L’Académie des sciences consacre une série de podcasts, en partenariat avec Canal Académies, aux liens entre science et politique. Au micro, Étienne Ghys, l’un de ses deux secrétaires perpétuels. Cortex Média a retranscrit ces échanges, à lire ci-dessous.
La science peut-elle rester au-dessus des conflits politiques et militaires ? Lorsque la Première Guerre mondiale éclate en 1914, les liens qui unissaient depuis longtemps les savants français et allemands sont brutalement mis à l’épreuve.
Étienne Ghys échange avec Maxime Schwartz, biologiste, historien des sciences et ancien directeur de l’Institut Pasteur, sur le nationalisme des scientifiques pendant la Grande Guerre, le « Manifeste des 93 », la mobilisation de la recherche au service de l’effort de guerre et la rupture durable des relations scientifiques entre la France et l’Allemagne.
Étienne Ghys : Je suis face à Maxime Schwartz. Maxime, tu es avant tout biologiste, mais aussi historien, notamment spécialiste de Pasteur. Tu es d’ailleurs ancien directeur de l’Institut Pasteur. Aujourd’hui, nous allons parler de l’attitude des scientifiques français pendant la guerre de 1914-1918. Pour commencer, pourrais-tu nous rappeler le contexte qui précède la guerre, notamment la guerre de 1870 et le ressentiment des Français vis-à-vis de l’Allemagne ?
Maxime Schwartz : La guerre de 1870 a été un véritable traumatisme pour les Français, et notamment pour Pasteur, auquel je me suis beaucoup intéressé.
C’est Napoléon III qui avait déclaré la guerre. Il pensait que l’armée française était la plus forte, mais elle a été très rapidement battue.
La perte de l’Alsace et de la Lorraine a été particulièrement mal vécue par la population française. À partir de ce moment-là s’est installé un esprit de revanche : l’idée qu’un jour, il faudrait battre à notre tour les Prussiens, désormais intégrés à l’Allemagne, et récupérer l’Alsace et la Lorraine.
Étienne Ghys : On dit pourtant souvent que les scientifiques ont une vision plus internationale, qu’ils échangent des idées au-delà des frontières. À cette époque, les scientifiques parvenaient-ils à dépasser ces tensions entre les pays ?
Maxime Schwartz : Il y avait les deux attitudes.
Pasteur, par exemple, était très favorable à l’Allemagne au début de sa carrière, avant de devenir profondément anti-allemand après la guerre de 1870. Il l’est resté jusqu’à sa mort en 1895.
À l’inverse, son collaborateur Émile Roux a conservé des liens très étroits avec le grand scientifique allemand Emil von Behring. C’est notamment à Behring et Roux que l’on doit les travaux sur la sérothérapie.
Il y avait donc bien ces deux attitudes parmi les scientifiques.
Étienne Ghys : Dans le domaine des mathématiques, on trouve également une relation très forte entre deux mathématiciens célèbres : Henri Poincaré et Felix Klein. Ils ont échangé une trentaine de lettres passionnantes sur le plan scientifique. Poincaré parlait très bien allemand et Klein très bien français. Poincaré écrivait en français et Klein lui répondait en allemand. Il existait donc une véritable connivence scientifique malgré les tensions franco-allemandes.
Maxime Schwartz : Oui, pour certains scientifiques, c’était effectivement le cas.
Étienne Ghys : Puis la guerre commence en août 1914.
Maxime Schwartz : Oui. Et concernant la guerre entre l’Allemagne et la France, elle commence notamment par l’invasion de la Belgique, qui était un pays neutre.
Les troupes allemandes y commettent des atrocités qui provoquent de nombreuses critiques en Europe et dans le reste du monde.
Les Allemands réagissent très mal à ces accusations. Un grand nombre de scientifiques, d’artistes et d’intellectuels allemands vont alors signer ce que l’on appellera en France le « Manifeste des 93 », puisqu’il réunit 93 signataires.
Étienne Ghys : Il y avait donc des intellectuels, des écrivains, des musiciens…
Maxime Schwartz : Oui. Et c’est assez intéressant parce que Behring, que je viens de citer, et Felix Klein, dont tu viens de parler, figurent parmi les signataires.
On y trouve également Fritz Haber, Max Planck, Röntgen… Des scientifiques absolument majeurs. Il y avait aussi Siegfried Wagner, le fils de Richard Wagner.
Étienne Ghys : Et que disait ce manifeste ? En substance : « Nous, les Allemands, nous n’avons rien fait de mal » ?
Maxime Schwartz : C’était à peu près cela.
Le texte commençait ainsi : « Nous, les représentants de la science et de l’art allemand, protestons solennellement devant le monde civilisé entier contre les mensonges et les calomnies dont nos ennemis tâchent de salir notre cause, que nous tenons pour pure et bonne. » Puis venait toute une série d’affirmations introduites par la formule : « Il n’est pas vrai que… » « Il n’est pas vrai que l’Allemagne soit coupable de cette guerre. » Puis : « Il n’est pas vrai que nous ayons violé criminellement la neutralité de la Belgique. »
Et ainsi de suite.
Étienne Ghys : Selon toi, ces affirmations relevaient-elles du mensonge ou plutôt d’un manque d’informations ?
Maxime Schwartz : Je n’étais évidemment pas là, mais je pense qu’il y avait tout de même des affirmations fausses.
Dire que l’Allemagne n’avait aucune responsabilité dans le déclenchement de la guerre était difficilement défendable. Et affirmer qu’aucune exaction n’avait été commise en Belgique était également faux.
Étienne Ghys : Mais les scientifiques allemands ne disposaient évidemment pas des mêmes moyens d’information que nous aujourd’hui. Est-il possible qu’une partie de ces événements leur ait été cachée ?
Maxime Schwartz : C’est possible. Certains intellectuels n’étaient peut-être pas complètement informés de ce qui se passait réellement. Mais il reste tout de même étonnant que des scientifiques aussi importants aient signé un tel texte.
Étienne Ghys : Comment les Français réagissent-ils à ce manifeste ?
Maxime Schwartz : Le manifeste était destiné au monde entier. Il était rédigé en allemand, mais a rapidement été diffusé et compris dans de nombreux pays.
Il provoque des réactions dans toute l’Europe. L’Académie des sciences considère alors qu’elle doit répondre officiellement. Le Manifeste des 93 date du 4 octobre 1914. La guerre vient à peine de commencer. Dès le 3 novembre, l’Académie des sciences adopte à l’unanimité un texte de réponse. Il commence ainsi : « L’Académie des sciences s’associe aux protestations faites par les autres académies de l’Institut de France. »
Ce n’est donc pas seulement l’Académie des sciences qui réagit, mais l’ensemble des académies. Elles expriment leur indignation face à un peuple qui prétend imposer sa culture au monde tout en violant, selon elles, ses engagements les plus solennels. Mais l’Académie des sciences ne s’arrête pas à cette déclaration.
Lors d’une autre séance, elle décide de prendre une mesure beaucoup plus concrète : exclure les membres associés ou correspondants de l’Académie qui avaient signé le Manifeste des 93.
Étienne Ghys : Combien de scientifiques étaient concernés ?
Maxime Schwartz : Seulement quatre ou cinq. La mesure était donc avant tout symbolique. Mais tous les membres de l’Académie des sciences n’étaient pas favorables à ces exclusions. Émile Roux, qui dirigeait alors l’Institut Pasteur et avait été le bras droit de Louis Pasteur, s’y opposait. Pour lui, ce n’était pas le rôle de l’Académie des sciences de prendre une position morale ou politique. Il considérait également que créer la possibilité de retirer un titre académique constituait un précédent dangereux pour l’institution.
Et surtout, il estimait que cela n’apportait rien à l’effort de guerre. L’essentiel était de gagner la guerre, et exclure quelques scientifiques allemands de l’Académie n’allait évidemment pas changer son issue. Émile Roux et quelques autres académiciens se sont donc opposés à cette décision. Malgré ces réserves, les exclusions ont finalement été prononcées.
Étienne Ghys : Est-ce que cela a provoqué des remous ou des conséquences importantes ?
Maxime Schwartz : Je ne crois pas. Quatre scientifiques ont été exclus, donc l’impact concret est resté limité. Puis la guerre est véritablement entrée dans sa phase active et les membres de l’Académie des sciences, comme beaucoup d’autres scientifiques, ont participé à l’effort de guerre. Les académiciens eux-mêmes étaient généralement trop âgés pour combattre, mais ils ont contribué de nombreuses manières. Les chimistes, par exemple, ont travaillé sur les explosifs. La science a également participé au développement des gaz de combat, l’une des nouvelles armes terribles apparues pendant cette guerre.
Étienne Ghys : Les gaz de combat sont d’abord une arme allemande ou française ?
Maxime Schwartz : Ce sont les Allemands qui ont commencé à les utiliser. Mais très rapidement, l’Institut Pasteur a engagé des recherches dans deux directions : protéger les soldats contre ces gaz et, parallèlement, participer au développement de nos propres armes chimiques. De nombreuses disciplines scientifiques ont donc été mobilisées.
Je voudrais surtout insister sur le rôle de la médecine et des Pasteuriens. Cette guerre a produit un nombre considérable de blessés graves, notamment à cause des éclats d’obus. Ces éclats pouvaient être couverts de terre ou de crottin de cheval. Or des milliers de chevaux étaient présents sur le front et ce crottin pouvait contenir le bacille du tétanos. Le risque était donc extrêmement important pour les soldats blessés. L’Institut Pasteur, avec Émile Roux, a joué un rôle essentiel dans la production du sérum antitétanique, qui permettait de prévenir la maladie chez les blessés. Le sérum a été produit en grandes quantités pour répondre aux besoins de l’armée.
L’Institut Pasteur a également participé à la production d’un vaccin contre la typhoïde. C’était essentiel, car les épidémies de typhoïde étaient fréquentes en temps de guerre.
Étienne Ghys : Il faut aussi parler de Marie Curie.
Maxime Schwartz : Bien sûr. C’est un autre exemple célèbre. Marie Curie et sa fille ont contribué à apporter la radiologie jusqu’au champ de bataille. Les scientifiques, et notamment plusieurs membres de l’Académie des sciences, ont donc joué un rôle très important pendant la guerre.
Étienne Ghys : Nous parlons de scientifiques suffisamment âgés pour ne pas être envoyés au front. Mais, à l’inverse, un très grand nombre de jeunes scientifiques ont été tués. Il suffit de regarder le monument aux morts de l’École normale supérieure : c’est extrêmement poignant de voir des promotions entières de jeunes normaliens décimées.
Maxime Schwartz : C’est certain. D’un côté, la guerre a accéléré le développement de certains domaines scientifiques. Mais l’une de ses conséquences les plus dramatiques a évidemment été la disparition de nombreux jeunes scientifiques et de nombreux chercheurs prometteurs sur les champs de bataille.
Étienne Ghys : Nous avons parlé du début de la guerre et de la mobilisation des scientifiques. Parlons maintenant de sa fin.
Maxime Schwartz : À la fin de la guerre, l’Académie des sciences adopte une position particulièrement ferme, notamment sous l’influence de plusieurs académiciens installés à Lille. La ville avait été occupée pendant quatre ans et avait subi de nombreuses exactions. Parmi ces académiciens se trouvait notamment Albert Calmette, de l’Institut Pasteur, qui sera associé plus tard à la mise au point du BCG. Ces scientifiques considèrent qu’il est indispensable de réagir à ce qu’ils ont vécu pendant l’occupation. Lille vient alors tout juste d’être libérée, en octobre 1918, et ils dressent un réquisitoire très sévère contre les agissements de l’occupant allemand. À leurs yeux, il n’est plus possible de distinguer les dirigeants politiques qui ont déclenché la guerre du peuple qui l’a menée sans manifester d’opposition.
Dans une lettre adressée à l’Académie des sciences depuis Lille, ils annoncent leur décision de ne plus collaborer à aucune publication allemande et de ne participer à aucune réunion scientifique ou congrès international aux côtés de collègues allemands qui n’auraient pas publiquement condamné les actes commis par leur gouvernement pendant la guerre. Ils invitent également les membres des cinq académies de l’Institut, de l’Académie de médecine et de l’Académie d’agriculture à se joindre à leur position.
Cette initiative reçoit un soutien très important au sein de l’Académie des sciences. Et cette volonté d’isoler scientifiquement l’Allemagne dépasse même le cadre français.
Lors d’une conférence interalliée des académies scientifiques organisée à Londres les 9, 10 et 11 octobre 1918, donc avant même l’armistice, il est décidé de refuser toute collaboration scientifique avec l’Allemagne, sans véritable limite de durée.
Mais Jean-Pierre Kahane a souligné, lors d’une intervention en 2014, que cette stratégie d’isolement avait probablement davantage nui à la France qu’à l’Allemagne.
La science allemande s’est rapidement redéveloppée après la guerre, tandis que la France n’a véritablement retrouvé une place plus forte dans la science internationale qu’avec la reprise progressive des collaborations.
Il faut évidemment replacer cette réaction dans son contexte. La guerre de 1914-1918 a été quelque chose d’épouvantable. L’idée de vouloir se venger, y compris dans le domaine scientifique, peut donc être comprise. Mais assez rapidement, on s’est rendu compte que couper durablement les relations scientifiques n’était probablement pas une bonne solution.
Étienne Ghys : Je me demande si ce que tu viens de raconter peut avoir des résonances avec les guerres que nous connaissons aujourd’hui.
Maxime Schwartz : Ce n’est pas impossible. Je peux donner un exemple concernant l’Institut Pasteur. L’un des premiers Instituts Pasteur créés à l’étranger a été celui de Saint-Pétersbourg. Depuis l’invasion de l’Ukraine, les relations institutionnelles avec l’Institut Pasteur de Saint-Pétersbourg sont suspendues.
Étienne Ghys : La position du CNRS, et j’imagine celle de l’Institut Pasteur également, est de suspendre les relations institutionnelles, mais cela n’interdit pas nécessairement les contacts individuels entre chercheurs.
Merci beaucoup, Maxime.



