L’Académie des sciences consacre une série de podcasts, en partenariat avec Canal Académies, à la transmission de la science. Au micro, Étienne Ghys, l’un de ses deux secrétaires perpétuels, s’entretient avec ceux qui la racontent, l’écrivent, la communiquent ou l’archivent. Cortex Média a retranscrit ces échanges, à lire ci-dessous.
Natasha Oliveira, directrice de la communication et des événements de l’Académie des sciences, explique à Étienne Ghys pourquoi il ne faut pas déserter les réseaux sociaux, comment adapter le message selon la plateforme — et comment répondre, ou non, aux messages de savants fous.
Étienne Ghys : Natasha Oliveira est face à moi. Elle est directrice de la communication et des événements à l’Académie des sciences, et j’aimerais parler avec elle de questions de communication des sciences — en particulier des difficultés à mettre en phase la rapidité de la communication avec la lenteur qui est un peu inhérente à la science. Commençons par les réseaux sociaux et Twitter : comment pensez-vous qu’ils peuvent être utiles, ou pas, pour transmettre la science ?
Natasha Oliveira : Mon objectif, en tant que directrice de la communication, est de communiquer la parole de l’Académie des sciences — ses avis, ses recommandations — et de faire connaître ses activités, comme les conférences qu’elle organise et qui sont ouvertes au public à l’Institut de France. Les réseaux sociaux sont aujourd’hui très importants pour cette communication : tous les grands organismes de recherche, toutes les institutions scientifiques y participent, et nous devons aussi y avoir notre place.
Étienne Ghys : Prenons l’exemple de Twitter, où l’on dispose d’un très faible nombre de caractères.
Natasha Oliveira : Si l’on ne peut pas vraiment communiquer le fond de la science, on peut communiquer une envie — l’envie de faire de la science, et surtout l’envie d’avoir de l’information scientifique, puisque l’Académie communique notamment sur des sujets sociétaux et climatiques qui engagent les décisions citoyennes. L’objectif, c’est de donner envie au citoyen amené à prendre des décisions dans sa vie de se renseigner sur les sujets scientifiques à impact sociétal.
Étienne Ghys : Il y a beaucoup de sciences différentes, et chaque science a sa vitesse, son contenu, sa difficulté de communication propres. Comme vous le savez, je suis mathématicien : ce n’est pas facile de dire ce qu’est une mathématique nouvelle. Comment fait-on pour ne pas toujours donner la parole aux mêmes sciences — celles dont on parle depuis quinze jours dans les médias — et parler moins de sciences qui demandent du temps, de la réflexion ?
Natasha Oliveira : Je pense que toutes les sciences ont leur place dans les réseaux sociaux, parce qu’il est important que le public ait accès à un ensemble de connaissances scientifiques. On va montrer notre expertise sur des réseaux comme Twitter et LinkedIn, tandis que sur des réseaux comme Instagram ou Facebook, on va essayer davantage de susciter des vocations scientifiques auprès d’une cible plus jeune, leur donner envie d’apprendre et de comprendre la science. Instagram, ce n’est pas les tout-jeunes : la cible, c’est plutôt les 18-34 ans, des jeunes en recherche d’une vocation. Facebook, c’est plus familial. Nous sommes présents sur Twitter, LinkedIn, Facebook et Instagram, et nous essayons, en fonction des cibles privilégiées par chaque réseau, d’adapter le type d’information envoyée.
Étienne Ghys : La réalité, c’est qu’en quelques mots ou quelques signes, il faut susciter l’envie d’aller voir autre chose ?
Natasha Oliveira : Tout à fait. C’est l’objectif de Twitter en particulier, où l’on a très peu d’espace d’expression, mais on peut faire un lien vers un document plus étayé, plus complet. Il y a de bons exemples français, comme les réseaux sociaux du CNRS ou de l’Institut Pasteur : ils arrivent à transmettre de l’information scientifique et à amener leur public à aller consulter cette information, tout en ayant une stratégie de ciblage pour un public plus large, moins scientifique.
Étienne Ghys : Parlons un peu des questions éthiques derrière ces réseaux, qui sont critiqués un peu partout — jusqu’aux États-Unis qui envisagent d’interdire TikTok pour des raisons de fuites de données vers la Chine. L’Académie des sciences n’a pas de secrets extraordinaires, mais on n’a pas trop envie que des acteurs malveillants viennent fouiller dans nos affaires.
Natasha Oliveira : Complètement. Nous suivrons évidemment toutes les consignes gouvernementales. Mais je continue à penser qu’il est important de défendre la science, la parole de la science, sur ces réseaux — ce serait dommage de les déserter pour ce genre de raisons. La science que nous véhiculons est une science objective, impartiale, universelle, et ses valeurs, portées notamment par l’Académie des sciences et par les organismes de recherche français et internationaux, doivent continuer à être diffusées sur ces réseaux. C’est important, je pense, qu’on y reste présents.
Étienne Ghys : Un aspect des réseaux sociaux qui est un peu désespérant, pour moi en tout cas, c’est le commentaire : j’y suis souvent soumis, quand je fais des petites chroniques dans Le Monde, je me tape parfois des commentaires extrêmement violents. Je me souviens aussi d’un site que j’avais créé, « Images des mathématiques », où l’on s’était posé la question de savoir s’il fallait modérer et supprimer certains commentaires — grande dispute dans notre communauté de rédaction. Les plus âgés disaient qu’il fallait modérer, on ne peut pas laisser passer des propos méchants ; les plus jeunes disaient qu’Internet, c’est le monde de la liberté totale, et qu’il faut accepter les insultes. Vous avez un point de vue là-dessus ?
Natasha Oliveira : Je pense que les réseaux sociaux sont aussi un espace d’échange : c’est important d’écouter les commentaires de nos abonnés et d’essayer de répondre à leurs questions. Mais il faut respecter des règles, qui sont aussi des règles de courtoisie, de politesse — et je pense que les insultes envers des personnes, ou les propos diffamatoires, doivent être modérés. Ces espaces sont aussi l’occasion de montrer qu’en tant qu’êtres humains, on doit se respecter les uns les autres. On peut avoir un avis sur un sujet avec lequel on n’est pas d’accord et l’accepter ; un commentaire de l’ordre de l’insulte non étayée, en revanche, c’est inacceptable.
Étienne Ghys : Avez-vous une charte qui dit ce qu’on peut et ce qu’on ne peut pas dire ?
Natasha Oliveira : On est en train de travailler sur une charte d’utilisation pour les réseaux sociaux, en nous appuyant sur des structures qui en ont déjà une. C’est quelque chose qu’il faut mettre en place assez en amont, et c’est vrai que la limite entre l’acceptable et l’inacceptable est difficile à placer.
Étienne Ghys : Il y a aussi des messages de ce qu’on pourrait appeler des « savants fous », des amateurs convaincus d’avoir fait une découverte extraordinaire. J’en reçois énormément — je pense toujours que c’est mon devoir d’y répondre, mais quand on le fait, c’est un jeu sans fin. Par exemple, je reçois beaucoup de prétendues solutions de l’hypothèse de Riemann, des textes de cinquante pages, et si je réponds qu’à la page douze il y a un problème, ça repart, « non mais ce n’est pas ça que je voulais dire », et ça recommence. La science n’a pas vocation à correspondre avec tout le monde indéfiniment.
Natasha Oliveira : C’est assez compliqué à gérer, parce que ça prend du temps. Mais je pense que vous avez raison d’essayer d’y répondre — une fois qu’on l’a fait, si le dialogue s’arrête là, c’est pérenne. Je pense qu’il faut essayer de couper court après une première réponse factuelle et bienveillante, en s’appuyant sur la parole du scientifique quand on a cette chance.
Étienne Ghys : Merci beaucoup, Natasha.
Natasha Oliveira : Juste un mot pour inviter les internautes qui nous écoutent à nous rejoindre sur nos réseaux sociaux — LinkedIn, Twitter, Instagram et Facebook. Nous serons très heureux de vous y accueillir et de partager avec vous toutes les informations concernant l’Académie des sciences.



