Le Trouble Déficit de l'Attention avec ou sans Hyperactivité (TDAH) ne s'exprime pas de la même manière chez tout le monde. Chez les filles et les femmes, par exemple, les symptômes du TDAH sont moins visibles et entraînent des diagnostics tardifs avec diverses conséquences sur la santé mentale. Les comorbidités associées au TDAH ne sont pas également les mêmes selon les sexes : les femmes sont plus sujettes à développer un trouble anxieux ou une dépression, quand le trouble des conduites et les troubles oppositionnels avec provocation sont des comorbidités fréquentes chez les hommes avec un TDAH.
- Selon l'association HyperSupers TDAH France, on estime à 3,5 % les enfants âgés de 6 à 12 ans ayant un TDAH. 46,5 % d'entre eux sont de type inattentif, 40% de type hyperactif-impulsif, 13,5% de type mixte.
Pour mieux comprendre les différences entre le TDAH au féminin et le TDAH au masculin, mais aussi l’évolution des symptômes avec l’âge selon le sexe, le Dr Stéphanie Bioulac-Rogier, cheffe de service de psychiatrie de l'enfant et de l'adolescent au CHU de Grenoble, répond aux questions de Cortex Média.
Cortex Média : Qu'est-ce que le TDAH ? Quelle est la proportion de femmes et d'hommes porteurs d'un TDAH ?
Dr Stéphanie Bioulac-Rogier : Le Trouble Déficit de l'Attention avec ou sans Hyperactivité (TDAH) fait partie des troubles du neurodéveloppement. Pour poser le diagnostic du TDAH, il faut qu'on retrouve des symptômes d'impulsivité, de déficit d'attention et/ou d'hyperactivité dans l'enfance. On pose parfois le diagnostic à l'âge adulte, mais on ne devient pas TDAH à l'âge adulte, on l'est depuis la petite enfance.
Et au-delà de cette triade — hyperactivité, impulsivité, déficit d'attention —, les personnes avec un TDAH présentent également une dysrégulation émotionnelle importante, des troubles du sommeil et des troubles du comportement alimentaire. Deux tiers des sujets avec TDAH présentent des troubles du sommeil, par exemple.
La prévalence du TDAH est estimée à environ 6 % chez l’enfant à l'âge scolaire, soit 1 à 2 enfants par classe. Chez l'enfant et chez l'adolescent, il y a une prévalence plus importante du TDAH chez le garçon (2,5 fois plus fréquent chez les hommes), mais cette prévalence tend à se réduire à l'âge adulte. Cela s'explique par le fait que les filles sont sous-diagnostiquées pendant l’enfance.
Cortex Média : Y a-t-il des différences entre le TDAH chez la femme et chez l’homme ?
SBR : Chez les garçons, on va souvent avoir une dimension très comportementale avec des troubles du comportement externalisés. Ce sont des garçons qui ont la bougeotte, qui font du bruit, qui bavardent beaucoup.
Chez les filles, les difficultés peuvent davantage se manifester par des problèmes d’attention, d’organisation et de planification. Elles sont parfois décrites comme rêveuses, réservées, inhibées. De fait, le diagnostic chez la fille est souvent réalisé plus tardivement, puisqu’on passe à côté de la dimension comportementale.
En termes de comorbidités, c'est-à-dire les troubles associés au TDAH, le trouble des conduites et les troubles oppositionnels avec provocation sont des comorbidités fréquentes chez l'homme. Chez la femme, la comorbidité la plus fréquente est le trouble anxieux. À l’adolescence, certaines jeunes filles peuvent adopter des comportements à risque, notamment sur le plan sexuel, en lien avec leur impulsivité. Elles peuvent avoir des rapports sexuels non protégés et des grossesses non désirées.
Cortex Média : Les symptômes du TDAH évoluent-ils avec l’âge ? Évoluent-ils différemment chez les filles et chez les garçons ?
SBR : Oui. La dimension hyperactivité tend à diminuer avec l'âge, avec plutôt, à la fin de l'adolescence ou au début de l'âge adulte, une forme d’impatience. Par exemple, il est difficile de rester longtemps assis à un bureau lors des réunions. L’impulsivité et le déficit d'attention peuvent, quant à eux, persister à l’âge adulte. Il faut toutefois souligner qu'il y a une modification d'expression en fonction de l'âge, en fonction du genre et en fonction du contexte.
Dans le contexte d'un bilan neuropsychologique, par exemple, un enfant avec un TDAH peut parvenir à se concentrer, car le cadre est structuré. En revanche, les difficultés augmentent dans des situations moins encadrées comme à la cantine ou pendant la récréation. Dans une classe, nombreux sont les stimuli qui peuvent détourner l'attention de l'enfant : le bruit, les conversations, ce qui se passe à l'extérieur, les propres pensées de l'enfant. Ces distractions externes arrivent au même niveau dans le cerveau de l’enfant, qui n’arrive pas à filtrer les informations. Cela entraîne l'hyperactivité, l'impulsivité, le déficit d'attention.
Avec l'âge, il existe aussi des modifications de l'expression du trouble en fonction du cycle hormonal chez la femme, notamment en période prémenstruelle. Il y a une exacerbation de la symptomatologie chez les femmes avec un TDAH pendant cette période avec une exacerbation de la dysrégulation émotionnelle, de l'impulsivité et du déficit d’attention. À la ménopause également, certaines patientes s’effondrent à cause de la fatigue cognitive et sont diagnostiquées à ce moment-là.
Pendant la grossesse, les difficultés attentionnelles sont plus importantes chez la femme avec un TDAH. À l’époque, lorsque j’étais jeune cheffe de clinique, je faisais arrêter les psychostimulants pendant la grossesse. Aujourd’hui, j’évalue au cas par cas le rapport bénéfices-risques, car certaines patientes rencontrent des difficultés importantes sans leur traitement.
Cortex Média : Les filles qui ont un TDAH sont sous-diagnostiquées et ont tendance à “masquer” leur trouble. Quelles en sont les conséquences ?
SBR : Les mécanismes de compensation peuvent finir par mener à un effondrement dépressif et contribuer à une dégradation importante de la santé mentale. Que le diagnostic du TDAH soit fait pendant la période du collège, au début de l’âge adulte ou lorsque l’on devient mère. Cet effondrement peut être provoqué par un événement de vie qui entraîne une surcharge cognitive et/ou une décompensation.
On ne retrouve pas vraiment une symptomatologie dépressive, mais un geste très impulsif réalisé à un moment où la personne « n’en peut plus ». Chez les jeunes filles, cela se traduit parfois par un passage à l’acte suicidaire, par exemple.
Information complémentaire : consultez la ligne nationale Prévention du suicide au 3114
Cortex Média : Qu’est-ce qui manque aujourd’hui dans la prise en charge des troubles du neurodéveloppement ?
SBR : En France, des centres ressources régionaux sur le TDAH (CRTDAH) sont mis en place dans le cadre de la délégation interministérielle à la stratégie nationale pour les troubles du neuro-développement. Il y en aura un à Grenoble, puis des pôles pivots à Lyon, Clermont-Ferrand, Saint-Étienne. Mais pour débuter à Grenoble par exemple, on nous donne 20% de médecins et une infirmière à temps plein. Je serai responsable du dispositif pour l’Isère, la Savoie et la Haute-Savoie, mais le peu de moyens dont nous disposons ne me permettront pas d’assurer davantage de consultations.
Ce qui est compliqué aujourd’hui, c'est de faire de la médecine sans médecin, de faire de la pédopsychiatrie sans pédopsychiatre et de la psychiatrie adulte sans psychiatre adulte. Il faut mieux organiser les parcours de soins et renforcer la coordination entre les professionnels. Les médecins généralistes et les infirmiers doivent être davantage formés à ces troubles, car les pédopsychiatres arrivent en dernier recours, sur des situations complexes.
Ces propos ont été recueillis par Ophélie Barbier.
.png)

.png)
