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Science et politique : L’élection de Bonaparte à l’Institut : un acte politique

Publié le
15.09.2026

L’Académie des sciences consacre une série de podcasts, en partenariat avec Canal Académies, aux liens entre science et politique. Au micro, Étienne Ghys, l’un de ses deux secrétaires perpétuels. Cortex Média a retranscrit ces échanges, à lire ci-dessous.

En 1797, Napoléon Bonaparte n’est encore qu’un général de 28 ans, auréolé du succès de la campagne d’Italie. Pourtant, il est élu à l’Institut national des sciences et des arts, dans la section de mécanique, face à des candidats dont les compétences scientifiques sont bien plus solides que les siennes.

Comment expliquer cette élection ? Étienne Ghys revient sur un épisode où science, prestige et politique se mêlent étroitement, depuis l’élection de Bonaparte jusqu’à ses relations mouvementées avec l’Institut sous l’Empire et pendant les Cent-Jours.

Étienne Ghys : Napoléon Bonaparte a été membre de l’Institut, dans la section de mécanique. Avait-il pour autant de réelles compétences scientifiques qui auraient pu justifier une telle élection ? Ce n’est pas clair du tout. Il s’agissait plutôt d’une élection politique.

Pour commencer, évacuons ce que l’on a parfois présenté comme un « résultat mathématique » attribué à Napoléon : le fameux théorème de Napoléon.

Voici en quoi il consiste. Prenez un triangle quelconque. Sur chacun de ses côtés, construisez un triangle équilatéral en prenant ce côté comme base. Vous obtenez alors une forme en étoile à trois branches, constituées par les triangles équilatéraux, avec au centre le triangle de départ.

Si vous prenez les centres de ces trois triangles équilatéraux, ils forment à leur tour un triangle équilatéral. Voilà l’énoncé du fameux théorème de Napoléon.

Mais on peut facilement convenir que l’on n’est pas élu académicien pour une petite curiosité de ce genre. Et surtout, il n’est pas du tout certain que ce théorème soit réellement dû à Napoléon. Les premières mentions connues de cet énoncé semblent postérieures de plusieurs années à sa mort.

Alors, oublions cela.

Bonaparte est élu le 25 décembre 1797. On votait le jour de Noël, en ce temps-là. Nous allons voir que cette élection avait tout de politique et presque rien de scientifique.

Le général Bonaparte a alors 28 ans. Il revient tout juste de la campagne d’Italie et est accueilli comme un héros par le Directoire. Sa popularité auprès des Français est immense.

L’Institut a sans doute pressenti l’avenir extraordinaire de Bonaparte et tout ce que son soutien pourrait lui apporter. Qu’il s’agisse d’une élection politique ne fait guère de doute.

Le coup d’État de Fructidor, en septembre 1797, avait eu une conséquence politique importante : cinq membres de l’Institut, considérés comme royalistes, avaient été radiés. Parmi eux se trouvait un scientifique : Lazare Carnot.

Le 26 septembre, le ministre de l’Intérieur écrit : « Le Directoire exécutif me charge de rappeler à l’Institut national qu’en conséquence des lois des 19 et 22 Fructidor de l’an V, la place de Carnot dans la première classe de l’Institut est vacante. Le Directoire engage l’Institut à s’occuper de son remplacement. »

Voilà donc l’une des rares occasions de l’histoire où le gouvernement radie directement un membre de l’Institut.

Pauvre Carnot ! Radié en 1797, il sera réélu en 1800, avant d’être de nouveau radié par Louis XVIII à la Restauration.

Le célèbre géomètre Gaspard Monge avait participé à la campagne d’Italie. Il avait longuement échangé avec le général, de 23 ans son cadet, et les deux hommes étaient devenus amis. C’est probablement pendant cette campagne qu’est née l’idée de présenter Bonaparte à l’Institut.

Et c’est précisément sur la place laissée vacante par Carnot que Bonaparte sera élu.

Une précision historique s’impose. Les Académies royales avaient été supprimées en 1793, car elles étaient considérées comme trop liées à la monarchie. En 1795, la Convention crée toutefois l’Institut national des sciences et des arts, qui rassemble une partie des membres des anciennes académies.

L’Institut est alors divisé en trois classes, dont la classe des sciences, elle-même organisée en plusieurs sections.

La procédure d’élection est précise. La section concernée — ici celle de mécanique — commence par proposer une liste de candidats.

Ils sont douze. Et, pour être honnête, Bonaparte est sans doute celui dont le dossier scientifique est le plus faible. Mais il est aussi, de très loin, le plus célèbre.

Dans un deuxième temps, la classe des sciences vote. Le scrutin utilise alors une méthode assez originale, due au mathématicien Jean-Charles de Borda. Chaque votant classe les douze candidats : 12 points pour son candidat préféré, 11 pour le deuxième, et ainsi de suite jusqu’à 1 point pour le dernier. Les points sont ensuite additionnés et le candidat qui en obtient le plus arrive en tête. Une méthode qui permet finalement d’exprimer assez finement ses préférences.

Le vote de la classe des sciences a lieu le 11 novembre 1797. Quarante et un membres participent au scrutin, mais l’un d’eux place deux candidats au même rang : son bulletin est donc annulé.

Bonaparte obtient 411 points, soit une moyenne de 10,275 points. Sur les quarante bulletins valides, vingt-six le placent en première position. Une victoire digne de Bonaparte.

Deux électeurs le classent tout de même en dernière position. Nous ne saurons jamais qui étaient ces adversaires de Bonaparte. Peut-être des amis de Carnot…

Au passage, il semble que l’Institut n’ait jamais véritablement protesté contre l’éviction, pourtant purement politique, de Lazare Carnot.

Mais le processus électoral n’est pas terminé. La classe des sciences doit ensuite transmettre les noms des trois premiers candidats à l’Assemblée générale de l’Institut, qui comprend également des non-scientifiques. C’est cette assemblée qui doit procéder au vote définitif, en utilisant une nouvelle fois la méthode de Borda.

Avant ce vote, un repas mondain est organisé le 11 décembre. Bonaparte y a l’occasion de briller. On parle de poésie, de métaphysique, de droit, de paix et de guerre. Il commente Jean-Jacques Rousseau, mais parle aussi de mathématiques devant certains des plus grands mathématiciens de son époque.

Il évoque notamment la solution d’un problème étonnant : on vous donne un cercle et vous disposez uniquement d’un compas, sans règle. Pouvez-vous retrouver le centre de ce cercle ?

Bonaparte donne la solution à Laplace, qui ne la connaissait pas. On raconte que celui-ci se serait alors exclamé : « Général, nous nous attendions à tout recevoir de vous, excepté des leçons de mathématiques. »

Bref, ce soir-là, Bonaparte sait parfaitement se mettre en valeur.

Il faut cependant préciser que la solution de ce problème n’est pas de lui. Elle vient du mathématicien italien Lorenzo Mascheroni, que Bonaparte avait rencontré peu auparavant et qui est l’auteur de la Géométrie du compas.

La préface de cet ouvrage comporte d’ailleurs une dédicace particulièrement flatteuse à Bonaparte. Dans la traduction française, on peut notamment lire : « Je t’ai vu […] assaillir les rochers abrupts des problèmes difficiles avec la valeur du maître accompli en géométrie… »

Quel éloge !

Le vote définitif a lieu le 25 décembre. C’est un triomphe. Bonaparte recueille 305 points auprès de 104 votants. Comme seuls trois candidats restent alors en lice, le maximum possible est de 312 points. Cela signifie que presque tous les électeurs l’ont placé en première position.

Petite anecdote : je me suis amusé à vérifier les additions — normal, je suis mathématicien — et j’ai trouvé une erreur de calcul. Pas d’inquiétude : elle ne changeait absolument pas le résultat final. Bonaparte était bien vainqueur. Cela aurait tout de même été amusant si une simple erreur d’addition avait modifié le résultat de l’élection…

Voilà donc le général Bonaparte devenu membre de l’Institut. Et il en est très fier. Pendant la campagne d’Égypte, il signe d’ailleurs ses courriers : « Le membre de l’Institut, général en chef. »

Par la suite, on comprend que ses nombreuses occupations ne lui permettent pas d’être très assidu aux séances de la classe des sciences — l’Académie des sciences, dans sa forme actuelle, ne sera rétablie qu’à la Restauration.

Cela ne signifie pas pour autant qu’il soit inutile à l’Institut. Bonaparte encourage notamment la création de prix scientifiques. Enthousiasmé par une présentation de la pile de Volta, il décide par exemple de créer un prix annuel de 3 000 francs consacré aux recherches sur l’électricité.

Pendant l’Empire, l’Institut adopte à l’égard de Napoléon une attitude extrêmement complaisante. Une statue de l’Empereur en majesté est notamment installée sous la coupole de l’Institut, où elle se trouve encore aujourd’hui.

En retour, Bonaparte souhaite que l’Institut soit considéré comme une institution unique et qu’aucune autre société savante ou littéraire ne puisse être confondue avec lui.

Il fait ainsi inscrire dans la loi sur l’instruction publique, en floréal an X, un article précisant : « L’Institut national des sciences et des arts sera le seul établissement public qui portera ce dernier nom.

Signé Bonaparte.

Incroyable : cette disposition n’a jamais été abrogée. Pensons donc aux instituts de beauté… qui seraient, si l’on prenait le texte au pied de la lettre, dans l’illégalité.

La situation devient beaucoup plus délicate en 1814. Après la chute de Napoléon, l’Institut déclare rapidement son allégeance au roi.

Dès le lendemain de l’abdication, son président écrit : « Pénétré des sentiments et des principes qui ont dirigé le Sénat et le Gouvernement provisoire dans ces circonstances mémorables, l’Institut arrête qu’il les remerciera solennellement des mesures salutaires qu’ils ont prises pour rendre à la France un monarque appelé par le vœu général, et pour donner à la nation une charte fondée sur des institutions fortes et en harmonie avec le progrès des lumières et l’état de la civilisation européenne. »

Comme vous le savez, Napoléon ne tarde pas à revenir de l’île d’Elbe pour les Cent-Jours. On imagine qu’à son retour à Paris, il n’est pas particulièrement heureux d’apprendre que l’Institut l’a désavoué dès le lendemain de son départ.

Le 10 avril 1815, il fait écrire au président de l’Institut par Lazare Carnot — encore lui.

La lettre explique que l’Empereur considère désormais comme vacante la place qu’il occupait dans la section de mécanique. Napoléon tient cependant à rappeler qu’il avait obtenu cette distinction scientifique lorsqu’il était encore un simple particulier, par le vote de ses collègues.

Mais désormais, en tant qu’Empereur, il souhaite apparaître dans les listes sous un autre titre : celui de « Protecteur de l’Institut ». Il demande donc qu’un nouveau membre soit élu à sa place dans la section de mécanique.

Napoléon n’est manifestement pas très content. Il quitte sa place de membre de l’Institut, mais, d’une certaine manière, il prend possession de l’institution en devenant son Protecteur. Aujourd’hui encore, l’Institut de France est placé sous la protection du président de la République.

L’Institut a largement profité de la protection de l’Empereur. C’était peut-être, dès le départ, l’un des objectifs de cette élection. Nous sommes sans doute assez loin de la mission originelle de l’institution, qui était de recueillir les découvertes et de perfectionner les arts et les sciences. Mais ne boudons pas notre plaisir.

Napoléon accordait en effet une place considérable à la science. Il aurait déclaré, sans grande modestie : « Si je n’étais pas devenu général en chef et l’instrument du sort d’un grand peuple, je me serais jeté dans l’étude des sciences exactes. J’aurais fait mon chemin dans la route des Galilée et des Newton. Et puisque j’ai réussi constamment dans mes grandes entreprises, je me serais hautement distingué aussi par des travaux scientifiques. J’aurais laissé le souvenir de belles découvertes. Aucune autre gloire n’aurait pu tenter mon ambition. »

Dans l’histoire de France, beaucoup de rois, d’empereurs ou de présidents ont soutenu les sciences. Mais Napoléon Bonaparte est probablement l’un des rares dirigeants à avoir rêvé d’être lui-même scientifique s’il n’avait pas été, selon ses propres mots, « l’instrument du sort d’un grand peuple ».

Aujourd’hui, la grande salle des séances de l’Institut est décorée de nombreux bustes. L’un des plus visibles, placé à droite du pupitre du président, représente justement Bonaparte jeune.

Étienne Ghys
6 min de lecture

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