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Science et politique : Longitudes : une académie méconnue dans la tourmente de 14-18

Publié le
15.09.2026

L’Académie des sciences consacre une série de podcasts, en partenariat avec Canal Académies, aux liens entre science et politique. Au micro, Étienne Ghys, l’un de ses deux secrétaires perpétuels. Cortex Média a retranscrit ces échanges, à lire ci-dessous.

Créé à la fin du XVIIIe siècle, le Bureau des longitudes est une institution scientifique méconnue, étroitement liée à l’Académie des sciences. À la veille de la Première Guerre mondiale, ses membres travaillent au sein de réseaux scientifiques largement internationalisés, notamment avec leurs collègues allemands.

Que deviennent ces collaborations lorsque la guerre éclate en 1914 ? Avec l’historien des sciences Laurent Rollet, Étienne Ghys revient sur les archives du Bureau des longitudes pour comprendre comment ses savants ont vécu le conflit, participé à l’effort de guerre et progressivement rompu avec l’idéal internationaliste qui animait la science avant 1914.

Étienne Ghys : Laurent Rollet, en quelques mots, tu es historien avant tout ?

Laurent Rollet : Oui. Je suis un philosophe qui a un peu mal tourné ! Je suis philosophe des sciences de formation, puis je me suis tourné vers l’histoire, et plus particulièrement vers l’histoire des sciences.

Étienne Ghys : J’aimerais aujourd’hui qu’on parle d’un sujet qui peut paraître un peu pointu, mais qui est à mon avis très intéressant : l’attitude du Bureau des longitudes pendant la guerre de 1914-1918. Mais avant cela, tu vas devoir nous expliquer ce qu’est le Bureau des longitudes.

Laurent Rollet : Le Bureau des longitudes est une institution qui existe toujours aujourd’hui et qui est installée au sein de l’Institut de France. Il est créé en 1795, dans le tumulte révolutionnaire, à l’initiative de l’abbé Grégoire. Son objectif initial est notamment de permettre à la France de mieux maîtriser la navigation maritime face aux Anglais. Mais, en réalité, il fonctionne assez peu comme un simple « bureau des longitudes » consacré au calcul des longitudes. Très rapidement, il devient une institution scientifique liée aux sciences exactes et à l’astronomie.

Étienne Ghys : Ce bureau est donc progressivement devenu une sorte de petite académie à côté de l’Académie des sciences ?

Laurent Rollet : Oui, c’est en quelque sorte une académie sœur de l’Académie des sciences. Ses membres sont d’ailleurs souvent recrutés parmi ceux de l’Académie des sciences et, inversement, certains membres du Bureau des longitudes rejoignent ensuite l’Académie.

Étienne Ghys : Le Bureau des longitudes est donc un groupe de taille relativement modeste, constitué de grands savants qui se réunissent une fois par semaine et rédigent des comptes rendus de leurs réunions. Si j’ai bien compris, ton travail a notamment consisté à lire, commenter et éditer les procès-verbaux de ce groupe pendant la Première Guerre mondiale ?

Laurent Rollet : Oui, c’est un travail de longue haleine que je n’ai évidemment pas mené seul. Nous avons conduit un projet de recherche avec plusieurs collègues, notamment avec Martina Schiavon, autour des procès-verbaux des séances du Bureau des longitudes. Nous avons retranscrit minutieusement les comptes rendus des réunions hebdomadaires du Bureau sur une période allant de 1795 aux années 1930. À un moment, je me suis particulièrement intéressé à ce qui s’y passait pendant une période critique : les années de la Première Guerre mondiale. J’ai donc dépouillé systématiquement les procès-verbaux pour identifier les moments où le conflit apparaît dans les discussions.

Étienne Ghys : Commençons par le début. En 1913 ou au début de l’année 1914, les savants du Bureau des longitudes voient-ils le danger arriver ?

Laurent Rollet : Je n’en ai trouvé aucune trace. Ce qui est frappant, au contraire, c’est la très forte internationalisation de la science à cette époque, notamment dans les sciences exactes. On en trouve déjà de nombreux exemples avant 1914, et même dès les années 1870, lorsque le Bureau des longitudes participe à la création du Bureau international des poids et mesures. Cette internationalisation s’accompagne d’un véritable idéal internationaliste partagé par de nombreux savants liés au Bureau des longitudes. Et cela se fait notamment dans un contexte de collaboration avec l’Allemagne.

Étienne Ghys : Ils entretiennent donc des liens fréquents avec les observatoires allemands ?

Laurent Rollet : Bien sûr. Il existe des réseaux internationaux permettant de recueillir et d’échanger des données astronomiques. Le Bureau des longitudes compte même parmi ses correspondants des scientifiques de nationalité allemande.

Étienne Ghys : Cela signifie que, dans les années précédant la guerre, on ne perçoit pas vraiment l’esprit de revanche né de la défaite de 1870 ?

Laurent Rollet : Cet esprit existe encore chez certains savants, mais il n’empêche pas nécessairement les collaborations scientifiques.

Étienne Ghys : En tout cas, il n’apparaît pas particulièrement dans les comptes rendus des séances hebdomadaires ?

Laurent Rollet : Non. Il existe bien sûr depuis longtemps des enjeux de diplomatie scientifique. Dès que l’on crée une institution internationale, se pose par exemple la question du lieu où installer son siège. Les grandes capitales scientifiques sont candidates, ce qui entraîne forcément des enjeux diplomatiques, politiques et des rapports de force.

Mais malgré cela, les collaborations fonctionnent. On parvient parfois à travailler en bonne intelligence avec les ennemis d’hier.

Étienne Ghys : Puis arrive le Manifeste des 93, signé par des savants et intellectuels allemands de différentes disciplines. Ils accusent notamment la France et les Alliés de diffuser de fausses informations sur l’Allemagne.

Laurent Rollet : C’est un véritable choc pour les intellectuels français, mais aussi pour les scientifiques, notamment ceux du Bureau des longitudes et de l’Académie des sciences.

Ce manifeste, qui intervient dans le contexte de l’invasion de la Belgique, provoque une mobilisation assez générale de la société française.

Étienne Ghys : Nos astronomes, qui se réunissent toutes les semaines, ne parlent alors plus que de cela ?

Laurent Rollet : Non, au début de la guerre, les affaires courantes continuent. Il faut toujours préparer les éphémérides, publier la Connaissance des temps et poursuivre les différentes activités scientifiques. Pendant les premiers mois, à partir d’août 1914, la guerre reste relativement peu présente dans les comptes rendus. Mais à partir d’octobre et novembre, on sent clairement que la situation se crispe. Il faut également rappeler que le Bureau des longitudes ne compte pas uniquement des astronomes. Certains de ses membres sont des militaires, même s’ils sont parfois assez âgés. Une question commence alors à apparaître : quelle doit être la responsabilité du Bureau des longitudes et de ses membres face à la situation ?

Étienne Ghys : C’est donc à cette période que commence à apparaître un sentiment anti-allemand ?

Laurent Rollet : Nous avons cherché, avec plusieurs collègues, s’il existait des scientifiques qui s’opposaient ouvertement à la guerre elle-même. Chez les mathématiciens, nous n’en avons pratiquement pas trouvé. Évidemment, les attitudes varient selon les personnalités. Certains scientifiques sont plus patriotes que d’autres, certains adoptent des positions plus conciliantes. Mais au début de la guerre, on ne constate pas encore de véritable manifestation d’un sentiment anti-allemand. Il s’agit davantage d’un sentiment patriotique. En revanche, à la fin du conflit, en 1917 et surtout en 1918, le sentiment anti-allemand devient beaucoup plus net.

Étienne Ghys : Le Bureau des longitudes contribue-t-il à l’effort de guerre en utilisant ses connaissances scientifiques ? Ses membres aident-ils directement l’armée ?

Laurent Rollet : C’est difficile à déterminer précisément à partir des sources que j’ai consultées. Les procès-verbaux peuvent être incomplets : certains documents annexes ont disparu et les comptes rendus eux-mêmes ont été retranscrits, ce qui introduit forcément un filtre. On voit néanmoins certains scientifiques s’intéresser à des questions directement liées à la guerre, par exemple au repérage des obus grâce au son. Ils étudient aussi le bruit produit par les bombardements autour de Paris et les phénomènes physiques liés à la propagation du son. Quelques membres du Bureau des longitudes s’intéressent également à la réalisation d’un obusier.

Mais dans les sources que j’ai étudiées, cela reste assez peu représenté, notamment au début du conflit. La guerre apparaît davantage à travers ses conséquences sur l’activité scientifique : restrictions de matériel, restrictions budgétaires ou manque de personnel. On se demande par exemple comment continuer à effectuer les calculs alors que les « calculateurs » et « calculatrices », c’est-à-dire les personnes chargées de réaliser ces calculs, peuvent être mobilisés.

Étienne Ghys : Les membres du Bureau des longitudes sont eux-mêmes trop âgés pour être envoyés au front ?

Laurent Rollet : Oui. À cette époque, leur âge moyen dépasse les 60 ans. Ils ne peuvent donc pas véritablement contribuer directement sur le front. En revanche, certains membres sont des militaires et peuvent participer à d’autres commissions, plus ou moins directement liées aux activités militaires.

Étienne Ghys : Mais comment peut-on être encore militaire à plus de 60 ans ?

Laurent Rollet : Lorsqu’on est général ou officier supérieur, on peut rester militaire très longtemps. Il y a par exemple Ernest Fournier, amiral et membre du Conseil supérieur de la Marine, ou encore Émile Guyou, militaire, commandant, géographe, navigateur et directeur de l’Observatoire de Montsouris. Ces hommes ne sont pas toujours très présents aux réunions du Bureau, mais leur avis peut être sollicité.

Étienne Ghys : Dans tous les documents que tu as étudiés, tu n’as trouvé aucune déclaration pacifiste ?

Laurent Rollet : Non. Je n’ai trouvé aucune remise en question de la légitimité de la guerre. Les préoccupations portent d’abord sur la manière de poursuivre l’activité scientifique dans un contexte de pénurie. Il y a notamment des réquisitions de métaux rares et le Bureau des longitudes s’inquiète pour certains de ses instruments. À partir de 1917, et surtout de 1918, une autre question apparaît : comment réorganiser la communauté scientifique internationale une fois la guerre terminée ?

Étienne Ghys : Si la guerre est gagnée, l’idée est-elle de renouer avec les scientifiques allemands ou, au contraire, de rompre les relations ?

Laurent Rollet : Sur ce point, les membres du Bureau des longitudes sont largement d’accord avec ceux de l’Académie des sciences : il faut reconstruire les associations scientifiques internationales qui existaient avant la guerre, mais sans les Allemands. C’est effectivement ce qui sera fait. Dès la guerre, l’une des premières mesures consiste d’ailleurs à exclure certains membres étrangers du Bureau des longitudes. Un cas est particulièrement révélateur : celui de Willem Foerster, astronome allemand et correspondant du Bureau. Il avait reçu la Légion d’honneur, mais l’État français décide de la lui retirer. Le Bureau des longitudes suit cette décision en le radiant à son tour.

Étienne Ghys : En étudiant tous ces comptes rendus et les réactions de nos prédécesseurs, peut-on tirer des enseignements pour aujourd’hui ?

Laurent Rollet : Je pense que oui, même s’il est toujours difficile de transposer directement une situation historique au présent. Ce qui frappe à l’époque, c’est la prise de responsabilité des intellectuels face à l’actualité. Les institutions scientifiques sont très ancrées dans la sphère sociale et politique. Prenons Paul Painlevé. C’est un grand mathématicien, mais aussi un responsable politique : député, président du Conseil, ministre et acteur important de la politique scientifique pendant la guerre.

Il intervient donc simultanément dans plusieurs sphères. Un exemple est celui de l’heure d’été. Pendant la guerre, on propose de l’instaurer pour économiser de l’énergie. Le Bureau des longitudes s’y oppose notamment pour des raisons techniques, liées à l’unification de l’heure dans les calculs des éphémérides. Or Paul Painlevé est impliqué des deux côtés : il appartient au monde politique qui porte cette réforme, mais également à l’institution scientifique qui la critique. Il est donc, d’une certaine manière, juge et partie.

Cet exemple montre à quel point le Bureau des longitudes est alors une institution liée à la politique. Ses membres ont l’oreille des responsables politiques et leurs décisions peuvent être influencées par des considérations qui ne sont pas uniquement scientifiques. Étudier cette période permet donc de mieux comprendre les relations entre science, politique, société et engagement.

Étienne Ghys : Tu parles de Painlevé. Je crois qu’il a également joué un rôle important dans les débuts de l’aviation militaire.

Laurent Rollet : Oui, il a été un acteur majeur de l’aviation militaire, mais aussi de l’aviation en général. Il fait notamment partie de ceux qui ont contribué au développement de l’aérodynamique en France.

Étienne Ghys : Ce que tu racontes sur les liens entre le Bureau des longitudes, les scientifiques et le monde politique est très intéressant. J’ai malheureusement l’impression que ces liens sont aujourd’hui beaucoup plus faibles.

Laurent Rollet : Il faudrait sans doute élargir la question. On pourrait se demander la même chose pour d’autres institutions scientifiques, notamment l’Académie des sciences, sur des sujets comme le changement climatique. La vraie question est peut-être de savoir si les scientifiques ont toujours l’oreille des responsables politiques. Je pense qu’il existe aujourd’hui un véritable enjeu de ce point de vue : les scientifiques ne sont probablement plus suffisamment écoutés.

Étienne Ghys : Est-ce qu’on ne pourrait pas retourner la question ? Peut-être que les politiques n’écoutent pas suffisamment les scientifiques, mais peut-être aussi que les scientifiques ne leur parlent plus suffisamment.

Laurent Rollet : C’est possible.

Si je devais donner mon avis personnel, je dirais qu’une partie de la communauté académique a perdu la bataille face à l’accélération du rythme médiatique. Les points de vue scientifiques sont souvent complexes, nuancés, et cette complexité a parfois du mal à se faire entendre.

Étienne Ghys : Quand on regarde la presse quotidienne pendant la guerre, ou même plus largement au début du XXe siècle, on constate pourtant que l’Académie des sciences est extrêmement présente. Les journaux racontent presque chaque semaine ce qui s’est dit pendant ses séances.

Laurent Rollet : C’est une véritable tradition, et elle ne date pas seulement du début du XXe siècle. Tout au long du XIXe siècle, les journalistes se font régulièrement l’écho des débats, des discussions et même des controverses qui ont lieu au sein de l’Académie des sciences et, plus largement, dans les institutions scientifiques. Le Bureau des longitudes n’échappe pas à cette pratique.

Étienne Ghys : C’est notamment lié à Arago, non ?

Laurent Rollet : Oui, Arago a joué un rôle important. Mais il existe plus largement une tradition d’engagement des scientifiques dans l’action publique. On peut penser à Émile Borel, mathématicien qui deviendra lui aussi membre du Bureau des longitudes. Avant la guerre, Borel est à la fois un excellent mathématicien et un homme très engagé dans la société, notamment à travers la création d’une revue intellectuelle comme La Revue du mois.

Étienne Ghys : Si je résume ce que tu viens de nous dire, le monde scientifique a peut-être perdu une partie de son influence sur le monde politique, et c’est regrettable. L’étude de documents historiques, comme ceux sur lesquels tu as travaillé, peut nous aider à comprendre cette évolution.

Laurent Rollet : Oui. Je pense surtout que l’un des principaux enseignements est que la science, même lorsqu’elle est extrêmement abstraite, n’est jamais totalement neutre.- Il n’existe pas vraiment de tour d’ivoire dans laquelle le mathématicien ou le physicien serait complètement déconnecté de la société. La plupart du temps, ces liens ne sont simplement pas visibles. Par ailleurs, à de nombreuses périodes, notamment au début du XXe siècle, beaucoup de scientifiques ont revendiqué une forme de neutralité, qu’elle soit politique ou liée aux valeurs.

Étienne Ghys : Mais on a alors l’impression d’une légère contradiction entre cette non-neutralité de la science et son caractère universel.

Laurent Rollet : C’est une véritable question épistémologique et la réponse dépend de la manière dont on l’aborde. Les historiens des sciences ont notamment cherché à dépasser une ancienne opposition entre ce que l’on appelle l’internalisme et l’externalisme. L’internalisme consiste à considérer que la science évolue principalement selon des logiques qui lui sont propres : ses méthodes, ses raisonnements, ses découvertes. Dans cette perspective, on pourrait comprendre l’évolution scientifique sans accorder une place centrale au contexte politique ou social. L’externalisme insiste au contraire sur l’influence du contexte économique, social ou culturel. La science ne pourrait alors être comprise sans prendre en compte les institutions, les financements ou encore les structures de pouvoir qui entourent sa production. Aujourd’hui, les historiens des sciences cherchent plutôt à dépasser cette opposition. Il existe une véritable tension. D’un côté, la science produit des connaissances qui se veulent universelles, valables partout et pour tous. De l’autre, ces connaissances sont toujours produites dans des circonstances particulières, avec certains financements, dans certaines institutions et à un moment précis de l’histoire.

L’enjeu est donc de comprendre simultanément la portée universelle des théories scientifiques et les conditions sociales concrètes dans lesquelles elles sont produites.

Étienne Ghys
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