un peu plus intelligent qu’avant. Ce n’est pas une condition nécessaire du progrès, mais c’est ainsi qu’on progresse.
Étienne Ghys : Comment adaptes-tu cette recette selon les publics ?
Tadashi Tokieda : Les surprises dépendent de la personne : on est surpris par A plutôt que par B, une autre personne le sera par B plutôt que par A. Les petits enfants, eux, ne sont pas surpris, parce que tout est nouveau pour eux — ils s’intéressent à énormément de choses, mais ils ne sont pas surpris. Je vais vous parler d’un test vraiment impitoyable, mais fiable, pour savoir si quelqu’un a été bien surpris. Il faut connaître son public, mais au fur et à mesure de l’exposé, on peut voir sur le visage de l’autre, à ses réactions, si l’on va dans le bon sens. Une bonne façon d’apprendre ce savoir-faire, c’est d’apprendre à raconter une blague — au sens européen du terme : une petite histoire d’à peine une minute, avec une chute qui fait rire. Dans la culture japonaise, très riche en formes d’humour, cette forme précise n’existe pas. Quand je suis venu en France à quatorze ans, j’ai dû l’apprendre — de même que la notion de gros mots, qui n’existe pas en japonais. Une blague qui réussit exige de donner assez d’information à son interlocuteur pour être sur la même page, mais pas trop non plus. Il faut regarder son visage, suivre sa réaction, et ne pas rater l’instant précis pour tirer le tapis sous ses jambes.
Étienne Ghys : La chute.
Tadashi Tokieda : Voilà, la chute. C’est un art. On a des intérêts de carrière, de gloire, de facteurs d’impact — qui se traduisent en confort de vie, en salaire. Pour cette raison, ce qui compte à nos yeux, c’est ce qui sort de notre bouche. Mais ce qui devrait compter davantage, c’est ce qui entre dans l’œil de l’autre. Pour s’entraîner à cela, je vais donner l’exemple de mon petit-fils, Tomo, cinq ans, que j’ai suivi depuis sa naissance — j’étais là. Au début, il ne riait pas ; puis vient un jour magique où, pour la première fois, un tout petit enfant se met à rire. Ce qui fait rire un adulte, ou l’intrigue, ne surprenait pas Tomo, parce qu’un petit enfant n’est surpris par rien. Mais un jour, j’ai pris ma tasse de café du matin et j’ai commencé à la taper partout avec ma cuillère : au même point, elle donne toujours le même son. J’ai alors tapé à des points décalés de 45 degrés — nord-est, nord-ouest, sud-ouest, sud-est — et le son est monté d’un demi-ton. Là, Tomo a été surpris : il s’est mis à rire, et a demandé qu’on refasse. C’est le test impitoyable dont je parlais : souvent, lorsqu’un être humain voit quelque chose de vraiment nouveau, qui élargit son univers ne serait-ce qu’un tout petit peu, il se met à rire. Et ce rire est glorieux : dans des séminaires devant les normaliens, dans des conférences devant des mathématiciens, il arrive, rarement, que l’assistance se mette à rire — non pas d’une blague stupide, mais parce qu’on a précipité une surprise qu’ils ont vraiment appréciée. C’est un test.
Étienne Ghys : On a tendance à penser que la vulgarisation consiste à prendre un morceau de science à la pointe de la recherche, trop dur, et à le simplifier pour un public qui n’y comprendrait rien.
Tadashi Tokieda : Ce n’est pas du tout ce que je veux faire. Ce que je veux faire, c’est présenter un phénomène surprenant pour tout le monde. Pour des enfants d’un certain âge, un peu avancés, comme pour les académiciens, il faut que cela ouvre un peu leur esprit, élargisse leur univers. Bien sûr, un académicien avec son bagage peut ensuite progresser à pas de géant et comprendre — j’essaierai plutôt de le suivre. Chez les jeunes, c’est autre chose ; chez les enfants, encore autre chose.
Étienne Ghys : Dans un public, il y a toujours une grande hétérogénéité, et on ne peut pas surprendre tout le monde simultanément. Il y a un concept que les journalistes appellent le concept du Gaston — tu connais ? En France, l’un des premiers à parler de science à la télévision était Louis Leprince-Ringuet. Un cameraman lui demandait comment il faisait pour être si naturel. Il répondait : « C’est facile, je parle à Gaston. » — « C’est qui, Gaston ? » — « Mon garagiste. » Lorsqu’il intervenait à la télévision ou devant un public, il choisissait mentalement une personne, et pensait à elle en s’adressant à tous. Penses-tu que ce soit une bonne idée ?
Tadashi Tokieda : C’est une bonne idée dans la mesure où cela vous rend naturel, mais ce n’est pas forcément la meilleure façon de toucher beaucoup de monde dans l’assistance, si celle-ci est vraiment hétérogène — ce qui est rare en conférence publique, où les gens se choisissent entre eux. Si vous choisissez une mauvaise personne, vous perdez tout le monde ; et la personne moyenne existe-t-elle vraiment ? En général, dans un congrès de mathématiciens, si je choisis quelqu’un au premier rang, ça marche assez bien, je ne sais pas trop pourquoi — il y a des réactions naturelles, il est très ouvert. Ce que j’aime faire, c’est préparer mes tours de façon que chacun puisse y trouver quelque chose. Par exemple à Cambridge, où j’ai travaillé, l’essentiel de l’enseignement se fait par un système appelé « supervision », un enseignement à deux ou trois : on discute des mathématiques pendant une heure, je donne des problèmes du passé, du futur, on écrit ensemble. Je le faisais autour d’une grande table ronde dans mon bureau, et j’écrivais à l’envers pour que mes étudiants puissent mieux voir — ça épatait tout le monde. Mais chaque année, il y avait toujours un étudiant qui ne s’en apercevait absolument pas.
Étienne Ghys : Je t’ai raconté une histoire à ce propos, un jour où j’étais au restaurant avec le grand mathématicien Adrien Douady, qui avait cette même capacité d’écrire à l’envers. Je crois qu’il voulait m’épater ; j’ai fait semblant de ne rien remarquer, et la conversation a continué. Moi, j’en suis totalement incapable.
Tadashi Tokieda : C’est bien, entre amis. Mais il y a d’autres façons d’épater quelqu’un. Pour un étudiant qui ne s’aperçoit de rien, tout en écrivant à l’envers, j’ai commencé à parler d’un problème de probabilité auquel j’avais pensé. Le voici : vous avez une grande table de réception dressée en alternance — bol, cuillère, bol, cuillère — avec une chaise devant chaque bol. Les convives arrivent les uns après les autres, s’installent à une chaise libre, regardent à leur gauche et à leur droite, et prennent une cuillère selon la disponibilité : si les deux sont libres, ils choisissent au hasard ; si une seule l’est, ils prennent celle-là ; sinon, ils restent sans cuillère. Quelle est la fraction des convives qui se retrouvent sans cuillère ? Si vous précisez bien le problème, la probabilité, pour une personne donnée, est très proche de 0,1234.
Étienne Ghys : Exactement ?
Tadashi Tokieda : Pas tout à fait, mais on s’en approche énormément. J’ai posé ce problème tout en restant sérieux, et quand le chiffre 0,1234 est sorti, mon étudiant — qui n’avait rien remarqué à l’écriture à l’envers — a éclaté d’un fou rire. Vous voyez : je l’ai quand même atteint, d’une autre façon.



