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Pascal scientifique : Pascal et l'Académie de Mersenne, aux origines de la vie savante

Publié le
18.09.2026

L’Académie des sciences consacre une série de podcasts, en partenariat avec Canal Académies, à Blaise Pascal. Au micro, Étienne Ghys, l’un de ses deux secrétaires perpétuels. Cortex Média a retranscrit ces échanges, à lire ci-dessous.

Pascal meurt en 1662, quatre ans avant la fondation de l’Académie des sciences. Pourtant, il participe à un monde savant déjà structuré par des réunions, des correspondances et des réseaux de chercheurs.

Avec l’historien des sciences Pierre Crépel, Étienne Ghys revient sur l’« Académie de Mersenne », ces cercles savants du XVIIe siècle et les formes de sociabilité scientifique qui préparent la naissance des académies modernes.

L’Académie de Mersenne, entre convivialité et réseau de lettres

Étienne Ghys : Je suis avec Pierre Crépel — historien des sciences, précisément. Il y a quelques années, tu étais président de l’Académie des sciences, belles-lettres et arts de Lyon. Pascal n’a pas connu l’Académie des sciences, pour une raison simple : il est mort en 1662, et l’Académie des sciences n’a été fondée qu’en 1666. Cependant, dans les années qui ont précédé sa fondation, une sorte de semi-académie informelle, qu’on appelle quelquefois l’« Académie de Mersenne », a existé, et Pascal y a joué un certain rôle. J’aimerais qu’on discute aujourd’hui de cette académie qui n’en était pas vraiment une : comment elle fonctionnait, comment elle est apparue, quel était son rôle. Alors, je t’écoute sur les débuts de cette académie — comment cela a commencé, et comment cela s’est passé.

Pierre Crépel : Je ne crois pas qu’on puisse dire qu’il y a eu une académie informelle unique avant l’Académie des sciences — il y en a eu des quantités. Mais l’académie du père Mersenne est la plus importante du point de vue de la recherche scientifique et de l’évolution des idées. En Italie, dès le siècle précédent, il y a eu quantité d’académies qui se sont fondées un peu partout. Et en France, c’est essentiellement dans la décennie 1630 qu’éclosent trois, quatre, cinq académies importantes.

Étienne Ghys : Il n’y avait pas de structure formelle, c’est-à-dire qu’on n’y était pas élu, on n’était pas reconnu par un règlement ?

Pierre Crépel : Il y avait une grande diversité. Il y avait des académies comme celle de Mersenne, où arrivaient des gens un peu triés sur le volet ; il y en avait une autre, comme celle des frères Dupuy, où venait un peu qui voulait ; il y en avait d’intermédiaires, comme l’Académie Bourdelot. Certaines avaient des jours fixes, certaines avaient des lieux fixes, d’autres se réunissaient chez l’un ou chez l’autre. On ne peut donc pas vraiment dire qu’il y avait un cadre formel bien défini.

Étienne Ghys : Parlons un peu du père Mersenne lui-même, quelques mots sur lui.

Pierre Crépel : Beaucoup de gens disent que c’était quelqu’un de très convivial — ce n’est pas forcément l’avis de Condorcet, par exemple. Mais en tout cas, il avait un réseau extraordinaire. Il faut se remettre dans le contexte de l’époque : aujourd’hui, depuis le siècle dernier, les scientifiques sont dans des laboratoires, ils ont des séminaires, des congrès, des revues spécialisées. Autrefois, il n’y avait rien de tout cela, ou presque rien — juste des lettres, juste de la correspondance entre savants. Chacun travaillait donc de façon assez individuelle, mais pouvait aussi procéder autrement.

Étienne Ghys : Par ailleurs, ce qu’on appelle aujourd’hui les scientifiques, les savants, n’étaient pas des savants professionnels.

Pierre Crépel : Disons que tous ceux de l’époque de Pascal sont des notables. Ils n’ont pas besoin d’argent : ils ont une charge de conseiller, une cour des aides, une cour des monnaies, etc. Cela ne veut pas dire qu’ils ne font rien — ce n’est pas une sinécure sans objet —, mais souvent, ils disposent de temps libre : ils ont du personnel, ils n’ont pas à s’occuper du ménage ni des enfants.

Pascal, enfant parmi les grands esprits

Étienne Ghys : Venons-en à Pascal. Son père, qui s’appelait Étienne, était l’un des membres de cette académie de Mersenne, et y assistait régulièrement — elle se réunissait probablement une fois par semaine, en principe —, et il lui est arrivé d’emmener son petit garçon à l’Académie de Mersenne.

Pierre Crépel : Les gens qui étaient à l’Académie de Mersenne sont à peu près tous nés dans les années 1580-1590 — ce qui était le cas d’Étienne Pascal, le père, qui était conseiller à Clermont-Ferrand au départ, puis est venu à Paris, et qui faisait lui-même des mathématiques et s’intéressait aux sciences. Donc, quand Pascal naît en 1623, l’Académie du père Mersenne a été lancée, probablement en 1635 — du moins, ce sont les premières traces qu’on en ait. Il n’a alors que douze ans, et se retrouve avec des gens qui en ont quarante ou cinquante, et qui ne sont absolument pas n’importe qui. Je voudrais dire un mot, ici, sur la façon dont on présente parfois des gens comme Pascal ou son père en disant : « Ce sont des autodidactes, c’est extraordinaire. » C’est vrai que tout ce qu’ils ont fait est extraordinaire, je ne le nie pas — mais « autodidactes », oui et non. Parce que, dans ce milieu-là, on rencontre par exemple, du point de vue mathématique, quelqu’un comme Girard Desargues, qui est à la fois un géomètre extraordinaire, un architecte, féru de gnomonique, et lyonnais, de surcroît. Girard Desargues se trouvait justement à Paris à cette époque-là. De même, Étienne Pascal, le père, était d’abord à Clermont, puis il est monté à Paris ; mais en 1638, ayant eu quelques ennuis, il dut s’exiler pendant une dizaine d’années — d’abord à Clermont, puis à Rouen.

Étienne Ghys : Tu disais que le traité des coniques de Pascal a été critiqué par Descartes, qui prétendait qu’il avait tout volé à Desargues.

Pierre Crépel : D’ailleurs, je crois que Pascal lui-même a reconnu qu’il s’inspirait beaucoup de ce qu’avait fait Desargues — la propriété intellectuelle, à l’époque, ne se pensait pas forcément comme aujourd’hui. Mais c’est vrai que Desargues était un personnage tout à fait extraordinaire, et comme il n’était probablement pas très pédagogue, ce qu’il voulait dire n’était pas toujours très bien expliqué.

Étienne Ghys : C’est vrai que si l’on compare le style de Desargues, qui peut être assez incompréhensible, à celui de Pascal, qui est d’une limpidité totale, on voit tout de suite la différence. J’ai entendu dire que Mersenne concevait la vie des académies selon deux options : soit une présence physique, en présentiel comme on dirait aujourd’hui, avec des savants qui se réunissent une fois par semaine ; soit une académie par correspondance. C’est ce que tu évoquais tout à l’heure, cette histoire de réseau : tous ces gens s’échangeaient des lettres, échangeaient leurs opinions, et le cœur de ce réseau, c’était Mersenne. Est-ce que j’ai raison de penser cela ?

Pierre Crépel : C’était le cœur principal, mais il y en avait d’autres. Il y avait quelqu’un comme Carcavi, par exemple, originaire de Toulouse, ami de Fermat, et qui est ensuite venu à Paris. Il a joué un rôle important dans les relations entre Pascal et Fermat.

Étienne Ghys : Est-ce lui qui a présenté Fermat à Pascal ?

Pierre Crépel : Je ne saurais pas le dire avec certitude, mais souvent les gens se connaissaient par ricochet, ce n’était pas toujours direct. D’ailleurs, jusqu’à Richelieu, la France n’était pas aussi centralisée qu’on l’imagine. Nous avons une vision de la France construite à partir de Louis XIV, des Jacobins, de la Révolution, de Napoléon — mais au XVIIe siècle, ce n’était pas du tout le cas.

Étienne Ghys : Et la langue elle-même — le français — était-elle déjà stabilisée ?

Pierre Crépel : Elle s’est stabilisée peu à peu, notamment avec des textes comme la Défense et illustration de la langue française, de Du Bellay — c’est aussi, un peu, la préhistoire des académies.

Étienne Ghys : Dis-moi : cette idée d’académie préliminaire, officieuse, correspond-elle aussi à un moment de l’histoire des sciences où les savants commencent à envisager un travail collectif ? Y a-t-il, dès cette époque, des exemples de gens qui travaillent ensemble ?

Pierre Crépel : Si l’on veut se remettre dans le contexte de l’histoire des sciences de l’époque, elle est encore corsetée par l’aristotélisme : les idées d’Aristote, les quatre éléments, et tout ce qui va avec, font que le champ d’études est, par certains côtés, bouché. Et les gens se rendent compte, en essayant de sortir de ce carcan, qu’il y a d’autres manières de faire de la science, qu’il existe un monde de la nature qui s’ouvre devant eux. Au début du XVIIe siècle, il y a des gens comme Francis Bacon en Angleterre, comme Galilée en Italie. Mais en France, il y a au moins Gassendi et Descartes, qui ont chacun une façon assez différente de bousculer les choses. Et parmi ces académies, certaines sont plutôt gassendistes, mais ouvertes aux cartésiens ; d’autres, l’inverse.

Science et religion, un même monde

Étienne Ghys : Qu’en est-il du rapport entre Descartes et Pascal au sein de l’Académie de Mersenne ?

Pierre Crépel : Comme différence entre Descartes et Pascal, il y a quand même ceci : Descartes construit un système, alors que Pascal est plutôt un expérimentateur prudent. Je ne dis pas du tout que Pascal était anti-théoricien, mais ce n’est pas le même genre d’approche. Je voudrais dire quand même quelque chose à propos de Mersenne : quand on pense aux sciences aujourd’hui, on les pense de façon totalement détachée des questions religieuses. Or, s’il y avait bien des réseaux, des groupes, des gens en correspondance qui se voyaient régulièrement, c’étaient les ordres ou congrégations religieuses. Parmi celles-ci, il y avait les dominicains, qui ne s’intéressaient pas beaucoup aux sciences, et d’autres, au contraire, comme les minimes ou les oratoriens, qui avaient un intérêt tout particulier pour elles. Chez les oratoriens, le plus célèbre est bien sûr Malebranche, dont l’idée principale était qu’il existait une harmonie entre la raison et la foi, et que pour être un bon chrétien, il fallait apprendre à bien raisonner — et qu’il n’y avait rien de meilleur que les mathématiques pour cela. C’était, on peut dire, un militant de l’enseignement des mathématiques. D’autres, au contraire, s’intéressaient moins aux mathématiques, mais, pour montrer aux gens l’existence de Dieu, les invitaient à s’extasier devant la beauté de la nature. Selon les groupes et les personnalités, l’attachement aux sciences — ou à telle ou telle science — était donc tout à fait différent. Le père Mersenne, lui, était minime. Et parmi les minimes les plus importants de la génération suivante, il y a les pères Jacquier et Le Seur, qui ont fait l’essentiel de leur carrière à Rome, et qui sont à peu près les seuls à avoir travaillé, crayon en main, sur les Principia de Newton, rédigeant des notes explicatives pour tous les passages elliptiques que personne ne comprenait. Il est donc très important d’essayer de comprendre la relation qui pouvait exister entre des domaines qui, aujourd’hui — et même depuis la fin du XVIIIe siècle —, sont considérés comme différents : pas forcément opposés, mais relevant, dirait-on, d’un autre ordre.

De l’académie informelle à l’Académie des sciences

Étienne Ghys : Cette Académie de Mersenne commence donc vers les années 1630. Combien de temps a-t-elle duré ? Est-ce que la fondation de l’Académie des sciences l’a complètement fait disparaître ?

Pierre Crépel : L’Académie de Mersenne — les premières traces que l’on en ait datent de 1635. Mersenne meurt en 1648, et il est alors remplacé par Le Pailleur, qui poursuit ce genre d’activité. D’ailleurs, Pascal a continué d’écrire à l’académie de Le Pailleur, puisque son activité scientifique — celle d’avant le 23 novembre 1654 — s’est poursuivie après la mort de Mersenne.

Étienne Ghys : Il a donc continué à fréquenter régulièrement cette académie ?

Pierre Crépel : Je pense que oui — du moins quand il était à Paris, car il a aussi suivi son père, qui se trouvait ailleurs. Il y a alors eu une autre académie, celle de Montmor, qui naît dans les années 1650 et qui est même un peu concomitante avec les débuts de l’Académie des sciences. — À Paris aussi ? — À Paris aussi, oui. Les débuts de l’Académie des sciences, en 1666 : Colbert y est pour beaucoup, et elle est non seulement reconnue par l’État, par le roi, mais créée à l’initiative même du gouvernement et de la royauté. Mais au début, elle reste assez informelle : c’est seulement à partir de 1699 qu’elle se dote véritablement d’un règlement, qui la fait fonctionner d’une façon presque analogue à ce qu’elle sera pendant les trois siècles suivants. Il y a, sur ce point, une expression de l’historien Roger Chartier, selon qui l’Académie des sciences est un peu née par « capture » des académies qui existaient avant. C’est-à-dire qu’elle est beaucoup plus structurée, mais les gens y sont nommés par Colbert lui-même, ou par l’un de ses adjoints, et son activité reste semi-structurée. Il y a des sciences, comme l’archéologie, l’histoire naturelle ou les observations astronomiques, qui demandent que beaucoup de personnes y participent — et pas forcément des gens estampillés « savants » ou considérés comme de grands cerveaux : c’est ce qu’on appelle aujourd’hui la science participative. C’est aussi une science d’observation, nécessairement collective. Et puis, il y a d’autres sciences : en mathématiques, par exemple, le calcul intégral ou les courbes du troisième ordre sont des sujets sur lesquels peu de gens, à une époque donnée, sont capables de travailler. Forcément, dans chaque science, il y a donc des aspects individuels et des aspects collectifs. Prenons une science considérée comme assez centrale, l’astronomie, ou la mécanique céleste : pour mesurer la distance de la Terre au Soleil ou à la Lune, il faut être plusieurs, il faut être payé, il faut de l’argent. Cela demande donc que l’État s’en préoccupe, qu’il y ait une volonté partagée par beaucoup de monde à l’intérieur d’un pays, mais aussi au niveau international : quand on fait des mesures astronomiques qui demandent une certaine précision, s’il faut que des gens aux quatre coins de la Terre fassent à peu près la même observation, au même moment, cela ne se prépare évidemment pas tout seul.

Bossut, premier éditeur des œuvres complètes de Pascal

Étienne Ghys : On parle des œuvres scientifiques de Pascal, mais l’essentiel n’en était pas connu avant l’édition de Bossut. Peux-tu m’expliquer cela ?

Pierre Crépel : Eh bien oui, parce qu’en 1779, Bossut a publié les œuvres complètes de Pascal. Et l’on peut dire que c’est probablement la toute première édition d’œuvres complètes d’un même auteur, à la fois scientifiques et littéraires. Il y avait bien des éditions des œuvres de Voltaire, ou de Corneille — mais même au début du XIXe siècle, quand on édite les œuvres de d’Alembert ou de Condorcet, ce sont leurs œuvres littéraires, philosophiques, politiques ; et quand on édite les œuvres de Laplace ou de Lagrange, ce sont leurs œuvres mathématiques. Tout le reste n’est pas pris en compte. Chez Bossut, en revanche — qui était proche de d’Alembert et de Condorcet, et alors qu’il y avait un débat entre Voltaire, Condorcet et quelques autres pour savoir si Pascal était aussi important qu’on le disait —, Bossut décide, peut-être poussé par Condorcet, peut-être un peu contre Voltaire, d’écrire une vie de Pascal et une édition complète de ses œuvres. Il a vraiment eu l’idée qu’il fallait faire l’ensemble.

Étienne Ghys : Merci, Pierre, pour cette évocation de la vie scientifique au XVIIe siècle. Pour l’illustrer, j’ai choisi un morceau de musique de Marin Marais, intitulé La Rêveuse — après tout, le prénom de Mersenne était aussi Marin ! Marin Marais est né en 1658, quatre ans avant la mort de Pascal.

Étienne Ghys
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