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Transmettre la science : archiviste, un métier d'avenir ?

Publié le
21.09.2026

L’Académie des sciences consacre une série de podcasts, en partenariat avec Canal Académies, à la transmission de la science. Au micro, Étienne Ghys, l’un de ses deux secrétaires perpétuels, s’entretient avec ceux qui la racontent, l’écrivent, la communiquent ou l’archivent. Cortex Média a retranscrit ces échanges, à lire ci-dessous.

Julien est l’archiviste de l’Académie des sciences. Avec Étienne Ghys, il définit ce qu’est une archive, raconte les 1 500 mètres linéaires de fonds qu’il a hérités en arrivant, et livre un pronostic inattendu sur l’avenir de son propre métier face à l’intelligence artificielle.

Étienne Ghys : Je suis en face de Julien, qui est l’archiviste de l’Académie des sciences. J’aimerais qu’on parle d’abord du métier d’archiviste en général, puis de ce qui se passe plus particulièrement à l’Académie. Qu’est-ce qu’une archive ?

Julien Pomart : On parle plutôt « des » archives. En France, la définition, celle du Code du patrimoine, dit que les archives sont les documents et données produits et reçus dans le cadre d’une activité. C’est en fait une définition très vague : les archives sont l’émanation d’une activité, par opposition aux bibliothèques, qui rassemblent des imprimés, ou aux musées, qui constituent des collections. Elle inclut la dimension numérique — aujourd’hui, on est même surtout sur du numérique, puisque c’est ce qui est produit. On parle d’archives dès qu’un document est créé : vous écrivez un mail, vous l’envoyez, même un brouillon est un document d’archive.

Étienne Ghys : C’est un peu comme « mathématique », toujours resté au pluriel malgré une tentative ratée de le mettre au singulier dans les années 1950.

Julien Pomart : C’est intéressant, parce que c’est justement une question qu’on se pose en archivistique quand on veut indexer des descriptions de documents de mathématiciens : « les mathématiques » au singulier ou au pluriel ? Dans un système d’information, il faut bien retenir un terme.

Étienne Ghys : Qu’est-ce qui distingue le travail d’un archiviste de celui d’un bibliothécaire ?

Julien Pomart : Le bibliothécaire va acquérir des ressources — acheter, ou faire entrer par don — des imprimés, mais aussi des archives ; il va les thésauriser et constituer un fonds pour une institution, avec des documents pouvant venir de partout, selon la politique documentaire qu’il choisit. L’archiviste, lui, est souvent rattaché à une administration ou une entreprise, et s’occupe de toute la production de cette entité.

Étienne Ghys : Ça veut dire que si on vous envoie un manuscrit rare de Newton, ça ne vous intéresse pas, puisque Newton n’était pas académicien ?

Julien Pomart : C’est la politique documentaire de l’Académie des sciences. En tant qu’archiviste, ça peut intéresser — si c’est un document d’archive, ce serait un manuscrit — mais la politique d’acquisition de l’Académie fait que, Newton n’étant pas académicien, on conseillerait logiquement à une autre institution de l’acquérir.

Étienne Ghys : Est-ce que beaucoup d’institutions — universités, instituts de recherche — n’ont pas les moyens d’avoir à la fois un archiviste et un bibliothécaire, avec un flou entre les deux missions ?

Julien Pomart : C’est plutôt l’exception, parce qu’autant le métier de bibliothécaire est connu et ancien, le métier d’archiviste, pour les universités et les organismes de recherche, s’est surtout créé à partir des années 2000. Il existe désormais un fort réseau d’archivistes dans ces établissements — il existe même une association des archivistes français, comme il existe une association des bibliothécaires. Une section de l’AAF réunit les archivistes des universités, rectorats et organismes de recherche, qui se sont bien professionnalisés, même si les services d’archives manquent parfois de moyens.

Étienne Ghys : Ce qui m’intéresse — vous n’êtes pas obligé de raconter des choses trop personnelles — c’est comment on en vient, un jour, à vouloir devenir archiviste ?

Julien Pomart : Je crains que mon cas ne soit pas très représentatif, par rapport à des personnes qui auraient fait l’École des chartes ou qui se destinaient au patrimoine depuis leur plus jeune âge. Jusqu’à la fac, je pensais devenir professeur d’histoire-géographie. J’avais une appétence pour le patrimoine, et un master archives a ouvert à la fin de ma licence d’histoire-géographie — j’ai senti un appel, un peu comme un concours de circonstances, mais je ne le regrette absolument pas, surtout quand on voit les difficultés que rencontre l’Éducation nationale. C’est un métier porteur : il y a eu des débouchés depuis une dizaine d’années, et on peine désormais à recruter des archivistes.

Étienne Ghys : J’ai toujours l’impression qu’un archiviste participe à la communication, à la transmission de ce qui se passe dans son établissement.

Julien Pomart : Il communique à deux niveaux : sur ce qui s’est passé dans son établissement — c’est un peu le référent histoire de l’institution — et il est aussi amené à travailler avec l’ensemble de la structure, dont il connaît bien le fonctionnement, les déménagements, l’historique des services. C’est donc quelqu’un qui fait de la communication, même s’il a souvent envie d’en faire davantage — des actions de valorisation de ses fonds — mais manque de temps, rattrapé par le quotidien de la structure.

Étienne Ghys : Pouvez-vous décrire le service d’archives de l’Académie des sciences, et son histoire ?

Julien Pomart : Je suis encore en phase de découverte, après six mois — un peu comme un explorateur dans la forêt vierge, avec l’impression que la forêt se reconstitue derrière lui. C’est un service très intéressant, à l’histoire complexe : créé dans les années 1880 en tant que service d’archives, alors que depuis 1666, les archives étaient tenues par le secrétaire. Fin XIXe, début XXe siècle, un secrétaire-archiviste a été nommé, et les archives étaient d’ailleurs dans les locaux où nous nous trouvons, avant un déménagement dans les années 1990. Ce service a fonctionné longtemps avec deux ou trois « têtes » : une tête archives, la principale ; une tête documentation, puisqu’on a commencé à créer, dans les années 1920, des dossiers biographiques pour les académiciens ; et une tête collection, puisque les archives gèrent aussi les œuvres données ou commandées par l’Académie, avec une petite bibliothèque de réserve pour les ouvrages rares, anciens et précieux. L’équipe s’est vraiment professionnalisée dans les années 1990, avec les premières conservatrices du patrimoine, chartistes, venues souvent de la fonction publique territoriale.

Étienne Ghys : Vous êtes en charge de combien de mètres linéaires d’archives ?

Julien Pomart : Je vais vous décevoir : le récolement fait à mon arrivée a montré que l’estimation précédente était plutôt le double de la réalité. On a en fait une connaissance d’environ 1 500 mètres d’archives, et 200 mètres d’imprimés — c’est là qu’on fait la distinction.

Étienne Ghys : Cette expression de « mètre linéaire » exaspère un mathématicien comme moi — comment un mètre pourrait-il ne pas être linéaire ? — mais je me plie à l’habitude archivistique. Vous êtes donc face à ces 1 500 mètres de documents extrêmement variés, certains vieux de plusieurs siècles, d’autres beaucoup plus récents, traitant de mathématiques, de biologie… Avez-vous vos petits préférés ?

Julien Pomart : En termes personnels — les archivistes sont souvent issus de classes littéraires, moi-même j’ai fait un bac littéraire puis une licence d’histoire-géographie —, j’ai une appétence pour la chimie, peut-être parce que c’est ce qui reste le plus accessible pour quelqu’un qui n’est pas tenté par les sciences. Et pour des fonds constitués comme ceux de Buffon ou de La Condamine, plus faciles à appréhender que pour un scientifique dont les archives sont dispersées dans les dossiers de séances académiques.

Étienne Ghys : J’ai entendu une archiviste dire que tous les documents de son service étaient « ses enfants », et qu’un parent ne fait pas de différence entre eux. Est-il vrai que tous les documents sont classés et protégés de la même manière, ou y a-t-il une armoire où l’on protège spécialement les documents à forte valeur ?

Julien Pomart : C’est vrai dans l’absolu, mais il se trouve qu’on a effectivement une armoire, avec des actions qui répondent à des logiques de conservation préventive — les documents photo ou vidéo, plus sensibles, bénéficient d’un traitement particulier ; un document scellé, on conserve le sceau dans une boîte spéciale. Cela dit, on accorde généralement un peu moins d’intérêt aux archives les plus récentes qu’aux plus anciennes — un peu comme un professeur d’école qui aurait son petit chouchou en CM2, même s’il n’est pas forcément meilleur que les autres. Un archiviste en poste depuis une dizaine d’années pourrait vous dire avoir une préférence pour tel ou tel fonds. Je vois de manière générale un intérêt un peu plus prononcé pour les archives dites scientifiques — même si en archivistique, cette distinction avec la production administrative n’a pas vraiment de fondement dans le Code du patrimoine ou dans la façon dont on nous forme.

Étienne Ghys : Une dernière question avant que le temps ne nous manque : j’ai appris en arrivant ici cette règle d’archivistique selon laquelle on ne peut pas communiquer à un chercheur des documents issus d’un fonds qui n’a pas encore été classé. Est-ce une règle gravée dans le marbre ? Vous arrive-t-il de dire à un chercheur : « Revenez dans cent ans, quand je l’aurai peut-être classé » ?

Julien Pomart : C’est une question de politique d’accès propre à chaque service d’archives. Pour ma part, depuis mon arrivée, j’estime qu’un fonds non classé — sous réserve qu’il soit communicable, notamment au regard des documents à caractère personnel — reste communicable. Mais un archiviste pourrait dire le contraire pour des raisons de risque de déclassement : le chercheur pourrait changer l’ordre des documents de manière tout à fait involontaire. On essaie aussi de se prémunir des vols, un document non référencé, non estampillé, s’en allant plus facilement de la salle de lecture. Ce qu’on fait, c’est autoriser la consultation, mais redoubler de vigilance lors de l’encadrement : le président de salle de lecture, qui surveille les lecteurs, est doublement attentif lors de la consultation de documents non classés.

Étienne Ghys : Si vous aviez face à vous un jeune de quinze ou seize ans, recommanderiez-vous ce métier ?

Julien Pomart : Bonne question. Je le conseillerais, en lui recommandant de se former à une bonne base en informatique. J’ajouterais de ne pas se spécialiser uniquement dans les archives électroniques, dont la collecte et le traitement me semblent voués à être révolutionnés par l’intelligence artificielle : on a vu ces dernières années des archivistes se spécialiser en tant qu’« archivistes numériques », et à mon avis, ce marché de l’emploi va se tasser, voire se retourner. Pas forcément à échéance brève, mais peut-être d’ici cinq ans, le travail de classement et de collecte des archives électroniques sera largement automatisé.

Étienne Ghys
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