Découvrir
Podcasts à lire

Pascal scientifique : Pascal et le scandale des fausses lettres, l'affaire Vrain-Lucas

Publié le
18.09.2026

L’Académie des sciences consacre une série de podcasts, en partenariat avec Canal Académies, à Blaise Pascal. Au micro, Étienne Ghys, l’un de ses deux secrétaires perpétuels. Cortex Média a retranscrit ces échanges, à lire ci-dessous.

Au XIXe siècle, le faussaire Denis Vrain-Lucas réussit à vendre des milliers de faux autographes à Michel Chasles, grand mathématicien et membre de l’Académie des sciences. Parmi ces documents figurent de prétendues lettres de Pascal à Newton.

Avec Jean-Paul Poirier, Étienne Ghys raconte l’une des plus étonnantes affaires de faux de l’histoire des sciences, mêlant crédulité, prestige académique et falsifications spectaculaires.

Étienne Ghys : Je suis avec Jean-Paul Poirier, un de mes confrères à l’Académie des sciences, qui est géophysicien — mais ce n’est pas du tout ce qui va nous intéresser aujourd’hui. Nous allons parler de Pascal d’une manière un peu atypique, puisque je pense que, s’il nous écoutait, Pascal serait le premier surpris : nous allons vous parler de lettres que Pascal a écrites — ou aurait écrites — à de nombreux savants importants, dont Newton, ce qui est pour le moins surprenant. Tout cela fait partie d’une belle histoire, que tu vas nous raconter, et qui prouve à quel point les plus grands scientifiques peuvent parfois être de grands naîfs. Pourrais-tu commencer par nous résumer cette aventure, et nous présenter ce pauvre Chasles ?

Jean-Paul Poirier : Eh bien, Chasles était connu pour être un très brave homme, qui inspirait la sympathie de tout le monde, et qui était également un grand mathématicien. Mais sa passion, en dehors des mathématiques, c’était de collectionner les autographes. Il avait ainsi rassemblé une collection extraordinaire d’autographes de toutes les personnalités importantes — des autographes qui, pour beaucoup, n’avaient en réalité jamais existé. Il avait un fournisseur d’autographes, quelqu’un qui lui disait : « Oh, mais moi, je connais un vieux monsieur qui possède un fonds extraordinaire, dont il ne veut pas se séparer — mais enfin, je devrais réussir à en obtenir. » Et c’est ainsi qu’il a vendu à Chasles vingt-sept mille autographes en sept ans, pour une somme que nous préciserons plus tard — tous faux, bien sûr !

Étienne Ghys : Pour illustrer cette histoire de faussaire, il m’a semblé que la chanson célèbre des Platters, du milieu des années 1950, intitulée « The Great Pretender » — l’imposteur —, semblait parfaitement adaptée à la situation.

Jean-Paul Poirier : Chasles, qui était un homme charmant et généreux, s’est dit un jour : « Je vais en offrir deux ou trois à l’Académie. » C’était un peu sur la suggestion du président. Il propose donc deux ou trois lettres de Pascal — dont l’une, écrite à un jeune homme de onze ans. Pascal n’était pas très vieux à l’époque, il avait une trentaine d’années. Il écrivait à peu près ceci : « Mon jeune ami, on m’a appris que vous vous intéressiez aux sciences, et en particulier à l’attraction. Aussi, je vais vous envoyer quelques conseils, quelques notes que j’ai rédigées et qui pourront peut-être vous intéresser. » Et Chasles avait aussi une lettre où Pascal écrivait à Boyle, l’un des grands physiciens de l’époque, en lui disant : « J’ai reçu un mot d’un jeune homme, qui s’appelle apparemment Isaac Newton. Pourriez-vous m’en dire davantage ? Il a l’air vraiment très prometteur, je compte lui envoyer des documents. »

Étienne Ghys : Je te propose qu’on lise cette lettre tout de suite : elle est datée du 2 septembre, on ne sait pas trop de quelle année, puisque le faussaire était assez malin pour rester prudent.

Jean-Paul Poirier : C’est vers 1653, je crois.

Étienne Ghys : Alors voici cette lettre, censée être écrite par Pascal à Boyle : « Dans le mouvement céleste, la force agissant en raison directe des masses, et en raison inverse du carré de la distance, suffit à tout, et fournit des raisons pour expliquer toutes les grandes révolutions qui animent l’univers. Je suis, Monsieur, votre très affectionné Pascal. »

Jean-Paul Poirier : C’est cette lettre-là qui a tout déclenché. C’était en 1867, au mois de juillet. Tout cela s’est déroulé entre le 8 juillet 1867 et septembre 1869, pendant deux ans. Chasles présente ces lettres, qui sont lues en séance ; et il y a un physicien dans la salle, Duhamel, qui avait notamment travaillé sur l’acoustique. Il dit : non, ce n’est pas possible. Comment Pascal aurait-il pu affirmer, à son époque, que cela suffisait à tout expliquer ? Ce n’est pas vrai : il ne pouvait pas montrer que les trajectoires étaient des ellipses, il n’avait pas les données suffisantes pour cela — elles ont été découvertes après.

Étienne Ghys : Pour nos auditeurs : Newton n’a pas seulement découvert la gravitation, il a établi les lois de la gravitation universelle — et, en passant, ce qui n’est pas un mince détail, il a aussi inventé le calcul différentiel et intégral.

Jean-Paul Poirier : Il y a des choses qu’ils ne pouvaient pas faire : sans calcul différentiel et intégral, on ne pouvait pas montrer que les trajectoires étaient des coniques. Duhamel dit donc : non, ce n’est pas possible. Chasles répond : mais si, puisque… d’ailleurs, je vais vous montrer que j’ai d’autres lettres qui prouvent qu’ils savaient bien cela. Et cela continue ainsi : tous les lundis, il y a des objections de Duhamel et d’autres, des astronomes notamment, qui disent que cela ne fonctionne pas. Et chaque lundi, Chasles revient avec une nouvelle moisson de lettres. On peut nommer n’importe quelle personnalité connue à l’époque, savant ou homme de lettres : il y avait toujours une lettre d’untel à Pascal, ou de Pascal à untel, qui montrait qu’il avait déjà tout compris. Toujours avec Pascal au centre.

Étienne Ghys : Ce n’est que plus tard qu’il y a eu des lettres mettant en relation d’autres personnes, car par la suite, il a…

Jean-Paul Poirier : Mais là, ce n’était plus seulement Pascal. En tout cas, chaque fois, il y avait une réponse, et cela ne convainquait pas les physiciens. Le problème, c’est que pendant ce temps, il y avait un spécialiste de Pascal qui avait édité les Pensées d’après les manuscrits : il s’appelait Faugère. Et lui a dit : non, ce n’est pas possible.

Étienne Ghys : Ont-ils comparé les écritures ?

Jean-Paul Poirier : Oui : il a suffi qu’il regarde pour dire que ce n’était pas possible, que ce n’était pas l’écriture de Pascal, ni sa signature — c’était impossible. Et lui, il la connaissait bien. Mais Chasles répondait : non, non — il y avait bien d’autres lettres de Pascal, et de tous les scientifiques et hommes de lettres, qui montraient que c’était authentique. Et donc, l’affaire traînait. À un moment donné, il y a même eu des lettres de Newton à Louis XIV, où Newton s’excusait, en quelque sorte, d’avoir un peu pillé les idées de Pascal — en français, bien sûr. Il y avait même des réponses de Louis XIV ! Bref, il y avait tout un tas de lettres comme cela, et chaque objection soulevée un lundi à l’Académie trouvait sa réponse, signée par quelque grand nom de la littérature ou de la science.

Étienne Ghys : Tout le monde se moquait de lui, en secret ?

Jean-Paul Poirier : Non, non — d’abord, cela persuadait bel et bien un certain nombre de personnes. Chasles était un homme charmant, très sympathique, qui inspirait la sympathie : ce n’était pas quelqu’un qu’on aurait eu plaisir à démolir publiquement. Alors on se disait : on ne comprend pas. Et chaque fois, les gens étaient impressionnés par la quantité de pièces apportées à l’appui de la thèse de Chasles. Cela devenait presque un rituel : tous les lundis, l’ordre du jour de l’Académie était bousculé, on ne parlait que de cela.

Étienne Ghys : Comment cela finit-il ?

Jean-Paul Poirier : Vers la fin de l’histoire, il y a eu des lettres de Galilée, des lettres de tout le monde. Et à un moment donné, les Anglais aussi s’en mêlent : Brewster, le grand spécialiste de Newton, son biographe, déclare que cela n’existe pas — que dans la correspondance de Newton, il n’y a pas une seule lettre de Pascal. Quant à la lettre de Galilée, c’était tout aussi impossible : il était déjà aveugle à cette époque, et de toute façon, elle était écrite en français — or Galilée n’a jamais écrit en français, il écrivait en italien ou en latin. Au bout d’un moment, tout le monde à l’Académie était persuadé qu’il y avait un défaut, mais on n’en voulait pas à Chasles pour autant. Sauf deux personnes : Élie de Beaumont, qui était géologue, et Balard — pas connu pour sa station de métro, mais pour avoir isolé et découvert le brome.

Étienne Ghys : Et comment procédaient-ils ?

Jean-Paul Poirier : Ces deux-là aimaient bien Chasles, et ils étaient convaincus par l’abondance des documents. En fait, ce qui se passait, c’est que le faussaire venait rendre une petite visite amicale à Chasles tous les lundis, et Chasles lui disait : « Écoutez, on m’a encore objecté ceci. Vous avez tous ces papiers, ces lettres de ce vieux monsieur qui ne veut pas s’en séparer — pourriez-vous regarder s’il n’y aurait pas, par hasard, une lettre qui réponde à cette objection ? » Et il trouvait toujours ce qu’il fallait : il revenait au bout de deux ou trois jours avec une ou deux lettres qui répondaient précisément à l’objection. C’est Le Verrier qui, sans sentimentalité, a dressé un véritable réquisitoire montrant que tout cela était impossible. C’est Chasles lui-même qui a demandé qu’on arrête ce faussaire, Lucas, car il craignait, finalement, qu’il ne s’enfuie avec tous ces manuscrits. Lui-même restait convaincu, jusqu’au bout, de leur authenticité.

Étienne Ghys : Et le procès ?

Jean-Paul Poirier : Il a finalement été arrêté, et il y a eu un procès, en 1870 — un procès qui a fait rire tout le monde, car on a montré qu’il existait toute une correspondance apocryphe : des lettres d’Aristote à Alexandre, de Socrate à Euclide, de Lazare à Marie-Madeleine — le tout en français ! De même pour toute la correspondance d’Héloïse et Abélard, également en français. Mais l’explication était toute trouvée : ce n’était pas en français à l’origine, cela avait été recueilli par Alcuin, à l’abbaye de Saint-Martin je crois, puis traduit en français par un moine de l’abbaye. Cela pouvait donc paraître normal — on peut être naïf, mais tout de même pas à ce point ! Il a finalement été condamné à deux ans de prison. Et c’est extraordinaire, car il avait rédigé vingt-sept mille faux documents — un travail considérable : pendant sept ans, il passait ses journées à écrire, à se documenter, à recopier des documents. Le président du tribunal lui a demandé : « Vingt-sept mille lettres, cela représente un travail de vingt-quatre heures sur vingt-quatre pendant sept ans, et vous avez vendu tout cela pour cent quarante mille francs. Qu’en avez-vous fait ? Vous n’aviez même pas le temps de le dépenser, puisque vous passiez vos journées dans les bibliothèques à écrire. » Et Vrain-Lucas a simplement répondu qu’il avait eu des malheurs à éponger. Et l’interrogatoire s’est arrêté là : on n’a jamais su ce qu’il avait fait de cet argent.

Étienne Ghys : Cette affaire a-t-elle inspiré des œuvres de fiction ?

Jean-Paul Poirier : Elle a d’ailleurs inspiré des romans — notamment un roman moins connu d’Alphonse Daudet, intitulé L’Immortel. Daudet y transpose l’histoire, non pas à l’Académie des sciences, mais à l’Académie française. Mais le personnage du secrétaire perpétuel, lui, n’a rien de sympathique, contrairement à Chasles. Quand le pot aux roses est découvert, ce personnage, monsieur Astier-Réhu, se jette dans la Seine depuis le pont des Arts.

Étienne Ghys : Puisque tu parles de roman, c’est l’occasion de citer ton propre livre : comment s’appelle celui que tu as écrit sur cette belle affaire ?

Jean-Paul Poirier : Il s’appelle Mystification à l’Académie des sciences.

Étienne Ghys : Je voudrais peut-être généraliser la question, et la replacer dans son contexte historique : entre 1860 et 1870, les Français ne sont pas franchement copains avec les Anglais. Il y a donc, derrière tout cela, une sorte de rivalité franco-anglaise — une jalousie, en quelque sorte, que les Anglais aient eu Newton, ce grand génie. Nous aussi, nous avons eu de grands génies, peut-être pas tout à fait au niveau de Newton, je ne sais pas ce que tu en penses — mais il y avait, à l’évidence, une compétition franco-anglaise.

Jean-Paul Poirier : Oui, tout à fait exact : les Anglais avaient brûlé Jeanne d’Arc, avaient fait mourir Napoléon sur un rocher perdu au milieu de l’océan — ce n’étaient quand même pas des amis intimes. Il y a donc eu cette dimension patriotique. Mais à l’Académie, non : ce côté patriotique, d’un bout à l’autre de l’affaire, ne l’intéressait pas du tout.

Étienne Ghys : Au XIXe siècle, donc. Mais je pourrais aussi te poser la question pour le XVIIe et le XVIIIe siècle : est-ce que cette rivalité existait déjà, d’une certaine manière ?

Jean-Paul Poirier : Oui, mais c’était tout autant entre Français qu’avec les Anglais. Il n’y avait pas d’un côté les cartésiens, de l’autre… c’était aussi un débat interne à l’Académie. C’était un débat scientifique, qui n’avait pas vraiment de frontières nationales. Il y a bien eu cet aspect patriotique en dehors de l’Académie : monsieur Thiers, par exemple, a pu dire que c’étaient de mauvais Français que ceux qui ne voulaient pas croire que Pascal, notre gloire nationale, avait raison, contre ce Newton qui lui aurait tout volé. Mais cela, c’était Thiers — cela n’est jamais entré dans l’Académie, à aucun moment.

Étienne Ghys : Peut-être, pour terminer, pourrions-nous réhabiliter un peu le pauvre Chasles, dont tout le monde se moque. À commencer par le fait que nos auditeurs connaissent peut-être, sans le savoir, la relation de Chasles : on l’apprenait jadis en troisième. Ah oui, moi, je m’en souviens très bien : AB plus BC égale AC !

Jean-Paul Poirier : Moi, je l’avais apprise sous la forme AB plus BC plus CA égale zéro, c’est peut-être mieux.

Étienne Ghys : Et ce qui était intéressant, c’est que je me souviens très bien : quand on nous apprenait cela en classe de quatrième ou de troisième, je me disais qu’il fallait bien quelqu’un de célèbre pour avoir inventé quelque chose d’aussi évident. Je voudrais essayer de réhabiliter Chasles en expliquant un peu cette relation. D’abord, Chasles a fait bien d’autres choses que cette relation. Mais ce qui est intéressant, c’est qu’à l’époque, en géométrie, on prenait par exemple un triangle, on abaissait une hauteur, et il fallait distinguer plusieurs cas : soit le pied de la hauteur tombe sur le côté opposé, soit il tombe à l’extérieur. Pour démontrer un théorème, on devait donc séparer un très grand nombre de cas. Chasles est, je crois, le premier à avoir compris qu’on pouvait donner un signe à une longueur, et regrouper ainsi un grand nombre de démonstrations en une seule : il suffit que le segment AB puisse être négatif s’il va dans l’autre sens. C’est un progrès majeur en géométrie que d’avoir mis toutes ces configurations différentes dans la même boîte.

Jean-Paul Poirier : C’est ce qu’on ne montre plus forcément quand on enseigne cette relation aujourd’hui. Mais surtout, Chasles avait écrit des ouvrages de géométrie considérables, et il était très connu en Angleterre : il avait reçu la médaille Copley, une récompense prestigieuse que la Royal Society ne décernait pas au premier venu. Il était considéré comme le prince des géomètres.

Étienne Ghys : Par ailleurs, Chasles a écrit un ouvrage majeur sur l’histoire de la géométrie, notamment sur la géométrie ancienne : c’était donc un mathématicien très cultivé. Bon, résumons : Pascal est un grand savant, un grand physicien — mais pas un astronome, ce n’était pas son domaine. Lucas était un roublard, mais loin d’être bête : un redoutable autodidacte. Et Newton, lui non plus, n’était pas mal du tout ! On peut ajouter que Chasles s’est un peu fourvoyé, il est tombé dans des travers assez discutables, mais il reste, comme tu le disais au début, quelqu’un de fort sympathique.

Jean-Paul Poirier : Oui, et un grand mathématicien.

Étienne Ghys : Il a d’ailleurs une rue tout près de la gare de Lyon, je crois.

Jean-Paul Poirier : C’est une toute petite rue, elle n’est pas très longue, mais un autobus l’emprunte.

Étienne Ghys
14min de lecture

Sommaire

Partager l'article

Autres articles

Publié le
18.9.26
Pascal scientifique : Pascal et l'Académie de Mersenne, aux origines de la vie savante
À quoi ressemblait la vie scientifique avant la fondation de l'Académie des sciences en 1666 ? Pierre Crépel raconte à Étienne Ghys le rôle de Marin Mersenne, les académies informelles du XVIIe siècle et la place de Pascal dans ces réseaux de savants.
Publié le
18.9.26
Pascal scientifique : Le triangle de Pascal, les dessous d'une histoire éditoriale
Comment le célèbre triangle de Pascal est-il arrivé jusqu’à nous ? Yann Sordet revient avec Étienne Ghys sur le Traité du triangle arithmétique, sa publication, ses différentes versions et l’histoire éditoriale d’un texte devenu fondamental en mathématiques.
Publié le
18.9.26
Pascal scientifique : Pascal et Fermat, leur correspondance aux origines de la théorie des probabilités
Comment des problèmes de jeux d’argent ont-ils contribué à faire naître la théorie des probabilités ? Grégory Miermont raconte à Étienne Ghys les échanges de 1654 entre Pascal et Fermat, leurs méthodes et l’importance historique de cette correspondance.