Dans L’Addiction s’il vous plaît, Terreur Graphique raconte avec humour, lucidité et tendresse son rapport à l’alcool, son diagnostic tardif de TDAH et les liens complexes entre dépendance, famille et reconstruction. Un entretien intime où il est question de fuite, de soin, de parentalité, mais surtout de l’amour qui demeure sous les excès et les blessures. A l'occasion de la journée du TDAH nous publions un entretien avec lui.

Votre livre m'a semblé être davantage un guide et un mode d'emploi pour les adultes ayant un TDAH qu'un simple témoignage. C'était votre intention ?
Absolument pas. L'intention première était de raconter comment j'ai vécu les choses, comment je vois le monde avec mon cerveau. C'est avant tout un livre sur la dépendance, et c'est en soignant cette dépendance que j'ai découvert mon TDAH.
Comment s'est faite cette rencontre avec le diagnostic ?
Ma fille avait été diagnostiquée vers six ans, alors le terrain n'était pas totalement inconnu. On m'a toujours dit que « les chiens ne font pas des chats », une expression qui revient d'ailleurs dans le livre. Mais j'avais mis ça de côté. C'est au Centre d'Addictologie que le professeur Bachelier, spécialisé dans le TDAH et les addictions, m'a soumis à ce que j'appelle le questionnaire de quinze mille pages. C'est comme ça que tout a commencé.
Revenons sur votre enfance. Quel regard portez-vous dessus, aujourd'hui que vous connaissez votre diagnostic ?
J'ai réinterprété les quelques souvenirs que j'ai, et ils sont peu nombreux, j'ai un vrai problème de mémoire. Mon psy évoque un blocage sur une partie de cette période. Mais je revois différemment toutes ces fois où on m'a dit que j'étais un enfant difficile, ces appréciations scolaires pointant mon incapacité à tenir en place ou à me concentrer, ces scènes où la frustration me poussait jusqu'au rebord d'une fenêtre. Le diagnostic donne une autre lecture à tout ça.
Étiez-vous en colère contre cette enfance ?
Non. Je me disais simplement que c'était comme ça. Le collège laissait un mauvais souvenir, et tout ce qui précède, je l'avais mis sous le tapis. C'est le travail autour de ce livre qui a rouvert certaines portes : quelques scènes précises sont remontées, et avec elles, des questions sur mon père. Si ma fille est TDAH, si je le suis moi-même, ne pouvait-il pas l'être aussi ?
Vous avez attendu longtemps avant d'avoir ce diagnostic. C'était une longue errance ?
Le diagnostic de ma fille, il y a cinq ans, m'a mis sur la piste. Le mien est arrivé trois ans plus tard. Avant ça, je n'y pensais pas : je ne connaissais même pas l'existence du TDAH avant que notre médecin nous oriente dans cette direction.
Quand des gens vous ont dit « moi aussi, j'ai vécu ça », qu'est-ce que ça a provoqué ?
Du soulagement, surtout. Parce que pendant longtemps, j'ai pensé que j'étais fou. Ces idées, ces comportements, au-delà de l'addiction, me semblaient inexplicables. Les surréactions, la procrastination poussée à l'extrême, l'incapacité à gérer les choses simples... Savoir que d'autres vivent la même chose, ça remet les compteurs à zéro.
La fameuse phobie administrative ?
Toujours là. Surtout quand il y a marqué « URSSAF » sur une enveloppe. Mes parents étaient infirmiers psychiatriques, je me disais que ça devait déteindre. Mais non, ça ne fonctionne pas comme ça.
Comment vivez-vous la question de la transmission à votre fille ?
On est soulagé d'avoir un diagnostic, puis on remet les choses en perspective, et ça fait mal. Je sais bien que la génétique, c'est complexe, mais les émotions ne sont pas toujours raisonnables. Elle est aux abords de l'adolescence, c'est une période difficile. On vit avec le méthylphénidate, et ça change beaucoup de choses.
La perspective des médicaments vous avait fait peur au départ ?
Pour ma fille, clairement. On se méfie instinctivement d'un traitement classé comme stupéfiant. Mais notre médecin a su nous accompagner, et les résultats ont parlé d'eux-mêmes, pour elle comme pour moi. Ça ne règle pas tout, la phobie administrative en est la preuve, mais pouvoir se concentrer sur ce qu'on doit vraiment faire plutôt que de dériver pendant des heures, c'est un gain considérable. Ma compagne voit immédiatement la différence les jours sans médicament. Je préférerais m'en passer, mais le bénéfice est là.

Dans le livre, votre père est omniprésent. On ne sait pas vraiment si on doit l'aimer ou le détester, et vous non plus, semble-t-il.
Parce que j'alterne, exactement comme lui alternait entre le meilleur et le pire. C'est la vision qu'avaient les gens de l'extérieur aussi : un personnage flamboyant, l'oncle qu'on rêverait d'avoir, et puis non, pas du tout. C'est Jekyll et Hyde. Si je ne l'aimais pas, je ne parlerais pas de lui.
Votre propre addiction, quand a-t-elle vraiment commencé ?
À la mort de ma mère. Les bases étaient posées au lycée, avec les fêtes, tout ça. Mais ce deuil a été le déclencheur, il m'a donné une raison. Pas besoin de raison pour sombrer, mais ça aide à se laisser aller.
L'addiction et le TDAH forment un couple particulièrement redoutable, paraît-il.
On me l'a expliqué tout de suite, et je n'avais pas grand-chose à objecter. Je suis addict à peu près à tout : les disques, j'en achète un, j'en achète dix ; un verre, j'en bois dix. Tout par excès, toujours. Aujourd'hui, j'ai remplacé ça par le travail. Ce n'est pas forcément mieux, mais c'est moins destructeur.
Votre compagne actuelle a-t-elle ce rôle d'aidante qu'on évoque souvent dans ces situations ?
Non, et le mot « actuelle » dit beaucoup. La séparation fait partie de cette histoire. Même avec la meilleure volonté du monde, certaines blessures s'accumulent et deviennent impossibles à surmonter. Ce que l'autre a traversé laisse des traces dans la relation elle-même.
Je n'ai pas l'impression que vous parliez de vous dans ce livre. Vous semblez parler à ceux qui vous ressemblent, sans avertissements moraux ni discours alarmiste.
Parce que ce n'était pas triste, tout ça, pas pour moi en tout cas. J'avais l'impression de vivre pleinement, même si je me mentais à moi-même. Ce ne sont pas de mauvais souvenirs, ce sont des moments de vie. Mon intention n'est pas de culpabiliser qui que ce soit. Je veux que les gens qui boivent puissent lire ce livre. Ce n'est ni un plaidoyer contre l'alcool, ni pour. C'est juste mon histoire, et apparemment celle de beaucoup d'autres.
Il y a pourtant dans le livre une autopsie assez lucide de notre rapport collectif à l'alcool.
En rentrant de Paris, dans le métro, j'ai vu se succéder à chaque station une publicité pour Heineken, une campagne d'aide aux addictions et une réclame pour le Calvados. Tout est là, résumé en trois affiches. Cette société fait simultanément la promotion de l'alcool et de la santé publique, parce qu'il faut bien se donner bonne conscience. « À consommer avec modération » : ce n'est pas un message de santé publique, c'est une formule que les alcooliers ont été contraints d'apposer. En France, le vin est une identité nationale, une injonction presque. On boit à chaque naissance, chaque mariage, chaque enterrement. Ne pas boire, c'est être malade ou anormal. Pour ceux qui ont un terreau addictif, c'est une invitation permanente.
Passer la porte d'un centre d'addictologie, c'est vraiment le pas le plus difficile ?
C'est le coup de fil. Composer le numéro. Le vrai problème de l'addiction, c'est d'accepter la main qu'on vous tend. Une fois sur place, l'infirmière addictologue a dit la phrase qui change tout : « Qu'est-ce que vous voulez faire ? » Pas d'injonction, pas de jugement, juste un choix rendu à la personne. Mais appeler pour reconnaître qu'on a un problème, ça, c'est une autre affaire. Et pour quelqu'un qui déteste déjà téléphoner en temps normal...
Qu'est-ce qui a finalement déclenché cet appel ?
J'avais tout crashé. La famille, la vie, le travail, tout avait explosé. Depuis longtemps, j'avais deux choix devant moi, que je repoussais. Ce jour-là, il n'en restait plus qu'un.

Votre fille a compris ce qui se passait ?
Elle était surtout inquiète. Elle est très empathique, dans ses bons passages, parce que c'est tout l'un ou tout l'autre. On s'est évertué à la rassurer. Et honnêtement, c'est aussi pour elle que je me suis accroché.
La parentalité semble souvent être l'élément déclencheur chez les adultes TDAH.
Ça ne m'étonne pas. Du jour au lendemain, devoir gérer une autre vie que la mienne, organiser, anticiper, accepter les contraintes : j'ai mis du temps à l'accepter. Au début, j'ai fui. Littéralement. Je suis revenu, mais j'ai fui. Tout était trop, et je ne savais faire que ça, fuir dans l'alcool.
Comment on se reconstruit, concrètement ?
Un entourage bienveillant, d'abord, j'ai eu cette chance. Et des objectifs, toujours. Petits, successifs, atteignables. Je ne peux pas me projeter à six mois, j'ai besoin de balises rapprochées. Sans contraintes que je me fixe moi-même, je dérive.
Par quelles étapes passe-t-on quand on arrête de boire ?
La dépression, c'est la grande étape qu'on ne voit pas venir. Puis l'ennui, immense. L'alcool occupe une place considérable dans une vie, et quand il disparaît, ce sont des heures et des heures qui se retrouvent vides. J'ai dessiné, beaucoup. Le cinéma, la musique, les livres. J'ai retrouvé des choses que j'avais abandonnées. C'est peut-être le cadeau inattendu de tout ça.
Vous êtes content d'avoir arrêté ?
Très. Certaines choses manquent : une certaine vie sociale, des amitiés qui n'ont pas résisté. On construit autre chose, mais la nostalgie est là. Le bénéfice, lui, est sans comparaison.
Pour terminer, qu'est-ce que vous aimeriez qu'on retienne ?
Cette dernière page, avec ma fille. J'adore Renaud, il s'y connaît en alcoolisme autant qu'en tendresse. Ce que je voudrais qu'on retienne, c'est que sous le TDAH, sous l'alcool, il y a pas mal d'amour qui sommeille. Et que c'est souvent lui, la matière première pour s'en sortir.
Retrouvez notre critique de l'album l'addiction s'il vous plait

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