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Transmettre la science : recherche scientifique et médias, deux mondes bien différents

Publié le
21.09.2026

L’Académie des sciences consacre une série de podcasts, en partenariat avec Canal Académies, à la transmission de la science. Au micro, Étienne Ghys, l’un de ses deux secrétaires perpétuels, s’entretient avec ceux qui la racontent, l’écrivent, la communiquent ou l’archivent. Cortex Média a retranscrit ces échanges, à lire ci-dessous.

Journaliste au cahier Sciences du Monde, Nathaniel Herzberg raconte à Étienne Ghys comment il a fui les sciences avant d’y revenir, ce que la pression des prépublications a changé depuis le Covid, et pourquoi les articles scientifiques comptent parmi ceux qui génèrent le plus d’abonnements numériques.

Étienne Ghys : Bonjour. Je suis aujourd’hui avec Nathaniel Herzberg, journaliste au Monde, plus spécialement dans le cahier des sciences. Vous n’avez pas toujours été dans cette catégorie. J’aimerais qu’on discute de la manière dont un journaliste — les journalistes du Monde en particulier — entrevoit la science et tente de la communiquer. Avant cela : quelle est votre trajectoire ?

Nathaniel Herzberg : J’ai fait des études de sciences, plus précisément une école d’ingénieur. Simplement, en cours d’école, je me suis rendu compte que je n’avais pas envie d’être ingénieur. J’ai un peu hésité sur la voie à prendre — en troisième année, j’ai déjà fait de l’histoire et de la sociologie des sciences à l’École des Mines. Se posait alors la question de poursuivre en recherche, dans cette direction-là. Et en parallèle, il y avait un petit truc qui me titillait : l’éventualité du journalisme. J’ai passé un concours en me disant que si je l’avais, je ferais du journalisme, et sinon, j’entreprendrais peut-être une thèse. Je l’ai eu, et j’en suis devenu journaliste — deux années d’études de journalisme.

Étienne Ghys : Mais pas tout de suite dans les sciences ?

Nathaniel Herzberg : Pas du tout. Quand j’ai décidé d’être journaliste, il était évident pour moi que ce ne serait pas dans les sciences. Je savais que je n’avais pas envie de faire de la politique, je me sentais incompétent en économie, et il n’était pas question pour moi de faire des sciences — elles étaient d’une certaine façon trop sérieuses, presque trop importantes, en tout cas trop sérieuses pour faire du journalisme. Ce qui m’attirait, c’était la société, les gens ordinaires si je peux dire. En sortant de l’école, j’ai fait un stage au Monde qui s’est prolongé sept mois, au service Information générale — justice, police, faits divers, procès. C’était tout ce que je rêvais de faire, j’étais absolument heureux. Mais le journal n’embauchait pas à la sortie du stage, alors je suis allé à Libération, où j’ai été embauché tout de suite pour m’occuper d’éducation. Puis Le Monde est revenu me chercher — et pour la petite histoire, on m’a d’abord proposé de venir aux sciences.

Étienne Ghys : Vous avez dit non ?

Nathaniel Herzberg : J’ai dit non, et ça a été assez peu apprécié : « Mais on ne dit pas non au Monde. » J’ai répondu que je ne disais pas non au Monde, mais non aux sciences — que si on me proposait Société, je dirais oui tout de suite. Quelques mois après, on m’a proposé le service Société : immigration, banlieue, puis reportages, procès, faits divers, un poste de responsabilité. Ensuite le service Culture, comme reporter puis chef de service, puis la rédaction en chef du journal. Et c’est à l’issue de cette expérience, quand j’ai voulu retourner à la base, que je suis allé aux sciences.

Étienne Ghys : Ce qui m’intéresse aujourd’hui, c’est de comprendre un peu les « ragots » : qu’est-ce que pensent les journalistes des scientifiques ? Quels sont les défauts typiques de ceux qu’on vient interroger sur leur matière ?

Nathaniel Herzberg : La difficulté qu’on peut parfois rencontrer, ce sont les hésitations d’un certain nombre de scientifiques à s’aventurer un peu à l’extérieur du sujet qu’ils travaillent complètement. Ils ont l’impression soit de ne pas être légitimes — et c’est encore plus vrai pour les femmes —, soit qu’ils vont dire des bêtises ou être jugés par leurs collègues comme se permettant de parler d’un sujet qui n’est pas exactement le leur. Pour nous, c’est un peu frustrant : d’abord parce qu’on ne trouve pas toujours le spécialiste absolu, et parce qu’on a besoin de quelqu’un qui a une connaissance large, capable de replacer un sujet dans son contexte. On n’est pas preneur de gens qui parlent de tout n’importe comment, on veut des spécialistes — mais ce caractère ultra-pointu, cette autocensure, peuvent être un peu difficiles.

Étienne Ghys : J’ai fait il y a très longtemps un stage CNRS, « Le scientifique face aux médias ». Le premier conseil que je n’ai jamais oublié : si on vous interroge sur la science, commencez par oublier ce que vont dire vos collègues quand vous arriverez au labo le lundi. Tout va très vite dans la presse, et de plus en plus, les journaux — Le Monde en particulier — sont tentés de parler de prépublications non encore validées. Ça m’irrite un peu, parce que pour un scientifique, un résultat ne devrait être rendu public que lorsqu’il a été validé — et ça prend du temps.

Nathaniel Herzberg : Effectivement, c’est une tendance assez lourde qu’on sentait venir depuis quelques années, et l’épidémie de Covid a précipité ce mouvement. Quand la science se retrouve au sommet de l’actualité, on se retrouve en concurrence, à vouloir savoir ce qui se passe le plus vite possible — pas seulement pour être plus rapide que le voisin, mais parce qu’il y a une demande très importante. Un journal comme Nature a d’ailleurs créé son propre site de prépublication, à la fois pour avoir le résultat chez lui et pour ne plus subir la pression folle de réviser les papiers le plus vite possible. Face à cette pression de l’actualité, il me semble évident qu’un résultat observé sur un site de prépublication est quelque chose dont on doit s’emparer — mais pas tout à fait de la même façon qu’un article revu par les pairs, qui n’est d’ailleurs pas non plus un gage de fiabilité absolue. Quand ce n’est pas le cas, ce n’est pas un avis extérieur qu’on va demander, mais trois, qu’on met dans l’article, en sachant que les personnes sollicitées doivent nous répondre beaucoup plus vite que pour une vraie relecture. Avoir un cahier science de huit pages, une fois par semaine dans la version papier, c’est unique en France et même très rare au niveau international. Le choix a été fait il y a maintenant dix ans d’investir dans ce domaine : parce que les enjeux des sciences sont peut-être plus importants que jamais, parce que ça fait partie de ce que devrait être la culture d’un honnête homme, et parce que notre lectorat s’y intéresse beaucoup.

Étienne Ghys : Ce cahier fait-il partie des cahiers les plus lus ?

Nathaniel Herzberg : La réponse est oui, sans détour. Quand on regarde la lecture pendant la semaine — au départ, seul le papier faisait foi —, le mardi, jour du cahier science, est l’un des deux jours de la semaine où l’on a le plus de lecteurs. Les amoureux du cinéma diront que c’est parce que c’est le jour des critiques de cinéma ; nous avons la faiblesse de penser que c’est aussi, et surtout, à cause du cahier science. Et c’est renforcé par le fait qu’avec Internet, on peut désormais mesurer l’audience des articles de science, qui est très bonne — et surtout, on mesure les conversions en abonnés, puisque notre nouvelle économie, c’est l’abonnement numérique. Or les articles de science font partie de ceux qui génèrent le plus d’abonnements.

Étienne Ghys : Vive la science, alors ! Il y a une chose qui ne me plairait pas du tout si j’étais journaliste : devoir changer de sujet chaque semaine. En tant que scientifique, ça va contre ma façon d’être — je passe des années sur un même sujet. Est-ce frustrant pour le journaliste ?

Nathaniel Herzberg : C’est pour ça que vous n’êtes pas journaliste — et moi, c’est parce que j’avais du mal à rester concentré correctement sur un sujet, que dès qu’un papillon passait je le suivais du regard, que j’ai décidé d’être journaliste. J’avais le sentiment que ma curiosité n’était pas loin d’être maladive, et que dans ce métier, ça pouvait être un atout, alors que dans d’autres, ç’aurait été une entrave. C’est plutôt un plaisir — même si, parfois, c’est une frustration, sur des sujets qu’on a beaucoup travaillés, comme un dossier sur l’hibernation que j’ai fait il y a quelques semaines, un phénomène complexe qui met en jeu des tas de choses. Une fois les deux pages et demie publiées, on passe à autre chose, même si un œil reste attiré et continue à suivre ce qui se passe. J’ai travaillé ainsi sur les chauves-souris bien avant l’épidémie de Covid ; pour moi, le Covid a été l’occasion de remettre le couvert et d’aller plus loin sur leur système immunitaire — ce n’était pas l’angle que j’avais étudié au départ. Mais régulièrement, l’essentiel, ce sont des sujets nouveaux, et ça, c’est notre plaisir.

Étienne Ghys : Liberté totale sur le choix des thèmes ?

Nathaniel Herzberg : Totale — enfin, il faut que ce soit intéressant. On a des discussions, mais 95 % des idées de papiers viennent de moi. Quand un chef de service a une idée, j’en suis content ; si elle me semble mauvaise, je le dis, on discute. Certains sujets s’imposent, que je n’aurais peut-être pas envie de faire, mais que je trouve légitime de traiter. Il y a un appétit pour l’astronomie, pour l’archéologie, pour la médecine — la partie scientifique en tout cas —, pas mal de zoologie, avec au moins une chronique hebdomadaire. Il y a des sujets plus difficiles : les mathématiques, par exemple, parce que l’actualité mathématique — les dernières démonstrations — est un peu difficile à expliquer, donc on doit l’aborder autrement. On a un peu de mal avec la chimie — on parle moins de chimie que de physique — et on ne fait pas beaucoup de sciences de la Terre. C’est à la fois le hasard des intérêts des journalistes, qui compte beaucoup, et la demande qu’on sent de la part des lecteurs. Mais j’ai la faiblesse de croire que si quelque chose m’intéresse, si j’ai de la curiosité pour un sujet et que je la transmets, les lecteurs vont ressentir le même appétit, goûter à la même surprise.

Étienne Ghys
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