L’Académie des sciences consacre une série de podcasts, en partenariat avec Canal Académies, à la transmission de la science. Au micro, Étienne Ghys, l’un de ses deux secrétaires perpétuels, s’entretient avec ceux qui la racontent, l’écrivent, la communiquent ou l’archivent. Cortex Média a retranscrit ces échanges, à lire ci-dessous.
Astrophysicien, cofondateur de La main à la pâte, Pierre Léna revient avec Étienne Ghys sur six décennies d’enseignement — de ses jeunes années à s’occuper de ses frères et sœurs jusqu’à l’encadrement de centaines de thésards en astrophysique, en passant par une conviction forte : plus on en sait, plus on est capable d’expliquer simplement.
Étienne Ghys : Aujourd’hui j’ai le plaisir de parler avec Pierre Léna, astrophysicien très connu, membre de l’Académie des sciences. Le but n’est certainement pas de faire la liste de tous tes honneurs et prix, ni même de parler d’astronomie, même si tu as participé à la conception du grand télescope au Chili. Ce qui m’intéresse aujourd’hui, c’est qu’on parle du rapport entre la recherche et l’enseignement, dans les deux sens : ce que l’enseignement a apporté à ta recherche, et réciproquement. Première question : depuis quand t’intéresses-tu à l’enseignement ? Toujours ? Ça veut dire depuis adolescent ?
Pierre Léna : Toujours, oui. Je viens d’une famille de six enfants ; ma sœur, à peine plus jeune que moi — elle a fait depuis des études de philosophie —, et moi étions chargés par nos parents, débordés dans l’immédiate avant-guerre, de nous occuper des quatre plus jeunes. Nous avions tous les deux une responsabilité trop lourde pour notre âge, que nous avons assumée du mieux que nous pouvions, et nous en avons tiré une passion commune pour les questions éducatives. Nous avons tous les deux passé l’agrégation — elle de philosophie, où elle a été la première femme classique agrégée, moi à l’École normale — et ce désir de transmettre, avec l’objectif de faire grandir, m’est resté toute la vie.
Étienne Ghys : Et quand tu as pu le faire dans ton métier ?
Pierre Léna : Mes premières années de maître-assistant — on disait alors « assistant » — à Orsay, avec des étudiants dont certains étaient plus âgés que moi, ont été des années de pur bonheur. Cela comptait même plus que la recherche elle-même. J’ai enseigné à tous les niveaux universitaires : la physique d’abord, puis plutôt le troisième cycle, et j’ai terminé en enseignant de nouveau la physique, à Paris-Diderot, juste avant ma retraite.
Étienne Ghys : Ce qui m’intéresse, c’est que quand tu parles d’enseignement, tu ne parles pas spontanément de tes doctorants — qui est aussi une forme d’enseignement. Peux-tu dire un mot sur l’orientation de thèses ?
Pierre Léna : Ça, ça m’a passionné. Je dois à Évry Schatzman, en 1976, quelque chose qui a changé ma vie. Il était fondateur du tout nouveau diplôme d’études approfondies d’astrophysique, alors que l’astrophysique n’existait pas encore vraiment en France — c’était Pecker et Schatzman. Il m’a dit : « Je me consacre à la recherche ; est-ce que tu peux prendre en charge le DEA et y introduire la dimension qui est un peu la révolution de l’astrophysique de la seconde moitié du XXe siècle — la place de l’observation, les découvertes de l’espace et des grands télescopes ? » Je me suis trouvé face à des jeunes passionnés par ce champ qui s’ouvrait, mais qui ne savaient pas du tout ce qu’ils allaient faire. Pour des centaines d’entre eux, j’ai été un guide pour les orienter, mais aussi pour que ça fasse sens pour chacun, avec des profils différents, des histoires personnelles, parfois sentimentales, parfois familiales à gérer. Ça a été pour moi un immense bonheur d’y contribuer.
Étienne Ghys : As-tu conscience que ce que tu dis là n’est pas si commun parmi nos collègues scientifiques ?
Pierre Léna : J’en ai conscience, parce que je me suis trouvé dans une position respectée par mes collègues, parfois même admirée. J’ai développé des relations très différentes selon les cas : certains de mes étudiants sont partis à l’étranger, d’autres n’étaient visiblement pas faits pour la recherche, et j’ai aimé les aider à trouver leur voie — vers la transmission, le journalisme, l’industrie. Tout ça m’a passionné.
Étienne Ghys : Ce qui est intéressant, c’est qu’en vieillissant on prend un an chaque année, mais nos étudiants, eux, ont toujours à peu près le même âge à l’arrivée en thèse. Le rapport qu’on a avec eux évolue donc forcément : en début de carrière, c’est presque un copain ou un frère. Ma dernière étudiante, le jour de sa soutenance, m’a offert un texte où elle m’appelle son grand-père. As-tu ressenti la même évolution ?
Pierre Léna : Je l’ai un peu regretté au début, parce que ce mode très égalitaire de relations me convenait bien. Puis, progressivement, j’ai bien senti que j’étais plus dans une position paternelle, ou de mentor, que dans la première. J’ai accepté cette évolution avec un peu de surprise, parce que je ne me sentais pas vraiment capable de ça. Une anecdote me suit toujours : un collègue, plus jeune que moi, qui a fait une carrière scientifique magnifique et a obtenu un immense prix, m’a envoyé un mail la nuit même de l’annonce pour me dire que j’avais été l’un de ses trois maîtres — aux côtés de deux personnalités dont je ne me sens pas digne. Ça m’a énormément touché, et ça m’a fait comprendre que dans ce rapport maître-élève, il y a autre chose que le fait d’avoir plus publié ou plus de prix : il y a un rapport de personne, une compréhension de ce qu’est l’autre devant soi. C’est ça, au fond, qui me rendait heureux — plus que de transmettre le métier lui-même.
Étienne Ghys : Est-ce que tes étudiants t’ont été utiles dans ta recherche ? Pour donner un exemple : lorsque j’élaborais un résultat mathématique, j’avais l’habitude de tester mes idées, parfois un peu bancales, avec mes étudiants ; leur expliquer me permettait de les retravailler.
Pierre Léna : Pas tout à fait de cette manière-là, mais souvent en effet j’avais une idée — par exemple, dans les années 80, personne n’avait pensé à coupler des télescopes entre eux grâce à des fibres optiques. Cette idée m’envahissait comme quelque chose de fécond, mais en même temps avec un sentiment d’impuissance : il fallait que je maîtrise tous les éléments d’optique, tous les travaux déjà faits — jamais je n’y arriverais seul. J’avais alors deux solutions : soit j’injectais l’idée dans la tête d’un jeune en lui disant « regarde ça, ça pourrait faire un sujet de thèse, mais je n’en suis pas sûr du tout » ; il revenait quelques jours plus tard en disant « banco, j’y vais ». Il fallait alors monter quelque chose ensemble — trouver un labo d’accueil, un financement, des collaborations. Ça, je sais faire, parce que ça fait appel à mon goût de l’action, plus que d’intellectuel pur. Et ça marche : trente ans plus tard, on me dit « ah oui, mais c’est toi qui as lancé ça ! » Je ne peux pas dire avoir eu une contribution majeure au-delà de cet éclair initial, mais j’ai beaucoup fonctionné ainsi, et la plupart du temps, ça a abouti.
Étienne Ghys : Tu as joué un rôle crucial dans La main à la pâte, avec Georges Charpak, qui consiste à s’intéresser à l’enseignement des sciences dès l’école primaire. Ce qui m’intéresse, c’est ton point de vue sur la légitimité d’un universitaire, chargé de connaissances théoriques avancées, à expliquer à un maître d’école primaire comment enseigner des notions très élémentaires. J’ai entendu des responsables de l’Éducation nationale dire : « De quoi se mêlent ces grands savants qui en savent trop pour expliquer comment on enseigne le périmètre d’un carré ? » Qu’en penses-tu ?
Pierre Léna : J’ai entendu ces commentaires aussi. J’ai toujours pensé qu’il y avait une sorte de page blanche à écrire en matière de pédagogie ; j’ai préparé mes cours ainsi, et j’essaie encore aujourd’hui, quand j’écris un article, de me mettre devant la page blanche de celui que j’imagine en face de moi. C’est une attitude très féconde. Et de ce point de vue, l’enfant est encore mieux placé que l’étudiant ou l’adulte qui écoute une conférence, parce que sa page est vraiment blanche — et pourtant, comme disait Georges Charpak, il a « des yeux qui brillent » : il est suspendu à votre parole, avec le sentiment que l’adulte en face de lui va lui apporter quelque chose de merveilleux. Je n’avais jamais travaillé avec des enfants avant cette aventure, mais plutôt avec les instituteurs, puisqu’ils vivaient avec eux au quotidien — ce n’était pas très difficile d’éveiller chez eux cette même page blanche. Et ça m’a renforcé dans cette conviction : plus on en sait, plus on est capable, si l’on fait l’effort, de trouver les mots justes pour que quelque chose se mette en marche.



