L’Académie des sciences consacre une série de podcasts, en partenariat avec Canal Académies, aux liens entre science et politique. Au micro, Étienne Ghys, l’un de ses deux secrétaires perpétuels. Cortex Média a retranscrit ces échanges, à lire ci-dessous.
En 1814, l’Empire napoléonien s’effondre. Paris est occupé par les armées coalisées, Napoléon est poussé vers l’abdication et la France doit choisir un nouveau régime. Au cœur de cette période de bascule se trouve Pierre-Simon de Laplace, l’un des plus grands savants de son temps, mais aussi sénateur et chancelier du Sénat.
Avec l’historien des sciences Jean Dhombres, Étienne Ghys revient sur le rôle politique de Laplace, ses relations complexes avec Napoléon et la manière dont un scientifique de premier plan se retrouve mêlé à l’un des grands tournants de l’histoire de France.
Étienne Ghys : Je suis face à Jean Dhombres. Jean, tu es historien. Aujourd’hui, nous allons nous placer en 1814. Fais-nous un petit rappel d’histoire, comme on le ferait à l’école : que se passe-t-il cette année-là ?
Jean Dhombres : Après sa défaite à la bataille de Leipzig face aux armées alliées, que l’on appelle les coalisés, Napoléon revient à Paris en position de faiblesse. Il tente encore de sauver la situation et de conserver le pouvoir, mais ses efforts échouent. Le 30 mars, le tsar Alexandre Ier de Russie entre dans Paris avec ses troupes. C’est la fin du régime napoléonien. À ce moment-là, Napoléon n’a pas encore officiellement abdiqué et le Sénat doit prendre une décision concernant son pouvoir.
Étienne Ghys : Nous allons beaucoup parler aujourd’hui du héros de cette histoire. À l’époque, c’est un immense mathématicien, un physicien, un scientifique aux compétences très larges : Pierre-Simon de Laplace. Il est probablement alors l’un des savants les plus auréolés de gloire.
Jean Dhombres : Les Anglais le qualifient d’ailleurs, à travers la Royal Society, de « French Newton », le « Newton français ». Cela donne une idée de sa renommée.
Laplace est né en 1749. En 1814, il a donc un peu plus de 60 ans. Ce qui est assez étonnant, c’est que vers 1800, alors qu’il a une cinquantaine d’années, il décide en quelque sorte d’arrêter la science. Pourtant, dans les dix années qui suivent, il réalise encore deux découvertes majeures. Il établit d’abord une théorie de la capillarité. Puis il met en évidence ce que l’on appelle aujourd’hui la convergence vers la loi normale, associée à la fameuse « courbe de Gauss ».
Pour quelqu’un qui avait décidé d’arrêter les sciences, ce n’est tout de même pas si mal !
Étienne Ghys : D’un point de vue politique, j’ai toujours entendu dire que Laplace était une belle girouette.
Jean Dhombres : Il existe un texte paru dans le Dictionnaire Napoléon que j’aime beaucoup citer. Il contient des choses fausses sur Laplace, ou du moins pas totalement exactes, ce qui le rend intéressant. On y lit : « D’un arrivisme alliant la servilité la plus basse envers les puissants à une arrogance extrême vis-à-vis de ses subordonnés, Laplace choisit la politique comme moyen de parvenir. » Je ne crois pas que ce soit tout à fait juste. Laplace aime l’argent, c’est indéniable. Sous l’Ancien Régime, on ne lui connaît qu’une véritable relation mondaine importante, avec le duc d’Orléans, comme beaucoup de gens à l’époque. Sur le plan politique, les choses sont plus complexes. Il obtient un poste à l’École normale de l’An III et manifeste une certaine forme de républicanisme. Au moment du coup d’État de Bonaparte, Napoléon le nomme ministre de l’Intérieur, ce qui est tout de même un poste politique considérable.
Laplace écrit alors à des amis : « On va voir si ce Bonaparte nous amène à plus de républicanisme. » Il est difficile d’imaginer qu’il mente dans une lettre privée. On peut donc parler de girouette, ou simplement considérer qu’il essaie de comprendre dans quelle direction va évoluer le régime.
Il n’est d’ailleurs resté ministre que quinze jours, c’est bien ça ?
Étienne Ghys : Voilà, exactement. Mais durant cette période, il contribue notamment à l’organisation du système métrique et à la structuration du système français des grandes écoles, en particulier autour de l’École polytechnique.
Laplace était donc apprécié de Napoléon, puisqu’il l’avait choisi comme ministre de l’Intérieur. Il existe pourtant cette phrase célèbre de Napoléon lorsqu’il décide de s’en séparer. Peux-tu nous la rappeler ?
Jean Dhombres : Napoléon aurait dit qu’il avait « mis dans l’administration l’esprit des infiniment petits ».
C’est une très jolie phrase.
Étienne Ghys : Il existe une autre anecdote célèbre entre Laplace et Napoléon, à propos de la présentation de son Traité de mécanique céleste.
Jean Dhombres : C’est Victor Hugo qui la raconte. L’anecdote commence par le mot « Sire », ce qui permet probablement de la dater autour de 1805. Napoléon aurait demandé à Laplace pourquoi Dieu n’apparaissait pas dans son ouvrage. Laplace lui aurait répondu : « Sire, je n’ai pas eu besoin de cette hypothèse. » L’idée est intéressante. Laplace se place dans une tradition qui remonte notamment au cardinal Bellarmin face à Galilée. En substance, Bellarmin disait à Galilée : votre système peut fonctionner comme une hypothèse mathématique. Si vous apportez un jour des preuves physiques du mouvement de la Terre, alors il faudra revoir l’interprétation des textes religieux. Laplace adopte une attitude comparable : la science n’a pas à déduire l’existence de Dieu, mais elle n’a pas non plus à démontrer son inexistence.
Étienne Ghys : Du côté de Napoléon, ses croyances ne sont d’ailleurs pas très claires. J’ai lu une lettre assez violente dans laquelle il s’en prend à un académicien qui avait déclaré publiquement être athée et lui demande de se rétracter.
Jean Dhombres : Il s’agit de Lalande, l’astronome. Il faut également rappeler que Napoléon vient de signer le Concordat en 1801-1802. Laplace, lui, accepte cette nouvelle situation.
Étienne Ghys : Nous avons donc nos deux personnages : Napoléon Bonaparte et Pierre-Simon de Laplace. C’est quand même l’un des rares moments de l’histoire où un homme de pouvoir de cette importance s’intéresse directement à la science.
Jean Dhombres : Exactement. Ce qui est intéressant dans la relation entre Laplace et Napoléon, c’est que Laplace cherche avant tout à défendre un certain esprit scientifique.
En 1814, le tsar Alexandre Ier, c’est-à-dire l’ennemi, est à Paris. L’Empire est terminé. Mais ce qui est étonnant, et c’est là que Laplace va jouer un rôle, c’est que le tsar fait publier dans les journaux français une déclaration affirmant qu’il n’est pas venu imposer la restauration de la monarchie. Il affirme que c’est aux Français, et notamment au Sénat, de décider du régime politique qu’ils souhaitent.
Étienne Ghys : Il faut préciser que Laplace est sénateur depuis 1799 et qu’en 1814, il est chancelier du Sénat. Il occupe donc une position institutionnelle extrêmement importante au moment où se joue l’abdication de Napoléon. Est-ce que Laplace rencontre le tsar ?
Jean Dhombres : Oui, ou en tout cas des émissaires lui font comprendre ce qui est en train de se passer. Nous sommes au début du mois d’avril. Le Sénat entame le processus de destitution de Napoléon et commence à réfléchir à un nouveau cadre constitutionnel. Laplace n’est pas présent au tout début de cette séquence. Il existe d’ailleurs une petite zone d’ombre : a-t-il obéi à un ordre de Napoléon lui demandant de quitter Paris ? On ne le sait pas vraiment. Il a aussi des problèmes personnels à ce moment-là. Des soldats polonais occupent sa maison et la mettent à sac, ce qui mécontente évidemment beaucoup Madame Laplace. Pendant environ une journée, Laplace reste en retrait. Il consulte probablement ses proches. Il n’est pas un ami de Talleyrand, c’est certain. Monge, en revanche, qui est également sénateur, reste son ami, même si Laplace n’apprécie pas particulièrement la géométrie qu’il pratique.
Étienne Ghys : Et Monge était un ami très proche de Napoléon.
Jean Dhombres : Oui, un très grand ami de Napoléon.
Étienne Ghys : Alors, finalement, Laplace signe ou ne signe pas la destitution de Napoléon ?
Jean Dhombres : Finalement, il s’y rallie.
Quelques jours plus tard, Napoléon abdique officiellement. Le changement de régime peut ainsi s’opérer avec une certaine continuité institutionnelle. Louis XVIII va être appelé au pouvoir, tandis que Napoléon devient souverain de l’île d’Elbe. Le Sénat assure en quelque sorte la continuité de l’État. La position de Laplace participe à cette idée : le gouvernement français continue, mais le régime change. Dans les jours qui suivent, le Sénat affirme même sa volonté de conserver une forme de cadre constitutionnel.
Étienne Ghys : Tu nous as parlé de Carnot. Quelle est sa position à ce moment-là ?
Jean Dhombres : Lazare Carnot s’était auparavant brouillé avec Napoléon, mais au moment de la défaite, il accepte de reprendre une fonction importante et devient responsable de la défense d’Anvers. Il n’est donc pas à Paris au moment où ces décisions sont prises. On peut imaginer que, s’il avait été présent, les choses auraient peut-être évolué différemment. Quoi qu’il en soit, le Sénat choisit de déposer Napoléon et ouvre ainsi la voie à d’autres solutions politiques. Talleyrand manœuvre très habilement pour empêcher que le Sénat n’aille trop loin dans la construction d’un nouveau régime républicain. L’idée qui s’impose progressivement n’est plus de remettre le pouvoir à un nouveau militaire ou à un régime inédit, mais de rappeler un roi : Louis XVIII.
Étienne Ghys : Laplace est donc aussi un homme conscient que le futur de son pays est en jeu.
Jean Dhombres : Oui. Il est probablement conscient également qu’il faut éviter une restauration monarchique trop réactionnaire. Mais Laplace ne va pas proposer lui-même une nouvelle constitution. Ce n’est pas son métier : il n’est pas juriste. Il joue son rôle dans les institutions, mais sans prétendre devenir théoricien du nouveau régime.
Étienne Ghys : Puis Napoléon revient pendant les Cent-Jours. Comment Laplace réagit-il ?
Jean Dhombres : Sous Louis XVIII, Laplace avait retrouvé sa place de sénateur, même s’il avait perdu certains avantages matériels liés à l’Empire. Sa femme avait également été dame d’honneur d’Élisa Bonaparte, sœur de Napoléon. Il existe d’ailleurs une histoire assez amusante à ce sujet. Laplace supportait assez mal que son épouse vive à la cour d’Élisa à Florence, une cour réputée assez libertine. Il lui écrit alors une lettre extraordinaire, probablement destinée aussi à être lue par Napoléon, dans laquelle il lui demande en substance comment elle peut ne pas revenir vivre avec son mari. Autrement dit, Laplace n’apprécie pas du tout les nouvelles mœurs de cette cour.
Étienne Ghys : Laplace n’était donc pas vraiment un libertin ?
Jean Dhombres : Non, vraiment pas.
Étienne Ghys : Et lorsque Napoléon revient en 1815 ?
Jean Dhombres : Laplace reste totalement absent.
Étienne Ghys : Il attend simplement que cela se termine ?
Jean Dhombres : Oui, clairement.
Étienne Ghys : Il avait compris que le retour de Napoléon ne durerait pas ?
Jean Dhombres : Il l’a sûrement pensé. Il faut dire que Laplace avait déjà une longue expérience de Napoléon et de son caractère. Sa vie personnelle avait également connu des drames. Sa fille Sophie est morte en couches à seulement 20 ans. Napoléon, informé de son décès, avait reçu Laplace. Mais cela n’empêche pas Laplace de prendre ses distances politiques au moment des Cent-Jours.
Étienne Ghys : Après le retour de Napoléon, une lettre officielle demande que sa place au sein de la section de mécanique de l’Institut soit considérée comme vacante. Napoléon souhaite désormais apparaître dans les listes comme « protecteur de l’Institut », tout en rappelant qu’il avait été élu en tant que simple particulier. On peut avoir l’impression qu’il s’agit aussi d’une forme de sanction envers l’Institut et ses membres.
Jean Dhombres : En 1816, Laplace est déjà un homme âgé. Il mourra en 1827. À cette époque, il se tourne beaucoup vers l’histoire des sciences. Le cinquième volume de son Traité de mécanique céleste est d’ailleurs en grande partie une œuvre d’histoire scientifique, et une œuvre de grande qualité. En 1816, il entre également à l’Académie française.
Dans son discours de réception, il parvient à faire accepter un passage consacré à la Révolution française. Ce n’est pas évident à cette époque. Il ne défend ni Robespierre ni les exécutions, mais il rappelle que la Révolution fait malgré tout partie de l’histoire de France. Politiquement, il adopte ensuite une position plutôt conservatrice et soutient notamment des lois restrictives concernant le droit de vote. Parallèlement, il continue à participer à la Société d’Arcueil, ce qui lui permet de rester très actif dans le monde scientifique jusqu’au début des années 1820. À l’Académie française, en revanche, il n’exerce pas véritablement de rôle majeur.
Étienne Ghys : Et à l’Académie des sciences, est-il toujours présent ?
Jean Dhombres : Oui, énormément. Il assiste à presque toutes les séances jusqu’à un ou deux mois avant sa mort. À sa disparition, Fourier prononce d’ailleurs un discours magnifique. L’émotion est telle qu’il doit interrompre la séance.



