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Transmettre la science : la production des rapports scientifiques, quels défis ?

Publié le
21.09.2026

L’Académie des sciences consacre une série de podcasts, en partenariat avec Canal Académies, à la transmission de la science. Au micro, Étienne Ghys, l’un de ses deux secrétaires perpétuels, s’entretient avec ceux qui la racontent, l’écrivent, la communiquent ou l’archivent. Cortex Média a retranscrit ces échanges, à lire ci-dessous.

Biologiste de formation, Juliette coordonne les comités qui rédigent les rapports scientifiques de l’Académie des sciences — sur la forêt française ou le numérique durable. Avec Étienne Ghys, elle explique pourquoi l’écrit a ses limites, et pourquoi la médiation scientifique reste un métier à valoriser.

Étienne Ghys : Bienvenue, Juliette, dans ce podcast « Petite histoire de science ». Cette série est plus spécialement consacrée à des questions de transmission de la science. Vous êtes scientifique, biologiste, et aujourd’hui en charge de la coordination des comités de l’Académie des sciences qui réfléchissent sur des thèmes précis et produisent des rapports. J’aimerais qu’on discute de votre parcours, puis de ce qu’est un comité, et surtout de ce qu’est un rapport, et comment on communique ce genre de travail à un public plus large. Quelle est votre trajectoire scientifique ?

Juliette : J’ai fait des études pour être enseignante de sciences de la vie, de la Terre et de l’univers. J’ai passé l’agrégation dans cette discipline, puis un doctorat en écologie des communautés.

Étienne Ghys : Ça veut dire qu’au début, vous vouliez être professeure de lycée, ou universitaire ?

Juliette : Au début, je voulais enseigner, et j’ai fait un an dans le secondaire pour mon année de titularisation, en collège. L’expérience a été extrêmement enrichissante sur le plan relationnel avec les enfants, mais j’étais frustrée sur le plan scientifique, je l’avoue, parce que je trouvais les programmes peu approfondis par rapport à ma formation. J’étais dans un établissement qu’on appelait alors une ZEP, avec des enfants aux trajectoires compliquées et un rapport à l’école complexe — mais finalement très attachants, quoique difficiles à gérer en classe.

Étienne Ghys : Vous avez quitté ça content quand même, parce que vous vouliez voir autre chose ?

Juliette : Je voulais voir un autre contexte d’enseignement. J’ai eu la possibilité de faire un master 2, puis un doctorat, pendant lequel j’ai enseigné comme monitrice, en licence et en master. À la fin de ce doctorat, je me suis dit que l’enseignement était vraiment passionnant, et que le niveau universitaire était finalement très satisfaisant. Il existe à l’université un profil peu connu du grand public : celui d’enseignant du secondaire détaché dans le supérieur, ce qu’on appelle un « Prag » — professeur agrégé. J’ai eu la chance d’exercer cette fonction dans deux universités.

Étienne Ghys : Les professeurs agrégés, à ma connaissance — vous ne me contredirez pas — n’ont aucune charge de recherche. Est-ce que ça vous a gênée d’être uniquement enseignante ?

Juliette : Je l’ai vu plutôt dans l’autre sens : j’étais uniquement enseignante, mais associée à un laboratoire, au milieu d’enseignants-chercheurs, je participais à leurs réunions de travail. Donc non, je n’étais pas du tout frustrée — même si la charge est assez lourde, deux fois cent quatre-vingt-douze heures par an, soit environ quinze heures d’enseignement par semaine en moyenne sur l’année.

Étienne Ghys : Votre doctorat portait sur quel thème ?

Juliette : Je travaillais sur les champignons qui vivent en association permanente et intime avec les arbres de nos forêts — en particulier les champignons mycorhiziens des aulnes, qui améliorent largement la nutrition de ces arbres. Ce système présentait des questions intrigantes, parce que, par rapport aux autres arbres abritant ce genre de champignons, on était face à un système avec très peu d’espèces, et des espèces très spécifiques. On avait envie de raconter une histoire d’écologie évolutive pour expliquer ce patron particulier de spécificité.

Étienne Ghys : Cette période de préparation de thèse, un moment de bonheur ou de frustration ?

Juliette : Un grand bonheur. J’ai eu la chance de faire beaucoup de laboratoire, de terrain, de fréquenter des gens brillants. Mais à la fin, je me suis dit que je n’arriverais pas à faire à la fois de l’enseignement et de la recherche de façon satisfaisante ; comme j’étais enseignante de formation, il m’a été plus simple de choisir l’enseignement — un choix positif, pas un choix négatif.

Étienne Ghys : Et ensuite, vous êtes venue à l’Académie des sciences pour de nouvelles aventures. Que faites-vous exactement ?

Juliette : Je dirige le service qui accompagne la production des rapports scientifiques de l’Académie. Ces rapports rendent compte de réflexions d’académiciens, parfois en collaboration avec d’autres académies et des experts extérieurs, sur des questions scientifiques larges à forte dimension sociétale. Ce sont des rapports qui ont vocation à être accessibles à des publics non nécessairement scientifiques — tous les citoyens qui souhaiteraient se renseigner, par exemple, sur l’état de la forêt française face au changement climatique.

Étienne Ghys : Un exemple d’actualité, puisqu’un rapport sur les forêts vient justement de paraître. J’avoue avoir eu beaucoup de plaisir à suivre ce travail — un domaine qui n’est pas du tout le mien. Une question qui fâche : y a-t-il des sujets qui ne vous intéressent pas du tout en science ? Vous n’êtes pas obligée de dire « les mathématiques ».

Juliette : Non, mais j’admets mon ignorance sur pas mal de thèmes : pour l’intelligence artificielle, on a un groupe de travail qui réfléchit à la place des constellations de satellites dans le monde, et aux questions que ça pose d’un point de vue scientifique et sociétal. C’est pour moi beaucoup moins facile d’accès, mais la question posée est passionnante.

Étienne Ghys : Ce que j’aimerais discuter maintenant, c’est comment ces rapports, ces avis, sont transmis au public général, au public scientifique, aux enfants, à des publics variés. Pour l’instant, ils relèvent essentiellement de l’écrit — et j’ai le sentiment que l’écrit est de plus en plus difficile à « vendre » à la population, puisque les gens lisent de moins en moins, ils sont sur leur téléphone, sur YouTube. Qu’en pensez-vous ?

Juliette : C’est une question compliquée. L’Académie des sciences, comme d’autres grandes institutions qui communiquent sur des résultats scientifiques de pointe — je pense au GIEC, à l’Ademe — fait le choix de proposer les rapports sous différentes formes : une forme complète, qui satisfait pleinement l’équipe de scientifiques qui l’a rédigée, souvent plus d’une centaine de pages, et qui est bien sûr inaccessible au grand public ou aux décideurs ; et un format beaucoup plus court, un résumé exécutif. Mais votre question soulève le fait que l’écrit puisse avoir ses limites, et être remplacé, au moins pour certains publics, par d’autres formes. Pour le rapport sur la forêt, le comité a fait le choix de donner une grande place à des illustrations qui se voulaient se suffire à elles-mêmes, pour dresser un panorama de ce qu’est la forêt française aujourd’hui avec des chiffres clés et des visuels attractifs, permettant à ceux qui n’auraient pas envie de tout lire de s’accrocher au moins à ces visuels. Beaucoup de scientifiques font le choix de la bande dessinée, de petites vidéos ; j’aimerais beaucoup qu’on se tourne davantage vers ces possibilités, mais encore faut-il trouver les personnes capables de le faire. Je me souviens avoir discuté avec des étudiants de Centrale qui me disaient être très intéressés par le rapport, mais qu’ils auraient apprécié une petite vidéo leur donnant, en quelques secondes, le contenu pour savoir s’ils avaient envie de poursuivre la lecture.

Étienne Ghys : Enfant, je lisais des livres, mais je ne regardais que les images — et je constate que je suis encore comme ça aujourd’hui : quand je lis un article de mathématiques, je regarde d’abord s’il y a des images, et si oui, je les regarde avec attention. J’ai toujours le sentiment que le texte n’est là que pour illustrer les images, mais tout le monde ne pense pas comme ça. Pensez-vous qu’il y ait une place pour des textes émanant de l’Académie des sciences destinés particulièrement aux enfants ?

Juliette : J’aimerais beaucoup, parce que je suis enseignante de formation, et je me suis rendu compte avoir utilisé, sans vraiment le savoir sur le moment, des extraits de rapports de l’Académie dans mes supports de cours. J’ai trouvé ça amusant, et je pense que les enseignants du primaire ou du secondaire pourraient bénéficier de ces connaissances scientifiques adaptées à leur niveau. Je le souhaite vivement — même si cela nécessite une expertise particulière, qu’on ne peut pas forcément demander aux scientifiques à l’origine du document : il faut une sorte de « transformateur » capable de produire un produit fini qui intéresse les professeurs des écoles ou, encore mieux, les enfants directement.

Étienne Ghys : Après tout, il n’y a rien de mieux que la forêt pour parler à tout le monde.

Juliette : Clairement. J’ai l’impression que la médiation scientifique n’est pas forcément vue comme une mission de tous les académiciens — certains n’ont pas à cœur de la faire, et il n’y a pas si longtemps, ce n’était pas une activité très valorisée. Il existe aujourd’hui une médaille du CNRS pour ça, et c’était une très bonne nouvelle. Les scientifiques qui faisaient de la médiation avaient d’ailleurs coutume de ne pas l’indiquer dans leur CV, parce qu’on s’en fichait complètement, ou parce que c’était même considéré comme un peu négatif. Les choses évoluent, mais il reste beaucoup à faire.

Étienne Ghys : Croyez-vous que les étudiants universitaires soient à même de s’y coller ?

Juliette : Il existe de plus en plus, dans les universités, des modules de médiation scientifique qui attirent beaucoup d’étudiants souhaitant faire des films, des bandes dessinées. Il y a aujourd’hui beaucoup d’auteurs de BD scientifiques qui ont bonne presse et sont mis en avant. On pourrait donc s’appuyer sur des étudiants — il existe même des modules de dessin scientifique.

Étienne Ghys : Quel est le prochain rapport qui donnera lieu à ce genre de discussions ?

Juliette : Un rapport est en préparation sur le numérique durable — une question de société importante : il s’agit de réfléchir à adapter les pratiques numériques aux exigences de la lutte contre le changement climatique, puisque leur utilisation est totalement dématérialisée. Chaque personne derrière son ordinateur n’a pas idée de tous les circuits, de tous les matériaux, de toute la pollution que génère son activité — partager une vidéo de chaton, c’est énormément de CO2 émis dans l’atmosphère. L’idée, c’est vraiment de s’adresser aux jeunes générations, voire aux enfants, pour adapter leur façon de faire.

Étienne Ghys : Et partager une vidéo sur la forêt, ça, on a le droit — c’est pour la bonne cause. Merci beaucoup, Juliette.

Étienne Ghys
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