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Sons dessus dessous : « J’ai autant besoin des maths que de la musique »

Publié le
17.09.2026

L’Académie des sciences consacre une série de podcasts, en partenariat avec Canal Académies, aux liens entre le son, la musique et les mathématiques. Au micro, Étienne Ghys, l’un de ses deux secrétaires perpétuels. Cortex Média a retranscrit ces échanges, à lire ci-dessous.

Nalini Anantharaman, professeure au Collège de France, a longtemps hésité entre une vie de mathématicienne et une vie de musicienne. Avec Étienne Ghys, elle raconte comment ces deux pratiques se sont développées parallèlement.

Piano, oreille absolue, classe préparatoire, recherche et musique de chambre : elle explique pourquoi les mathématiques et la musique lui procurent des émotions très différentes, mais dont elle dit aujourd’hui avoir également besoin.

Étienne Ghys : Nalini, tu es professeure au Collège de France depuis peu de temps, tu occupes la chaire de géométrie spectrale. Une chose m’a intrigué lors d’une conversation : tu m’avais expliqué avoir beaucoup travaillé la musique et les mathématiques indépendamment, et avoir dû faire une sorte de choix entre ces deux options. Et tu disais que, contrairement à ce que tout le monde affirme, ce sont des choses très, très différentes. Commençons par les maths : quel est ton rapport avec elles, comment est-ce arrivé ?

Nalini Anantharaman : Mes parents étaient mathématiciens et informaticiens. À la maison, il y avait des maths — même si on n’en parlait pas si souvent que ça. J’étais dans un milieu mathématicien.

Étienne Ghys : On peut dire que tu as été poussée dans cette direction ?

Nalini Anantharaman : Je ne dirais pas ça. C’était clair pour moi que j’avais un goût pour les sciences en général, et les maths faisaient partie de ce goût.

Je pense même que mes parents auraient peut-être préféré que je fasse de la physique ou de la biologie — que je m’éloigne un peu de leur chemin. Ou de la musique : ils savaient que je me posais la question, et ça les a un peu inquiétés, parce qu’ils connaissaient moins les carrières musicales. Je sais très bien qu’ils m’auraient soutenue si j’avais dit que j’étais sûre de mon choix. Mais comme j’hésitais, j’ai bien senti que ça les rassurait que je m’oriente vers une carrière scientifique.

Étienne Ghys : Tu hésitais à quel âge ?

Nalini Anantharaman : Vers quinze ou seize ans.

Étienne Ghys : Tes parents sont mélomanes ?

Nalini Anantharaman : Mon père est très mélomane. Il était venu en France faire une thèse de maths, dans l’idée de rentrer ensuite en Inde — et l’un de ses coups de foudre en France, ça a été la musique classique occidentale. Il écoutait déjà beaucoup de musique classique indienne, il chantait, apparaîmment, quand il était jeune. Mais il ne connaissait pas du tout la musique occidentale. On raconte que pendant mai 68, il allait acheter des vinyles de symphonies de Brahms. Il écoutait énormément de musique — il écoute toujours, et il est très connaisseur de beaucoup de styles.

Ma mère aime bien la musique aussi, mais je pense que c’est moins une passion chez elle. Elle joue un peu de violon. Aucun des deux ne pratique vraiment un instrument.

Étienne Ghys : Et toi, comment cela s’est-il matérialisé ? Le conservatoire, des cours particuliers ?

Nalini Anantharaman : J’ai commencé la musique vers six ans. C’est une des difficultés des instruments : il vaut vraiment mieux commencer tôt. C’est comme une activité sportive, quelque chose qu’il faut pratiquer si possible quotidiennement pour progresser. C’est un apprentissage très exigeant.

C’était du piano au départ. En fait, je voulais jouer du clavecin, et on m’avait dit qu’il fallait commencer par le piano — puis j’ai aimé le répertoire du piano. À douze ans, j’ai réclamé d’apprendre la flûte traversière en plus. J’ai pratiqué les deux instruments un certain temps, puis je me suis détournée de la flûte.

Étienne Ghys : De douze à dix-huit ans, la musique était l’essentiel de ta vie ?

Nalini Anantharaman : Oui. J’y passais deux ou trois heures par jour.

Étienne Ghys : Et les maths ?

Nalini Anantharaman : C’était une matière scolaire que j’aimais, mais je n’en faisais pas comme passe-temps en dehors de l’école.

Étienne Ghys : À quel moment te dis-tu que tu pourrais faire carrière en mathématiques ?

Nalini Anantharaman : C’était maths ou physique. J’étais un peu frustrée par ce qu’on faisait en maths au collège et au lycée : je trouvais ça trop facile, et je savais qu’il y avait autre chose. Je n’avais pas forcément envie, dans l’enfance, d’y consacrer du temps — je voulais jouer de la musique. Mais je savais qu’il y avait des choses plus intéressantes. Je me disais : si je vais en classe préparatoire, j’ai envie de voir ce qui est difficile en mathématiques. J’avais l’impression qu’on ne nous montrait que des choses faciles.

Étienne Ghys : Et le moment où tu t’es rendu compte que les maths n’étaient pas toujours faciles ?

Nalini Anantharaman : Dès l’arrivée en classe préparatoire. Au départ, c’était vraiment dur.

Étienne Ghys : C’est là que tu te dis qu’il y a en maths un défi un peu analogue à celui de la musique ?

Nalini Anantharaman : Je me suis dit qu’il fallait que je travaille. Et ensuite, j’ai voulu faire de la recherche. J’étais plutôt partie dans l’idée de la physique — aussi pour m’écarter un peu de mes parents. Mais c’est au niveau de la maîtrise que je me suis rendu compte que les sciences expérimentales me plaisaient moins que la théorie.

Étienne Ghys : Je pose une question directe : penses-tu que tu avais les qualités suffisantes pour être musicienne professionnelle ?

Nalini Anantharaman : Cette question ne veut pas dire grand-chose, parce que la première qualité pour être musicien professionnel, c’est de décider qu’on veut l’être.

Je connais des musiciens professionnels qui ne jouent pas très bien, mais qui ont vraiment décidé que leur vie, c’était ça. Et il y a des musiciens professionnels qui jouent extrêmement bien mais qui ont énormément de mal à en vivre. La définition, finalement, c’est de décider qu’on va consacrer entièrement sa vie à ça.

Cette qualité-là, on peut dire que je ne l’avais pas.

Étienne Ghys : Y a-t-il eu un moment précis — un jour, un petit déjeuner — où tu t’es dit : je serai mathématicienne plutôt que musicienne ? Une décision consciente ?

Nalini Anantharaman : Non, ça n’a pas été une décision. Je me suis inscrite en classe préparatoire parce que, pour faire des études scientifiques, on considérait que c’était le mieux. Mais toujours en me disant que si je me rendais compte que c’était une erreur, je changerais peut-être d’avis et je me lancerais dans la musique. Ça a duré trois ou quatre ans après le bac.

En revanche, une fois lancée dans la thèse, là, j’étais sûre de vouloir continuer.

Étienne Ghys : Et aujourd’hui, combien de temps de musique par jour ?

Nalini Anantharaman : À peu près une heure. J’avais arrêté quand mon fils avait un an — il y a eu quelques années où je n’ai quasiment pas joué, trop prise par les enfants. Je m’y suis remise il y a trois ou quatre ans.

Étienne Ghys : Les maths remplissent-elles suffisamment ta passion, ou as-tu encore besoin de musique ?

Nalini Anantharaman : J’ai besoin des deux. J’ai l’impression qu’il y a une espèce d’équilibre émotionnel.

Du point de vue des émotions, les maths et la musique font vibrer chez moi des choses très différentes. Quand j’ai le temps de faire les deux — ce n’est pas toujours le cas — un équilibre se crée. C’est quelque chose dont j’ai pris conscience seulement récemment : j’ai vraiment besoin de ces deux côtés.

Étienne Ghys : On dit toujours que les maths et la musique sont très proches — Pythagore, les gammes. Est-ce si vrai ? L’activité mathématique et l’activité musicale sont-elles à ce point proches ?

Nalini Anantharaman : Évidemment, c’est proche, parce que dans la musique il y a des structures mathématiques qui sous-tendent la construction de la gamme, et pas mal de rythmes aussi. Mais finalement, chez moi, là où ça se rejoint, c’est ailleurs : j’ai une certaine timidité vis-à-vis des mots. J’ai toujours du mal à m’exprimer, à trouver les mots qui expriment vraiment ce que je veux dire. Et je trouve qu’à la fois les mathématiques et la musique permettent de pallier ça, de manière différente. C’est autre chose que les structures mathématiques.

Étienne Ghys : Dernière question : le travail collectif. La collaboration est de plus en plus prégnante dans le monde mathématique, et elle est intrinsèque à la musique — l’orchestre, la musique de chambre. Toi, tu fais de la musique solitaire, ou de la musique de chambre ?

Nalini Anantharaman : Le piano est un instrument peut-être plus solitaire que la moyenne. Je me disais d’ailleurs que le piano est aux instruments ce que les maths sont aux sciences. Petite parenthèse : les pianistes trouvent toujours que leur instrument est le roi des instruments. Les autres ne pensent pas ça — ils trouvent les pianistes un peu crâneurs, un peu individualistes. Et finalement, le piano est aussi un instrument mécanique, peut-être moins musical que les autres. Il y a un peu de ça dans la place du mathématicien. Même beaucoup. Ça m’a amusée de voir ce parallèle.

Mais ce qui m’a remise au piano il y a trois ou quatre ans, c’est de commencer à jouer avec des voisins. J’habite une rue de Strasbourg faite de maisons presque individuelles ; ça fait un peu village, les gens se connaissent beaucoup. Il y a pas mal de musiciens dans la rue.

Jouer toute seule tous les jours ne me motiverait pas. Ce qui me motive en ce moment, c’est vraiment la musique de chambre — en particulier avec un violoncelliste qui habite dans ma rue.

Étienne Ghys : Collaborer avec un violoncelliste, c’est un peu comme collaborer avec un physicien ?

Nalini Anantharaman : Oui, peut-être.

Étienne Ghys : Tu collabores beaucoup en maths ? De plus en plus, j’ai l’impression.

Nalini Anantharaman : Oui, mais souvent avec des gens plus jeunes que moi — des post-doctorants, d’anciens doctorants. Peut-être pas tant que ça avec des gens de mon âge.

C’est un peu dû à mon déménagement : à Strasbourg, je suis un peu parmi les seniors du laboratoire, alors qu’à Orsay il y avait des aînés très impressionnants. Ma position est très différente. Et oui, je regrette un peu d’avoir moins de contact avec des aînés.

Étienne Ghys : Tu as une bonne oreille ?

Nalini Anantharaman : Oui, c’est ce qu’on appelle l’oreille absolue.

Mais finalement, à quoi ça sert ? Quand j’entends les notes — je suppose que ce sont des connexions dans le cerveau qui se forment à un moment — si j’appuie sur un do au piano, j’entends « do », comme si le piano jouait le mot. Ma fille, c’est pareil : elle me dit que quand elle entend une note, elle entend le mot.

La plupart des gens n’ont pas ça. Et je me dis même que je préférerais ne pas l’avoir. Quand j’entends un morceau, à quoi ça me sert d’entendre do, ré, mi, fa, sol ? J’aimerais bien savoir ce que ça fait d’écouter un morceau de musique sans entendre le nom des notes.

Étienne Ghys : Je te remercie, en passant, pour le disque que tu m’avais offert il y a quelques années — les variations de Webern. Je l’écoute au moins une fois par semaine.

Nalini Anantharaman : Je me souviens qu’à l’époque, tu m’avais dit que tu connaissais assez peu la musique, que tu n’en écoutais pas souvent, et que tu essayais d’y remédier.

Étienne Ghys : Et je fais des progrès.

Étienne Ghys
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