L’Académie des sciences consacre une série de podcasts, en partenariat avec Canal Académies, aux liens entre science et politique. Au micro, Étienne Ghys, l’un de ses deux secrétaires perpétuels. Cortex Média a retranscrit ces échanges, à lire ci-dessous.
Depuis la fin des années 1970, l’Académie des sciences intervient en faveur de chercheurs, universitaires, ingénieurs ou professionnels de santé persécutés à travers le monde. Arrestations arbitraires, répression politique, privation d’emploi ou atteintes aux libertés fondamentales : le Comité des droits des scientifiques tente de documenter ces situations et d’alerter les autorités concernées.
Étienne Ghys échange avec le physicien Édouard Brézin, ancien président de l’Académie des sciences et coprésident du Comité des droits des scientifiques, sur l’histoire de cette mobilisation, son fonctionnement et la place que peuvent encore occuper les scientifiques dans la défense des droits humains.
Étienne Ghys : Je suis face à Édouard Brézin. Édouard, tu es physicien, ancien président de l’Académie des sciences, mais ce n’est pas ce qui va nous intéresser aujourd’hui. Tu présides, avec Jean Iliopoulos, ce que l’on appelait autrefois le CODHOS, en succédant notamment à Claude Cohen-Tannoudji. Première question : qu’est-ce que ce comité ?
Édouard Brézin : De la même façon que l’on parle aujourd’hui davantage de droits humains que de droits de l’homme, le CODHOS est l’ancien sigle de ce qui s’appelle désormais le Comité des droits des scientifiques. Il a été fondé en 1978, mais sa création s’inscrit dans une histoire plus ancienne. Avant la Seconde Guerre mondiale, dans les années 1930, il existait déjà le comité Rapkine, qui s’occupait notamment des scientifiques réfugiés fuyant le nazisme. Plus tard, deux autres initiatives extérieures à l’Académie des sciences ont contribué à faire émerger la nécessité d’un comité de ce type au sein même de l’Académie. Il y a notamment eu le Comité des mathématiciens, à une époque où l’Union soviétique persécutait de nombreux intellectuels et scientifiques. Parmi eux figurait Léonid Pliouchtch.
Étienne Ghys : C’est l’occasion de recommander à nos auditeurs le podcast que j’ai réalisé avec Michel Broué sur ce comité et sur la mobilisation en faveur de Léonid Pliouchtch.
Édouard Brézin : Dans ce Comité des mathématiciens, Michel Broué jouait effectivement un rôle important, mais Henri Cartan et Laurent Schwartz, tous deux liés à l’Académie, ont également été essentiels. À la répression politique s’ajoutait parfois l’antisémitisme. Il y avait notamment tout le mouvement des refuzniks soviétiques, qui a beaucoup marqué la communauté scientifique internationale. Certains d’entre nous ont eu l’occasion de participer, à Moscou, à des séminaires clandestins ou semi-clandestins organisés le dimanche avec des scientifiques qui avaient perdu leur emploi. Ils se retrouvaient une fois par semaine pour continuer à échanger autour de la science malgré leur exclusion du système académique.
Étienne Ghys : Le but de ce comité était donc de s’informer sur les scientifiques en difficulté, d’exprimer publiquement son désaccord…
Édouard Brézin : Et aussi de leur faire parvenir de la littérature scientifique et des informations sur les évolutions de leurs disciplines. Ces chercheurs étaient parfois complètement coupés du monde scientifique. Ils avaient perdu leur emploi et, avec lui, l’accès aux revues, aux publications et aux échanges professionnels.
C’est dans ce contexte qu’est créé, en 1978, le comité de l’Académie.
Mais il faut également mentionner une autre mobilisation, dans laquelle le physicien Alfred Kastler a joué un rôle important : celle d’un comité de physiciens préoccupés par la situation en Amérique du Sud. Nous sommes alors à l’époque des dictatures de Pinochet au Chili ou de Videla en Argentine, qui persécutent notamment les universitaires.
En 1978, Guignet, qui dirigeait les relations internationales de l’Académie, avec Yves Quéré et le soutien très actif de François Jacob, contribue à la création du comité propre à l’Académie des sciences. Les autres académies de l’Institut n’ont malheureusement pas, à l’époque, jugé nécessaire de mener une action comparable.
Aujourd’hui, nous avons toutefois parmi nous Jean-Pierre Mahé, membre de l’Académie des inscriptions et belles-lettres, qui joue un rôle important grâce à sa connaissance de nombreuses régions du monde, notamment de l’Extrême-Orient. Un autre événement majeur intervient sous l’impulsion de biologistes. François Jacob, avec plusieurs scientifiques prestigieux comme Torsten Wiesel et Max Perutz, participe à la création, avec l’aide d’un juriste néerlandais, d’un réseau international : l’International Human Rights Network of Academies.
Aujourd’hui, environ 90 académies participent à ce réseau. Nous nous retrouvons régulièrement et cela permet notamment de répondre à une critique que l’on entend parfois : celle selon laquelle la défense des droits humains serait essentiellement une préoccupation occidentale, portée par des pays riches. Lorsque nous travaillons avec des collègues d’Afrique, d’Amérique du Sud ou d’Asie, nous constatons que la réaction face à la persécution des scientifiques n’a rien de spécifiquement occidental. Nous partageons largement les mêmes préoccupations.
Notre comité se réunit environ tous les deux mois.
Nous examinons les cas qui nous sont signalés, souvent avec l’aide du réseau international, qui dispose d’un secrétariat très efficace à Washington. Mais il faut instruire chaque dossier avec beaucoup de précaution. La première chose est de vérifier que nous ne sommes pas victimes d’une fausse information. Yves Quéré m’avait raconté qu’à une époque, le comité avait été amené à intervenir en faveur d’un prétendu chimiste soviétique… qui n’existait tout simplement pas. Il faut donc s’assurer, par plusieurs moyens, que les situations qui nous sont signalées sont réelles. Il faut également vérifier qu’une intervention ne risque pas de mettre davantage en danger la personne concernée ou sa famille. Nous avons donc besoin d’un minimum de contexte et, si possible, de contacts fiables avant d’agir.
On nous demande parfois : « Pourquoi vous intéressez-vous particulièrement aux scientifiques ? »
D’abord, notre champ d’action ne concerne plus uniquement les universitaires. Il s’est considérablement élargi : nous nous intéressons aussi aux ingénieurs, aux professionnels de santé et, plus largement, aux personnes dont l’activité relève de la science. Ensuite, le fait de travailler au sein de réseaux professionnels nous permet souvent d’obtenir des informations relativement fiables sur les personnes persécutées. La question de notre efficacité se pose évidemment.
Je n’ai aucun souvenir d’un dictateur nous répondant : « Vous avez raison, je vais immédiatement libérer cette personne. »
Cela ne fonctionne jamais comme ça. En revanche, lorsque des personnes emprisonnées finissent par retrouver la liberté ou peuvent à nouveau s’exprimer, elles nous disent très souvent combien il a été important pour elles de savoir qu’elles n’étaient pas oubliées. Savoir que des collègues, quelque part dans le monde, connaissaient leur situation, s’en préoccupaient et tentaient d’agir pouvait avoir une importance considérable. Il existe aussi un autre effet. Certains régimes autoritaires n’ont pas nécessairement envie d’apparaître aux yeux du monde comme des dictatures brutales. Même s’ils ne répondent pas directement à nos lettres, la pression internationale peut les inciter à faire en sorte que les conditions de détention de leurs opposants ne deviennent pas totalement inhumaines. Nous pensons donc que ces interventions restent nécessaires.
Étienne Ghys : Dans les années 1970 et 1980, le monde universitaire et les étudiants étaient très politisés, souvent à gauche pour simplifier. Aujourd’hui, les choses ont beaucoup changé. Une partie importante des étudiants ou même de nos collègues semblent beaucoup moins politisés. Est-ce que tu ressens, toi aussi, une forme d’indifférence ?
Édouard Brézin : Au-delà de la question des scientifiques, cela renvoie aussi à la manière dont nous percevons aujourd’hui les droits humains.
On entend parfois dire, à propos de la Déclaration universelle des droits de l’homme adoptée par les Nations unies en 1948 : « C’est une très belle déclaration, mais elle a été élaborée à une époque où l’ONU comptait beaucoup moins de pays et était dominée par de grandes puissances, souvent anciennes puissances coloniales. Elle ne correspondrait donc pas nécessairement à tous les pays qui ont rejoint l’organisation ensuite. » Grâce au réseau international auquel nous appartenons, nous avons l’occasion de poser directement cette question à des collègues de nombreux pays. Je leur demande parfois : « Considérez-vous que ces droits humains sont, d’une certaine manière, une conception impérialiste ? »
La réponse est généralement non.
Mais je pense qu’il faut aller plus loin et demander : à quel principe de cette déclaration faudrait-il alors renoncer ?
Il est intéressant de regarder ce qui s’est passé lors du vote de 1948. Aucun pays n’a voté contre, mais plusieurs se sont abstenus. L’Afrique du Sud, à l’époque de l’apartheid, ne voulait évidemment pas entendre parler de l’égalité entre tous les êtres humains. L’Arabie saoudite s’est également abstenue, notamment en raison de la question de l’égalité des droits entre les femmes et les hommes. L’Union soviétique et plusieurs pays qui lui étaient liés se sont eux aussi abstenus, en considérant que la question essentielle n’était pas celle des droits individuels, mais celle de l’exploitation par le capitalisme. Pour ma part, je continue donc à rejeter l’idée selon laquelle certains principes fondamentaux pourraient être écartés au nom du relativisme culturel.
Prenons l’excision des filles. Peut-on simplement dire : « C’est culturel » ?
Je refuse cette idée. Le fait qu’une pratique existe dans certaines cultures ne suffit pas à la transformer en droit légitime. Malgré les interrogations actuelles autour de ces principes, nous essayons donc de continuer à les défendre. Je ne vois pas très bien ce que nous pourrions mettre à leur place.
Étienne Ghys : Comment vois-tu l’avenir, non pas nécessairement du CODHOS lui-même, mais de ce type de comité ?
Édouard Brézin : Il existe évidemment des organisations qui agissent à une tout autre échelle. Amnesty International, par exemple, mobilise des milliers, voire des millions de sympathisants pour écrire des lettres et intervenir en faveur de personnes persécutées. Notre échelle n’est donc pas la seule pertinente. Mais je pense que l’action de communautés professionnelles peut avoir une utilité particulière. Lorsque des personnes exercent le même métier, travaillent dans le même domaine et disposent de contacts directs, elles peuvent parfois obtenir des informations très précises sur les persécutions subies par leurs collègues.
Ce modèle pourrait sans doute être développé dans d’autres professions. Je vais prendre un exemple que tu connais bien. Lorsque l’attaché scientifique de l’ambassade de Chine a souhaité prendre contact avec l’Académie des sciences, nous avons regardé la liste des scientifiques chinois en faveur desquels nous étions intervenus au cours des années précédentes. Ils étaient nombreux. Il ne s’agissait pas uniquement de scientifiques ouïghours : plusieurs chercheurs chinois avaient fait l’objet de persécutions ou de mesures qui nous inquiétaient. L’Académie a transmis à l’attaché scientifique la liste des personnes pour lesquelles nous avions écrit afin de demander que leur situation soit examinée et qu’elles soient correctement traitées.
Étienne Ghys : De manière discrète, d’ailleurs.
Édouard Brézin : Oui, de manière discrète. La réaction de l’attaché scientifique a été très vive. Il a considéré que nous nous ingérions dans les affaires intérieures de la Chine. Et, d’une certaine manière, c’est vrai : le Comité des droits des scientifiques intervient dans des affaires que certains États considèrent comme internes. Mais est-ce une raison pour détourner le regard et laisser faire sans réagir ?
Évidemment que non.



