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Transmettre la science : qu'est-ce que la science ouverte ?

Publié le
21.09.2026

L’Académie des sciences consacre une série de podcasts, en partenariat avec Canal Académies, à la transmission de la science. Au micro, Étienne Ghys, l’un de ses deux secrétaires perpétuels, s’entretient avec ceux qui la racontent, l’écrivent, la communiquent ou l’archivent. Cortex Média a retranscrit ces échanges, à lire ci-dessous.

Justine Fabre dirige le service de publication de l’Académie des sciences. Avec Étienne Ghys, elle retrace l’histoire de la publication scientifique, des correspondances privées du XVIIe siècle aux voies dorée, verte et diamant de la science ouverte — et pose la question qui fâche : que penser des plateformes qui, illégalement, donnent accès à toute la littérature scientifique ?

Étienne Ghys : Face à moi, j’ai Justine Fabre, responsable du service de publication de la création — un nom un peu compliqué. Quel est ce nom exactement ?

Justine Fabre : Il fait partie de la direction du patrimoine et des ressources scientifiques de l’Académie des sciences.

Étienne Ghys : Ce qui m’intéresserait de discuter avec vous, c’est votre conception de ce qu’est une publication en 2023, ce qu’est la science ouverte — les gens ne savent pas trop ce que ça veut dire —, comment fonctionne une publication scientifique, et quelles idées philosophiques vous essayez de défendre à ce propos. Vaste programme, pour commencer.

Justine Fabre : Une publication, c’est tout simplement le fait de rendre public quelque chose ; ça peut prendre énormément de formes différentes. Le fait d’écrire un billet de blog ou de mettre en ligne des photos de vacances sur Instagram peut déjà s’apparenter à une publication. On peut ensuite y adjoindre un travail d’éditorialisation, avec une ligne éditoriale, un message qu’on souhaite faire passer, une image de soi. Dans cette visée d’éditorialisation, il y a la publication scientifique de niveau recherche ou de niveau enseignement — c’est vraiment très vaste.

Étienne Ghys : Vous parlez de publications de divers types, mais vous n’avez pas prononcé le mot « évaluation » : une publication n’est donc pas nécessairement évaluée ?

Justine Fabre : C’est tout à fait décorrélé. Même au sein d’un même type de publication, la publication scientifique par exemple, il peut y avoir des publications non évaluées. Il s’agit juste d’être parfaitement transparent sur cette non-évaluation.

Étienne Ghys : Pouvez-vous nous faire un historique des publications scientifiques, depuis le XVIIe siècle où l’on échangeait des courriers jusqu’à la création des journaux ? Quelles sont les grandes étapes de cette histoire ?

Justine Fabre : Jusque vers les XVIIe-XVIIIe siècles, le seul moyen d’échanger autour d’idées scientifiques était de s’écrire au sein de correspondances privées. Au XVIIe siècle commencent à naître les sociétés savantes, notamment les académies, pour centraliser et coordonner cette correspondance : on écrivait à une personne en particulier, qui partageait ensuite ce qu’on lui avait écrit avec ses confrères, ce qui évitait d’arroser tout le monde de lettres — voire d’en faire une lecture publique. Ces sociétés savantes ont commencé à centraliser les découvertes et les idées venues d’un peu partout en Europe pour les discuter entre elles. Avec le développement de la presse et la facilité croissante à imprimer et à disseminer des écrits, on a pu éviter de tout discuter de vive voix pour publier par écrit ces idées et ces nouvelles théories. Le mouvement commence un peu avant, mais prend son essor au XIXe siècle avec les revues scientifiques, qui connaissent surtout un boom à partir du milieu du XXe siècle.

Étienne Ghys : À quel moment arrive la révolte des scientifiques face à la mainmise des éditeurs commerciaux sur ce qu’ils considèrent comme leur travail et leur propriété ?

Justine Fabre : Ce phénomène de concentration éditoriale ne s’observe pas dans toutes les disciplines. Il est beaucoup plus marqué dans le secteur STM — sciences, techniques, médecine —, où des éditeurs ont mis en commun leurs forces ou se sont rachetés les uns les autres pour former de véritables machines de guerre économiques, racheter la propriété de revues, tout en mettant à disposition des moyens éditoriaux de très grande qualité, il faut le dire. On se retrouve alors en situation de quasi-monopole. Cette situation se retrouve beaucoup moins en sciences humaines et sociales, où l’édition reste davantage le fait d’éditeurs publics, ou privés-publics, avec une prédominance d’autres types de publications comme les monographies. Mais dans le secteur STM, plus on a avancé dans le XXe siècle, à l’échelle mondiale, plus ce phénomène de concentration s’est accentué, et plus les bibliothèques ont été embêtées par le prix des abonnements — un problème à la fois de hausse des prix et de multiplication des canaux, des revues, si bien que la facture augmentait à la fois au prix unitaire et à la quantité.

Étienne Ghys : Les bibliothécaires s’en sont rendu compte rapidement, puisque c’est en quelque sorte eux qui payaient. Mais à quel moment les auteurs eux-mêmes — souvent fonctionnaires, qui ne réfléchissaient pas à l’aspect financier de leur travail — en ont-ils pris conscience ? Et cette prise de conscience a-t-elle eu lieu du côté des sciences humaines et sociales ?

Justine Fabre : Je pense qu’en sciences humaines et sociales, comme en sciences dites « dures » et en médecine, personne ne peut ignorer ce qu’est la science ouverte et à quoi elle sert. Ce qui est certain, en revanche, c’est que la pression des prix y est moins forte pour l’instant, et que l’attachement des chercheurs au travail fourni par leurs éditeurs y est plus fort qu’en STM. C’est plutôt au début des années 1990, notamment en physique et en mathématiques, que les chercheurs ont commencé à se rendre compte que ce modèle économique allait devenir difficilement soutenable.

Étienne Ghys : Il me semble qu’il n’y a pas seulement une question d’économie, mais aussi une question morale : le souhait que ce que les scientifiques écrivent — et dont ils pensent souvent que c’est magnifique et utile pour l’éternité — soit accessible à tous, y compris à ceux qui n’en ont pas les moyens. Est-ce que cela correspond à peu près à l’arrivée d’Internet ?

Justine Fabre : Ça correspond à l’arrivée d’Internet, mais il faut garder en tête que la science ouverte n’est pas forcément un rejet complet des éditeurs : ce sont souvent eux qui coordonnent le système d’évaluation et de validation des savoirs scientifiques, et les bons éditeurs fournissent un travail de correction et de mise en page dont les chercheurs sont plus ou moins satisfaits. Rendre une publication accessible à tous, y compris à des gens qui n’en auraient pas les moyens, ce n’est pas forcément faire une impasse totale sur le travail des éditeurs. Il y a plusieurs propositions qui coexistent : des chercheurs qui privilégient la communication directe entre scientifiques, en déposant leur version auteur dans une archive ouverte dédiée, et d’autres, très attachés au travail éditorial, qui cherchent des solutions pour que le prix demandé aux auteurs, s’il y en a un, reflète vraiment le travail fourni par l’éditeur — car c’est plutôt ça le problème : la décorrélation totale entre la réalité du travail fourni et la somme, parfois astronomique, payée par une institution.

Étienne Ghys : Pour ceux qui nous écoutent et qui ne sont pas forcément au courant : jusque dans les années 1980-1990, un scientifique allait dans une bibliothèque abonnée aux revues, l’abonnement était payé, et les chercheurs ne se posaient pas trop la question du prix, ni de sa corrélation avec le travail effectué par l’éditeur. On peut donc dire qu’à partir des années 1990, il y a eu une sorte de révolte — « ces articles, c’est nous qui les écrivons, on a des traitements de texte efficaces, on n’a plus besoin de payer » — et c’est ainsi que s’est mise en place la science ouverte. Pourriez-vous en décrire les différentes voies ?

Justine Fabre : Il faut d’abord dire que la science ouverte, ce n’est pas seulement l’ouverture des publications : c’est la libre communication de tous les produits de la recherche — articles, monographies, mais aussi données brutes, logiciels, codes source. En 2023, on a pas mal de recul sur le libre accès aux publications, et on commence à s’intéresser davantage à la mise à disposition des données sous-jacentes. Pour le libre accès aux publications, on parle de plusieurs « voies » de l’open access. La plus connue, c’est la voie dorée — parfois avec APC, des « article processing charges », des frais de publication : l’éditeur accepte d’ouvrir l’article à tous sur Internet, mais demande aux auteurs de le payer pour cela. Ces APC sont souvent complètement décorrélés du travail réellement fourni.

Étienne Ghys : Cela dépend beaucoup de la discipline : demander deux mille euros d’APC pour un article, ce n’est rien du tout dans certaines disciplines, et tout simplement insupportable pour un laboratoire dans d’autres.

Justine Fabre : Ça dépend de la discipline, et aussi du prestige supposé de la revue — au sein d’une même discipline, les APC peuvent varier énormément. C’est le « gold », un peu dévoyé par rapport à sa définition d’origine, qui devait être la meilleure voie de l’open access ; les grands éditeurs commerciaux se sont un peu retourné le système à leur manière. À côté, il y a la voie verte, où les auteurs sont au cœur du système : ils publient leur article chez un éditeur traditionnel fonctionnant par abonnement, mais déposent eux-mêmes le texte — dans sa forme validée par les pairs, mais avant le travail final de l’éditeur — dans une plateforme dédiée, une archive ouverte.

Étienne Ghys : Passons à votre favori.

Justine Fabre : Le libre accès diamant. Avant d’en parler, il faut mentionner qu’il existe aussi un open access un peu flou, où l’on peut lire le texte sans trop savoir ce qu’on a le droit d’en faire — la notion de science ouverte inclut la mise à disposition mais aussi la réutilisation : il faut permettre aux gens de rediffuser le texte, de le modifier, à but commercial ou non. Le libre accès diamant essaie de tirer le meilleur des différentes voies : il ne demande rien aux auteurs — pas de frais de publication — ni aux lecteurs, individus ou institutions, qui n’ont pas à s’abonner. Ça coûte quand même cher, parce qu’il faut bien préparer ces articles, les rendre trouvables sur Internet, accessibles aux lecteurs en situation de handicap avec une synthèse vocale par exemple — donc il faut trouver un moyen de financer tout ce travail d’éditorialisation. Aujourd’hui, ce sont surtout de grandes institutions de recherche publique qui peuvent se permettre de publier en accès diamant.

Étienne Ghys : Une dernière question, qui ne va peut-être pas vous plaire, mais je la pose quand même : que pensez-vous de ces plateformes comme Sci-Hub, qui proposent de manière totalement illégale à tous les chercheurs l’accès à la quasi-intégralité de la littérature scientifique, sachant qu’en bien ou en mal, c’est aujourd’hui le quotidien de l’immense majorité des chercheurs, qui vont presque tous les jours à la pêche aux articles, gratuitement mais piratés ?

Justine Fabre : Je pense que c’est un bon modèle de ce que nous devrions réussir à faire si on y mettait les moyens nécessaires. Ce type de plateforme séduit par sa facilité d’utilisation, alors qu’à côté, les professionnels de l’information scientifique et technique mettent énormément de moyens humains et informatiques pour développer des solutions parfaitement légales — proxies, contrats, négociations à l’échelle nationale via le consortium Couperin — qui nécessitent malgré tout davantage de clics pour accéder aux articles. Utiliser ce genre de plateforme nous montre ce que pourrait être le résultat final si l’on réussissait à avoir les bons outils informatiques adaptés aux usages des chercheurs. En ce sens, ça me semble tout à fait stimulant pour favoriser de nouveaux outils et aider davantage les chercheurs.

Étienne Ghys : Êtes-vous optimiste sur cette révolution, avec ses différentes solutions en présence ?

Justine Fabre : À titre tout à fait personnel, je suis convaincue que le secteur public devrait financer lui-même la publication de chercheurs payés sur des fonds publics, mais sans se passer du travail de l’éditeur. Tout l’enjeu sera de trouver des sources de financement, de réorienter des budgets — c’est envisageable, mais pas dans n’importe quelle condition, ni dans n’importe quelle discipline. J’aimerais être optimiste ; disons que je le suis, mais il faudra des subventions publiques et une vraie prise de position globale.

Étienne Ghys
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