L’Académie des sciences consacre une série de podcasts, en partenariat avec Canal Académies, à la transmission de la science. Au micro, Étienne Ghys, l’un de ses deux secrétaires perpétuels, s’entretient avec ceux qui la racontent, l’écrivent, la communiquent ou l’archivent. Cortex Média a retranscrit ces échanges, à lire ci-dessous.
Pendant six ans, Nicolas Martin a animé « La Méthode scientifique » sur France Culture, interviewant des centaines de chercheuses et de chercheurs. Il raconte à Étienne Ghys son parcours de littéraire devenu spécialiste de la vulgarisation, le travail d’équipe derrière chaque émission, et ce qu’il retient de six années passées au micro face à la recherche.
Étienne Ghys : Bonjour, je suis très impressionné d’être face à Nicolas Martin, que tous les scientifiques connaissent, mais pas seulement eux, parce que tu as animé pendant six ans une émission très écoutée sur France Culture, La Méthode scientifique, que tu as arrêtée au mois de juin dernier. Tu es donc un professionnel de l’interview de scientifiques. Ma première question : j’ai cru comprendre que tu n’es pas scientifique au départ. Quelle est ta trajectoire, et comment t’es-tu retrouvé là ?
Nicolas Martin : Je vais faire la version courte. Effectivement, je ne suis pas scientifique, je suis universitaire : j’ai suivi des études de lettres, de littérature comparée à Paris IV. Mais j’ai fait un bac scientifique, un bac bio, et j’avais dans l’idée de me diriger vers la médecine, vers la neurochirurgie ou les neurosciences — j’avais envie de mettre les doigts dans le cerveau des gens, d’une manière ou d’une autre. Ce que j’ai fini par faire d’une autre façon, sans recourir à la chirurgie. Je ne suis pas quelqu’un qui vit avec beaucoup de regrets, mais s’il y a une chose dont je me suis rendu compte à l’issue de ces six ans, c’est que si on m’avait appris la physique au lycée comme je l’ai apprise grâce à La Méthode scientifique, j’aurais fait de l’astrophysique.
Étienne Ghys : Mais tu n’as pas répondu à ma question : comment t’es-tu retrouvé là ?
Nicolas Martin : La première chose, c’est la radio. J’avais une passion pour ce média depuis le collège, où j’écoutais des radios pirates ; j’ai fait de la radio associative adolescent. Je suis entré à Radio France, j’ai fait de l’information générale, je me suis baladé dans les radios locales, puis j’ai fait du journalisme culturel. Ma curiosité scientifique, elle, est restée — nourrie par ma passion pour la science-fiction et par un héritage paternel : mon père achetait des magazines de vulgarisation quand je prenais le train. Le déclic est venu quand je suis revenu faire les matinales d’été à France Culture, après avoir monté une émission de télé culturelle sur France 5. Marc Voinchet, le matinalier de l’époque, voulait une chronique scientifique. J’avais littéralement Science et Avenir et Science et Vie dans mon sac. Je lui ai dit que j’adorais les sciences, et c’est comme ça qu’est née la chronique « Ce qui nous arrive demain », diffusée pendant un an à 8h55.
Étienne Ghys : Donc c’était un ballon d’essai en quelque sorte ?
Nicolas Martin : À l’époque, la tranche scientifique de France Culture était une tranche ancienne de l’antenne, avec des producteurs tournants : de la science tous les jours, mais une émission différente chaque jour — Stéphane Deligeorges, Michel Alberganti, Sylvain Kahn, René Frydman, Aurélie Luneau. Sandrine Treiner avait déjà évoqué l’idée d’unifier cette tranche en une seule émission. Il y a eu un changement de direction, j’ai arrêté ma chronique pour faire la revue de presse — Guillaume Erner ne voulait pas trop de chroniques scientifiques dans la matinale à l’époque, ce sur quoi il est revenu, puisqu’il y a maintenant le journal des sciences d’Alexandra Delpech, une jeune et brillante journaliste scientifique formée avec nous à La Méthode. Et l’année suivante, Sandrine Treiner m’a dit : « Tu ne pourrais pas prendre la suite et faire une seule émission pour unifier la case des sciences ? »
Étienne Ghys : Ce qui m’intéresse dans cette histoire, c’est comment une responsable d’une grande radio comme France Culture a le culot de faire un pari pareil sur quelqu’un qui n’a pas de formation scientifique. C’était juste comme ça, sans plus de discussion ?
Nicolas Martin : C’est un pari. Mais j’avais tenu cette chronique scientifique pendant un an, et je commençais à avoir pas mal d’heures de vol en radio. Elle m’a fait confiance dans ma capacité de travail, parce qu’elle savait que j’étais un gros bosseur. Et surtout, elle m’a donné carte blanche pour former mon équipe. Cette émission, c’est moi qui l’ai portée, mais elle n’est pas possible sans toute l’équipe de La Méthode derrière moi, qui travaillait en amont pour me permettre d’arriver avec ma note de synthèse avant chaque émission. J’ai recruté des docteurs ou doctorants en sciences, dans différents domaines : physique, épistémologie, biologie.
Étienne Ghys : J’imagine que c’était beaucoup de travail.
Nicolas Martin : C’est surtout un rythme harassant. Au début, prendre en charge une émission scientifique, c’est autre chose que faire une chronique de cinq minutes à partir de littérature déjà vulgarisée : ça voulait dire changer complètement de rapport au travail. J’avais la trouille de ne pas être au niveau. J’ai commencé avec l’idée qu’il fallait que j’arrive, en vingt-quatre heures, au même niveau de connaissance que des chercheuses et des chercheurs qui ont une carrière de trente ou quarante ans — ce qui n’est évidemment pas réaliste. Je me suis vite rendu compte que je n’avais pas besoin de tout comprendre, et qu’il était même intéressant de laisser les invités aller un peu plus loin, tant que ça ne devenait pas trop long ni trop difficile — jouer entre le petit bain et le grand bain. Rester sur cette ligne de crête : quelque chose d’exigeant, vulgarisé pour le grand public, mais qui s’adresse aussi aux chercheuses, aux chercheurs, aux étudiants du domaine, pour leur dire qu’on peut quand même aller jusque-là sur un média grand public.
Étienne Ghys : Quelle est leur qualité principale — et on parlera ensuite de leur défaut principal ?
Nicolas Martin : Leur grande qualité, c’est le plaisir du partage. C’était d’autant plus frappant en venant du journalisme culturel, où l’on croise parfois des interprètes qui n’ont pas grand-chose à dire et qui sont un peu trop pleins d’eux-mêmes pour la quantité de vide qu’ils ont à délivrer. Les scientifiques, c’est l’inverse : des gens qui, en venant au micro de La Méthode scientifique, étaient contents d’être là, se sentaient considérés, avaient l’impression d’avoir un interlocuteur qui les suivait et les aidait à mettre en forme leur discours. Ils ressortaient à quatre-vingt-dix-neuf pour cent du studio ravis, avec beaucoup de plaisir — et le plaisir, c’est communicatif quand on transmet du savoir. Et puis j’ai souvent été frappé par leur humilité, en particulier chez ceux qui avaient reçu des prix très prestigieux.
Étienne Ghys : Passons au côté négatif. J’imagine que beaucoup de scientifiques sont stressés face au micro ?
Nicolas Martin : Ce n’est pas le plus grand problème — il y en a quelques-uns qui sont stressés, mais c’était mon rôle de les mettre à l’aise. Le défaut qui revenait le plus souvent, et qui me faisait sourire plus qu’il ne m’agacait, c’est cette propension à ne pas vouloir sortir de sa spécialité à l’intérieur même de sa discipline.
Étienne Ghys : C’est plutôt une qualité, non ?
Nicolas Martin : Pas quand on fait de la vulgarisation pour le grand public. C’était devenu un running gag avec l’équipe : « Je suis désolé, je ne suis pas spécialiste de la question, je ne peux pas répondre » — puis réponse à la question quand même. Ce sentiment vient sans doute du fait que, en parlant au micro de France Culture, on parle aussi à sa communauté, en sachant qu’on sera écouté par ses confrères et consœurs.
Étienne Ghys : J’ai fait un jour un stage CNRS intitulé « Le scientifique face aux médias ». Le premier conseil du formateur était : si vous êtes à la radio ou à la télévision, oubliez vos collègues, vous ne parlez pas pour eux. Vous vous ferez engueuler quoi qu’il arrive en arrivant au labo le lundi matin, mais ce n’est pas pour eux que vous parlez.
Nicolas Martin : C’est tout à fait vrai, et ça revenait souvent. Quand on fait de la vulgarisation, on prend des gens très spécialistes à l’intérieur même du domaine qu’on veut étudier. Mais ce réflexe de dire « ce n’est pas ma spécialité » alors qu’on a largement le bagage scientifique et culturel pour en parler au grand public, c’est vraiment dommage.
Étienne Ghys : Ces six ans de radio, on peut dire que c’est un succès, au moins en audience ?
Nicolas Martin : Je pense qu’on peut le dire. Quand j’ai pris la tranche, il y avait quatre-vingt mille auditeurs en direct ; on a terminé à deux cent cinquante mille. Mais le vrai succès, ce sont les podcasts : l’émission est montée dès le mois de janvier dans le top cinq des émissions les plus téléchargées de France Culture, entre la troisième et la quatrième émission la plus podcastée de la chaîne. À la fin, on était à deux millions cinq par mois.
Étienne Ghys : A-t-on un portrait-robot de l’auditeur ?
Nicolas Martin : Pas vraiment, en tout cas pas un portrait-robot scientifique — c’est très subjectif, mais en recoupant les émissions en public et les centaines de mails reçus après l’annonce de mon départ, il y avait évidemment pas mal d’étudiants et de gens de la communauté scientifique, mais pas seulement. J’ai été très surpris, et ému, de recevoir des messages de gens me disant : « Je suis agriculteur, je suis sur mon tracteur toute la journée et j’écoutais votre podcast » ; ou un horloger qui formait son fils dans sa boutique et qui, du coup, s’est formé aux questions scientifiques en même temps. Et lors de festivals, des jeunes sont venus me dire qu’ils avaient commencé à m’écouter au lycée et venaient de s’inscrire en thèse d’astrophysique, ou de microbiologie. C’est le plus beau cadeau du monde.
Étienne Ghys : Ça pose la question suivante : what’s next ? Qu’est-ce que tu vas faire maintenant ?
Nicolas Martin : Je ne lâche pas complètement la vulgarisation scientifique, puisque je vais développer le catalogue scientifique des Éditions des Arènes, qui sont venues me chercher parce qu’elles trouvaient leur répertoire un peu faible dans ce domaine. Je lance quelques livres là-dessus. Le reste n’a plus grand-chose à voir ni avec la radio ni avec les sciences : ça se passe du côté de la fiction et de l’imaginaire, l’autre grand amour de ma vie. Il y a un long métrage en préparation, plusieurs séries, un roman que je suis en train de terminer.
Étienne Ghys : Dernière question, puisque je suis face à un professionnel et que je suis moi-même amateur sur cette question : quel conseil me donnerais-tu pour des podcasts d’un quart d’heure ?
Nicolas Martin : D’abord sur la longueur : quinze minutes, c’est presque un peu court. Je pense qu’un podcast peut aller à vingt, vingt-cinq minutes, voire une demi-heure — le temps d’un jogging, c’est très bien. Ensuite, le conseil qui m’a le plus servi, c’est de toujours partir de l’existant pour faire en sorte que la personne en face de vous ne répète pas quelque chose qu’elle a déjà dite. Il faut aller chercher une chose un peu transversale, un peu surprenante — la petite chose en plus que la personne n’a jamais dite. Une question de biais, une question de côté, quelque chose qui ouvre la discussion à autre chose que de répéter des choses déjà dites.
Étienne Ghys : Eh bien Nicolas, un grand merci, et bonne chance pour la suite — j’espère qu’il y aura d’autres émissions de radio quand même.
Nicolas Martin : Peut-être. Who knows ?



