L’Académie des sciences consacre une série de podcasts, en partenariat avec Canal Académies, aux liens entre science et politique. Au micro, Étienne Ghys, l’un de ses deux secrétaires perpétuels. Cortex Média a retranscrit ces échanges, à lire ci-dessous.
En mars 1871, quelques semaines après la fin du siège de Paris par les Prussiens, la capitale bascule dans l’insurrection. Pendant un peu plus de deux mois, la Commune de Paris gouverne la ville tandis que le pouvoir installé à Versailles prépare sa reconquête.
Au milieu des barricades, des bombardements et des affrontements, l’Académie des sciences continue pourtant de se réunir presque chaque lundi. Avec la mathématicienne et historienne Michèle Audin, Étienne Ghys plonge dans les comptes rendus de cette période singulière, où les académiciens discutent de géométrie, du vol des oiseaux ou de la floraison des jacinthes tandis que, dehors, Paris est en pleine révolution.
Étienne Ghys : Je suis face à Michèle Audin. Michèle, je ne sais pas très bien si je dois te présenter comme mathématicienne, historienne, auteure ou poétesse. Dis-nous en quelques mots qui tu es et ce que tu fais.
Michèle Audin : Je suis mathématicienne de formation. Je fais aujourd’hui beaucoup moins de mathématiques, parce que les choses ont évolué ainsi et parce que je m’intéresse énormément à l’histoire, et aux histoires aussi. Je continue à écrire des livres, comme lorsque je faisais des mathématiques, mais il y a désormais un peu moins de mathématiques dedans. Je m’intéresse particulièrement à l’histoire de la Commune de Paris parce que c’est un moment où l’on rencontre énormément d’inconnus, des gens dont personne ne parle jamais et dont on n’écrit presque jamais l’histoire.
Étienne Ghys : Aujourd’hui, nous allons justement parler d’un aspect très particulier de la Commune : ce qui se passait ici, à l’Académie des sciences, pendant ces événements. Pour commencer, fais-nous un petit rappel historique pour ceux qui auraient un peu oublié ce qu’est la Commune de Paris.
Michèle Audin : Paris est assiégé par l’armée prussienne entre septembre 1870 et janvier 1871, à la suite des défaites de la guerre franco-prussienne menée par Napoléon III. Le siège est extrêmement difficile. Il n’y a presque rien à manger et il fait très froid. Il se termine par une capitulation dont les Parisiens sont très mécontents. Pendant le siège, les Parisiens se sont armés, notamment de canons, pour combattre les Prussiens. Ces canons ont finalement assez peu servi, mais ils sont toujours là. Le gouvernement, qui est alors plutôt à droite, voire monarchiste, voit d’un très mauvais œil des ouvriers armés et en possession de canons. Lorsque Thiers décide de récupérer ces canons, le 18 mars 1871, une insurrection commence. Le gouvernement quitte Paris et se replie à Versailles. La Commune, elle, s’installe à Paris.
Étienne Ghys : Et au milieu de tout ce bouleversement, ici, à l’Institut de France, l’Académie des sciences tente tant bien que mal de continuer à faire de la science.
Michèle Audin : Je dirais qu’elle continue plutôt bien que mal, même si les académiciens présents sont peu nombreux. Je voudrais commencer par lire quelques lignes de Prosper-Olivier Lissagaray, un journaliste communard qui a écrit une très belle histoire de la Commune. Il raconte que l’Académie des sciences continue à tenir ses séances du lundi. Delaunay préside, Élie de Beaumont dépouille la correspondance et lit notamment une note de Joseph Bertrand, parti à Saint-Germain. Lissagaray se montre d’ailleurs assez ironique envers Bertrand, qu’il présente comme un mathématicien peu porté sur les « audaces créatrices ». Il ajoute que le compte rendu de la séance sera publié le lendemain dans le Journal officiel de la Commune. Ce ne sont que quelques lignes, mais elles disent beaucoup de choses.
L’Académie des sciences se réunit tous les lundis après-midi et publie chaque semaine un fascicule de comptes rendus. Nous pouvons donc suivre ce qui s’y passe presque au jour le jour. À l’époque, les académiciens reçoivent également de l’argent lorsqu’ils assistent aux séances. Ils doivent donc signer une feuille d’émargement.
Étienne Ghys : On peut même préciser que ceux qui arrivent en retard sont inscrits sous une ligne et ne touchent pas la somme en question.
Michèle Audin : C’est vrai. Cela signifie aussi que nous savons très précisément qui était présent. La Commune est une période très courte. Elle dure du 18 mars au 28 mai 1871. Durant cette période, dix lundis se succèdent : les 20 et 27 mars, quatre en avril et quatre en mai. Il devrait donc y avoir dix séances de l’Académie. En réalité, l’une d’entre elles n’aura pas lieu. J’expliquerai pourquoi. Sur environ 75 ou 80 membres de l’Académie des sciences, une vingtaine seulement assistent régulièrement aux séances. De nombreux Parisiens avaient déjà quitté la ville pendant le siège, notamment parmi les bourgeois, catégorie à laquelle appartiennent évidemment beaucoup d’académiciens.
Étienne Ghys : Parce qu’ils avaient peur, tout simplement.
Michèle Audin : Oui. D’abord parce qu’ils avaient un endroit où aller. Et puis ils avaient peur des Prussiens et du siège, et ils avaient de bonnes raisons d’en avoir peur.
On les appelait les « francs-fileurs ». Le président de l’Académie des sciences à cette époque est le mathématicien Joseph Liouville. Il était resté à Paris pendant une partie du siège, mais il est parti en janvier. Je n’ai pas trouvé où il était allé. D’autres quittent Paris au moment de la Commune, par peur de cette nouvelle situation. C’est notamment le cas du vice-président, l’astronome Hervé Faye, qui remplace donc Liouville.
Étienne Ghys : Mais pouvait-on quitter Paris facilement ?
Michèle Audin : Au début, oui. Paris est entouré de fortifications et, à certains moments, sortir devient difficile. Mais au mois de mars, ce n’est pas encore véritablement un problème. La guerre menée par Versailles contre la Commune commence le 2 avril. Hervé Faye part assez tôt en expliquant qu’il est obligé de conduire sa famille en province. Il demande à l’Académie de « recevoir ses excuses pour cette absence involontaire qui l’empêche d’assister à la séance d’aujourd’hui ». En réalité, il ne reviendra pas avant la fin de la Commune.
Comme le dit Lissagaray, c’est donc l’astronome Charles-Eugène Delaunay qui préside les séances. Spécialiste de la Lune, il va présider toutes les réunions de l’Académie pendant cette période. Lissagaray indique également que les comptes rendus se trouvent dans le Journal officiel de la Commune. Il faut savoir qu’un Journal officiel continue effectivement à paraître à Paris. Les journalistes du précédent journal étant partis, les communards récupèrent ses locaux, situés quai Voltaire, non loin d’ici, et publient leur propre Journal officiel. À cette époque, les séances de l’Académie des sciences intéressent beaucoup la presse. La science fait véritablement partie de la culture générale. La plupart des grands journaux envoient donc un journaliste aux séances de l’Académie. Lorsque les communards prennent le contrôle du Journal officiel, ils font exactement la même chose : un journaliste est chargé de rendre compte des réunions scientifiques. Un compte rendu particulièrement intéressant concerne la séance du 15 mai, donc l’une des dernières de la Commune. On y apprend qu’Élie de Beaumont, secrétaire perpétuel, dépouille la correspondance et lit une lettre envoyée depuis Saint-Germain par Joseph Bertrand sur le vol des oiseaux. Le journaliste explique que le savant y retrace l’histoire de cette question et passe en revue les travaux publiés sur le sujet.
Joseph Bertrand, mathématicien, avait trouvé refuge à Saint-Germain-en-Laye, où son frère Alexandre dirigeait le musée d’Archéologie récemment créé. La séance du 15 mai est particulièrement intéressante. On y annonce d’abord la mort d’un académicien, le chimiste Anselme Payen. Il était âgé, mais avait encore participé à une séance peu auparavant.
Et puis intervient un mathématicien que j’aime beaucoup : Michel Chasles, celui de la fameuse relation de Chasles. On dit souvent beaucoup de mal de lui et on se moque facilement de certaines histoires qui lui sont arrivées. Mais pendant la Commune, c’est un vieux monsieur de 78 ans qui reste extrêmement actif.
Il assiste à toutes les séances et présente presque chaque fois de nouveaux résultats. Entre le 3 avril et le 15 mai, il présente ainsi environ 300 théorèmes.
Je trouve cette accumulation absolument fantastique. Évidemment, il ne s’agit pas de 300 théorèmes complètement indépendants. Beaucoup sont des variations autour d’un même thème. Il en présente d’abord 150, puis utilise en quelque sorte une méthode permettant d’en produire autant d’autres. Mais ce qui m’intéresse, c’est ce que cela dit de l’Académie des sciences à ce moment-là.
Ce que Michel Chasles démontre, d’une certaine manière, c’est que la science continue.
Étienne Ghys : Est-ce qu’il démontre que la science continue, ou qu’il se moque complètement de ce qui se passe autour de lui ?
Michèle Audin : Je ne sais pas si l’on peut dire cela. Quoi qu’il arrive, la science continue. Il est évident que la plupart des académiciens présents ne sont probablement pas favorables à la Commune. Certains sont peut-être davantage républicains que d’autres, mais ils ne sont pas nécessairement communards.
Étienne Ghys : En gros, c’est : « The show must go on » ?
Michèle Audin : Exactement, même s’ils ne l’auraient probablement pas formulé ainsi ! [Rires]
Mais il existe en même temps ce que j’appellerais une convergence objective entre ce que veulent les académiciens et ce que souhaitent les communards : dans les deux cas, on veut que la science continue. Notre journaliste communard le dit d’ailleurs en substance : ce ne sont pas les ouvriers qui ont affirmé que la République n’avait pas besoin de savoir.
Étienne Ghys : Lorsqu’on lit le journaliste écrire « l’intéressant sujet du vol des oiseaux », on sent quand même une pointe d’ironie, non ?
Michèle Audin : Évidemment.
Je ne pense pas qu’il ait réellement lu le texte scientifique en question. En revanche, je n’ai jamais vraiment compris pourquoi Lissagaray affirme que Joseph Bertrand n’était pas « pour les audaces créatrices ».
Étienne Ghys : Entre nous, on est tout de même d’accord pour dire que Bertrand n’est pas le plus grand mathématicien de l’histoire.
Michèle Audin : Il avait en tout cas une manière d’écrire les mathématiques assez déplaisante, il faut bien le reconnaître. Mais revenons à la Commune. Les communards veulent que la science continue, les scientifiques aussi : sur ce point-là, tout le monde est d’accord. Je voudrais également dire quelques mots sur la mort d’Anselme Payen. L’Académie elle-même n’en parle pas énormément, mais le journaliste du Journal officiel assiste à ses funérailles. Payen meurt le samedi 13 mai dans sa maison de Grenelle. Le journaliste raconte que ses obsèques ont lieu alors que les obus versaillais tombent fréquemment sur les quartiers environnants. Malgré cela, le cortège est très nombreux et sept membres de l’Académie des sciences sont présents. Le cimetière de Vaugirard, où ont lieu les funérailles, se trouve très près de la zone bombardée par l’armée versaillaise.
C’est assez saisissant : même sous les obus, l’Académie continue à fonctionner et ses membres continuent à accompagner leurs collègues.
Le dimanche suivant, le 21 mai, l’armée versaillaise entre dans Paris par la porte de Saint-Cloud. La ville se défend alors à travers un vaste réseau de barricades. On parle d’environ 600 barricades dans Paris. Le lundi 22 mai, les alentours du palais de l’Institut sont devenus inaccessibles à cause des barricades. Pour la première fois, l’Académie ne peut donc pas tenir sa séance hebdomadaire. C’est la seule séance qui n’a pas lieu pendant toute la Commune.
Le dimanche 28 mai, tout est terminé. Et dès le lendemain, le lundi 29 mai, l’Académie des sciences tient de nouveau séance. Entre le 21 et le 28 mai vient pourtant d’avoir lieu ce que l’on appelle la Semaine sanglante. C’est un massacre considérable dans les rues de Paris. Le nombre exact de morts reste discuté, mais il se compte en milliers.
Il y avait des morts dans toute la ville. Et malgré tout, le 29 mai, la science reprend immédiatement. Cette fois, Delaunay a pu quitter Paris pour aller retrouver sa vieille mère. C’est donc Michel-Eugène Chevreul qui intervient. Chevreul est alors un très vieil homme, un chimiste qui approche les 100 ans et qui dirige le Muséum d’histoire naturelle.
Pendant la Commune, il avait notamment présenté à l’Académie des observations sur la floraison des jacinthes. Quelques mois auparavant, en janvier, pendant le siège prussien, il avait en revanche vigoureusement protesté parce que les Prussiens avaient bombardé les serres du Muséum. Le Muséum avait néanmoins été relativement préservé parce que des employés y étaient logés et pouvaient intervenir rapidement. Aux Gobelins, où les bâtiments étaient beaucoup moins surveillés, la situation avait été plus difficile et une partie des lieux avait brûlé. Dès la semaine suivante, le 5 juin, Hervé Faye est de retour à l’Académie.
Et là, je préfère le laisser parler lui-même. Il explique qu’il revient à Paris après deux mois « d’absence forcée et d’angoisse ». Il se félicite de retrouver l’Institut encore debout au milieu des ruines et de ne compter aucun académicien parmi les victimes de ce qu’il qualifie d’« insurrection anti-française ».
Puis il félicite ceux qui sont restés : selon lui, ils ont tenu fermement « le drapeau de la science » pendant ces temps troublés et montré que, même si Paris avait momentanément cessé d’être le centre politique du pays, il n’avait pas renoncé à son rôle de capitale des sciences et des arts.
Ce que nous ne savons pas, c’est si ses collègues, ceux qui étaient restés à Paris pendant toute la Commune, ont souri en l’entendant parler de ses deux mois « d’angoisse ».



