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Science et politique : Publier sous l’Occupation à l’Académie des sciences

Publié le
15.09.2026

L’Académie des sciences consacre une série de podcasts, en partenariat avec Canal Académies, aux liens entre science et politique. Au micro, Étienne Ghys, l’un de ses deux secrétaires perpétuels. Cortex Média a retranscrit ces échanges, à lire ci-dessous.

Entre juin 1940 et août 1944, Paris vit sous occupation allemande tandis que le régime de Vichy met en place une législation antisémite qui exclut progressivement les Juifs de nombreux secteurs de la société. Le monde scientifique n’échappe pas à cette politique.

Comment l’Académie des sciences réagit-elle ? Les scientifiques juifs peuvent-ils encore publier ? À partir des archives de l’institution, Michèle Audin raconte à Étienne Ghys les trajectoires de Jacques Hadamard, Jacques Feldbau, Paul Lévy ou encore André Bloch. Une histoire faite de silences, de censure, mais aussi de solidarités individuelles.

Étienne Ghys : Je suis face à Michèle Audin. Tu te définis comme historienne, mathématicienne ou écrivaine. Tu t’intéresses beaucoup aux questions historiques liées à la science. Aujourd’hui, j’aimerais que nous parlions de la science pendant l’Occupation allemande. Tout le monde connaît à peu près les dates de l’Occupation de Paris, mais pourrais-tu commencer par les préciser ?

Michèle Audin : L’Occupation de Paris commence en juin 1940 et se termine en août 1944. Pour le reste de la France, la situation peut durer un peu plus longtemps, mais ici, nous parlons de l’Académie des sciences à Paris. Le pays est alors administré depuis Vichy par le gouvernement de ce que l’on appelle l’État français, qui n’est plus une République et qui est dirigé par Pétain. L’Allemagne exerce parallèlement ses droits de puissance occupante.

Étienne Ghys : Pendant cette période, il y a les lois antisémites qui interdisent un certain nombre de professions aux Juifs.

Michèle Audin : Le premier statut des Juifs date du 3 octobre 1940. D’autres textes vont suivre, de plus en plus sévères. Un fichier des Juifs est également constitué et les rafles de 1941 et 1942 conduiront à la déportation de nombreux Juifs de France vers les camps nazis. Je voudrais citer l’article 5 du statut des Juifs d’octobre 1940 : « Les Juifs ne pourront, sans condition ni réserve, exercer l’une quelconque des professions suivantes : directeurs, gérants, rédacteurs de journaux, revues, agences ou périodiques, à l’exception de publications de caractère strictement scientifique. »

En principe, cette exception pouvait laisser penser que les scientifiques juifs avaient encore le droit de publier leurs articles.

Étienne Ghys : A-t-on une idée de la raison de cette exception ? Qu’est-ce qui pouvait conduire ceux qui ont rédigé le texte à interdire aux Juifs d’écrire dans des journaux, mais à prévoir une exception pour les publications scientifiques ?

Michèle Audin : C’est une bonne question. Peut-être considéraient-ils que les publications scientifiques étaient lues par un nombre restreint de personnes et qu’on n’y parlerait pas de politique. Peut-être aussi savaient-ils qu’il existait beaucoup de très bons scientifiques juifs. Je ne sais pas. Mais, dans les faits, cette exception n’a pas été appliquée de manière aussi simple. Il y avait la censure allemande, de nombreux interdits concernant les publications, et des scientifiques français ont participé à cette censure dans le cadre de la politique du régime de Vichy. C’est notamment le cas à l’Académie des sciences.

Étienne Ghys : À l’époque, l’Académie comptait environ 80 membres. Sait-on combien d’académiciens étaient juifs ?

Michèle Audin : Non, je ne le sais pas. En revanche, parmi les très grands mathématiciens français du XXe siècle, il y avait Jacques Hadamard, membre de l’Académie des sciences et juif. Il ne s’en était d’ailleurs jamais caché. C’était un mathématicien extrêmement important, tant par la qualité que par la diversité de ses travaux. Mais c’était également quelqu’un de très respecté et apprécié.

Étienne Ghys : Charismatique, comme on dirait aujourd’hui.

Michèle Audin : Oui, mais aussi extrêmement aimable. Les archives de l’Académie des sciences sont remplies de petits mots d’Hadamard. À l’époque, il n’avait évidemment pas de téléphone portable, alors il envoyait des billets à tout le monde : « Est-ce que vous feriez un exposé dans mon séminaire tel jour ? », par exemple. Il a créé le premier séminaire de mathématiques en France.

Étienne Ghys : Et il a quitté la France pendant l’Occupation.

Michèle Audin : Oui, il a pu quitter la France et a passé cette période aux États-Unis. Il existe d’ailleurs une histoire que je ne peux pas certifier complètement : l’un de ses collègues académiciens aurait demandé son exclusion de l’Académie au motif qu’il n’assistait plus aux séances. Cela apparaît dans les souvenirs de Laurent Schwartz.

Étienne Ghys : Tu sais de qui il pourrait s’agir ?

Michèle Audin : Bien sûr que je sais, mais nous n’allons pas le dire ! Ce qui est frappant dans les archives de l’Académie des sciences, c’est que rien n’est formulé explicitement. Personne ne prononce véritablement le mot « juif ». On peut néanmoins relever plusieurs éléments, à commencer par l’absence de réaction.

Paul Langevin, par exemple, était un scientifique très reconnu et apprécié. Il a été arrêté au moment des manifestations étudiantes du 11 novembre 1940. On ne trouve pas de protestation de l’Académie dans les archives. C’est la même chose lorsqu’Émile Borel rencontre des difficultés.

Étienne Ghys : Du moins, on ne trouve rien par écrit.

Michèle Audin : Voilà. Je veux simplement dire qu’il n’existe pas de trace écrite dans les archives. Il y a toutefois un moment où l’application de la législation antisémite apparaît explicitement. C’est lors de l’élection de Frédéric Joliot-Curie à l’Académie des sciences. À cette époque, la section de physique est assez à gauche, davantage que la section de mathématiques.

Étienne Ghys : Ce qui est amusant, parce qu’aujourd’hui on dit souvent que ce sont plutôt les mathématiciens qui sont à gauche.

Michèle Audin : À l’époque, le groupe autour de Joliot-Curie ou de Langevin est nettement plus à gauche que les mathématiciens, même si Hadamard est lui-même assez proche du Parti communiste. Lors de la préparation de l’élection de Joliot-Curie, on trouve dans le procès-verbal du comité secret les noms des candidats, parmi lesquels Henri Abraham et Eugène Bloch. Le secrétaire perpétuel Alfred Lacroix fait alors observer que la liste contient les noms de « deux savants dont les travaux sont fort estimés, mais dont les lois actuellement en vigueur ne permettent pas l’élection ». Il ajoute que leurs noms ne peuvent être maintenus sur la liste « sans inconvénients peut-être graves ». Cette expression, « inconvénients peut-être graves », m’a beaucoup choquée. Il pense évidemment aux conséquences éventuelles pour lui-même ou pour l’Académie.

Henri Abraham et Eugène Bloch sont ensuite tous les deux morts à Auschwitz.

Étienne Ghys : Les lois dont nous parlons interdisaient donc bien l’élection d’un académicien juif ?

Michèle Audin : Je pense que oui. Les interdictions étaient extrêmement nombreuses. Et il y avait aussi la question des publications. Dans les Comptes rendus de l’Académie des sciences, les articles sont normalement signés avec le prénom et le nom de l’auteur. Pendant l’Occupation, on voit progressivement disparaître certains prénoms considérés comme trop explicitement juifs.

Étienne Ghys : Ils sont remplacés par des initiales ?

Michèle Audin : Je crois me souvenir, par exemple, d’un géologue qui travaillait sur les sources géologiques d’événements racontés dans la Bible et dont le prénom était Jacob. Il est devenu simplement « Y. ». Mais je voudrais surtout raconter l’histoire d’un jeune mathématicien, Jacques Feldbau. Il est né en 1914 et était professeur agrégé de mathématiques. Parce qu’il était juif, il est exclu de l’enseignement. Il rejoint Clermont-Ferrand, où l’université de Strasbourg avait été évacuée, et travaille avec Charles Ehresmann.

Feldbau avait déjà publié plusieurs notes dans les Comptes rendus, notamment en 1939 un théorème très important. En 1941, une nouvelle note paraît, mais elle est signée uniquement par Charles Ehresmann. Sa première phrase indique : « Les résultats qui vont être exposés sont dus à la collaboration de l’auteur et d’un de ses élèves. » La note faisait suite à un précédent article signé Ehresmann et Feldbau. Il était donc possible de comprendre que « l’élève » en question était Jacques Feldbau.Lorsque j’ai commencé à travailler sur cette histoire, on m’avait expliqué que Feldbau n’avait probablement pas souhaité mettre son nom afin de se protéger. Puis j’ai consulté les archives de l’Académie des sciences.

J’ai ouvert le dossier original de la séance et j’ai découvert que cette version était fausse : Feldbau avait bien mis son nom sur la note. Son nom avait été barré. La phrase d’origine était : « Les résultats qui vont être exposés sont dus à la collaboration de l’auteur et de M. Jacques Feldbau. »

Elle a été transformée en : « Les résultats qui vont être exposés sont dus à la collaboration de l’auteur et d’un de ses élèves. » L’académicien qui transmettait la note voulait absolument parvenir à la faire publier. Il a défendu Feldbau autant qu’il le pouvait, mais, pour que le texte paraisse, il a finalement barré son nom. Cet académicien était Élie Cartan.

Étienne Ghys : On sait donc qui a barré le nom ?

Michèle Audin : Oui, c’est Élie Cartan. Il voulait manifestement que le travail soit publié, mais l’Académie des sciences ne voulait pas faire apparaître Feldbau dans ses publications. Par la suite, Feldbau disparaît comme auteur sous son propre nom. Il publie deux articles sous un pseudonyme assez transparent : Jacques Laboureur. « Feldbau » signifie, en gros, agriculture ou travail des champs : « Laboureur » était donc une façon de conserver quelque chose de son nom. Ces articles sont publiés sous la houlette de la Société mathématique de France, avec Henri Cartan, le fils d’Élie Cartan. Il est clair que la famille Cartan essayait donc, d’une manière ou d’une autre, d’aider Feldbau.

Jacques Feldbau est ensuite arrêté à Clermont-Ferrand avec des étudiants alsaciens et déporté à Auschwitz. Il survit à la marche de la mort de janvier 1945, mais meurt quelques mois plus tard dans un camp en Bavière, peu avant la fin de la guerre. C’est un « grave inconvénient », pour reprendre la formule d’Alfred Lacroix.

Étienne Ghys : J’avais lu dans un article que tu avais écrit sur cette histoire que, bien plus tard, lors du jubilé d’Ehresmann, une liste de ses publications avait été diffusée, notamment celles qui n’étaient signées que de son nom. Cela aurait pu être l’occasion de rectifier le passé, mais ça n’a pas été fait.

Michèle Audin : Non. L’occasion n’a pas été saisie. Même des mathématiciens absolument respectables ont longtemps répété la version selon laquelle Feldbau n’aurait pas souhaité signer lui-même la note et en aurait discuté avec Ehresmann. Mais les archives montrent autre chose.

Je voudrais ajouter deux choses sur les publications des scientifiques juifs. Certains mathématiciens français juifs ont publié dans les Comptes rendus sous le nom d’un collègue.

Mais il faut également rappeler que l’Académie des sciences n’était pas la seule institution à publier des mathématiques. D’autres revues ont continué à publier des articles de mathématiciens juifs pendant l’Occupation. On dit parfois que c’était possible parce qu’elles se trouvaient en zone Sud. Mais la zone Sud est elle-même occupée à partir de la fin de 1942, donc cette explication ne suffit pas.

Il existe aussi le système du « pli cacheté ». Lorsqu’un scientifique obtient un résultat important et veut pouvoir prouver qu’il en est bien l’auteur, il peut écrire son résultat, le placer dans une enveloppe et la déposer à l’Académie des sciences. L’enveloppe est scellée et enregistrée avec son nom et un numéro. Elle reste fermée jusqu’à ce que l’auteur demande son ouverture ou qu’un délai très long se soit écoulé. Paul Lévy, grand mathématicien français spécialiste des probabilités et lui-même juif, était plus ou moins caché près de Grenoble pendant l’Occupation. Il a tout de même pu envoyer un pli cacheté à l’Académie sous son véritable nom. Cela, on ne pouvait pas vraiment le lui refuser.

Un autre cas absolument hors norme est celui du mathématicien André Bloch. C’était un polytechnicien. Après avoir été blessé pendant la Première Guerre mondiale, il a tué plusieurs membres de sa famille. Il a ensuite été interné dans un hôpital psychiatrique. Et c’est là qu’il est devenu mathématicien.

Dans sa chambre, il travaillait, lisait des journaux scientifiques et entretenait notamment une correspondance avec Hadamard. Sur son adresse n’apparaissait pas explicitement le fait qu’il se trouvait dans un hôpital psychiatrique : il était simplement domicilié à l’hôpital de Saint-Maurice. Pendant l’Occupation, il envoie une note à l’Académie, accompagnée d’une lettre adressée au secrétaire perpétuel Émile Picard. Il explique qu’il a volontairement laissé vide l’emplacement réservé au nom de l’auteur. Il propose à Picard, si cela ne présente pas « d’inconvénients », d’y mettre son véritable nom ou, à défaut, un pseudonyme, par exemple « René Bineau ». Si la note ne peut vraiment pas paraître, il demande qu’elle soit conservée dans les archives, car il souhaite savoir comment organiser la suite de sa production scientifique.

Picard ne lui répond pas, mais la note est publiée sous le nom de René Bineau. Bloch utilisera ensuite un autre pseudonyme : « Second ». Il a eu beaucoup de chance de survivre à l’Occupation. Être à la fois juif et interné dans un établissement psychiatrique représentait deux dangers considérables à cette époque.

Étienne Ghys : Je crois me souvenir que, dans une lettre, André Bloch explique que, depuis l’endroit où il se trouve, il n’a pas accès à des bibliothèques suffisamment importantes.

Michèle Audin : C’est dans une lettre adressée à Hadamard. Hadamard ne savait pas où Bloch se trouvait. Il s’est renseigné, a découvert qu’il était interné et l’a ensuite raconté autour de lui.

Étienne Ghys : Merci beaucoup Michèle. C’était très intéressant. Comme souvent lorsqu’on regarde cette période, ce n’est ni totalement noir ni totalement blanc.

Michèle Audin : Cela s’appelle la zone grise.

Étienne Ghys : Exactement.

Michèle Audin : On pourrait effectivement le dire comme ça.

Étienne Ghys
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