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Pascal scientifique : Pascal, le politique

Publié le
18.09.2026

L’Académie des sciences consacre une série de podcasts, en partenariat avec Canal Académies, à Blaise Pascal. Au micro, Étienne Ghys, l’un de ses deux secrétaires perpétuels. Cortex Média a retranscrit ces échanges, à lire ci-dessous.

Blaise Pascal est souvent présenté comme mathématicien, physicien, philosophe et écrivain. Mais quelle place la politique occupe-t-elle dans son œuvre et dans sa manière de penser la société ?

Avec Cédric Villani, Étienne Ghys revient sur la dimension politique de Pascal, ses rapports au pouvoir, à la justice et à l’ordre social, ainsi que sur la manière dont sa pensée continue de résonner aujourd’hui.

Étienne Ghys : Aujourd’hui, Blaise Pascal le politique. C’est étonnant, les gens sont surpris : on pense à Pascal comme un philosophe, comme un mathématicien, peut-être un peu comme un entrepreneur avec sa machine à calculer ou ses carrosses à cinq sols. Mais parle-moi de son point de vue politique.

Cédric Villani : Les gens le connaissent peut-être comme entrepreneur, mais c’est une toute petite minorité qui a conscience que Blaise Pascal en était vraiment un. Il faut surtout insister sur le fait qu’il était quelqu’un de très en prise avec le monde. Ce n’était pas seulement une période de sa vie, comme on l’a longtemps raconté — le moment où il se met à fréquenter le monde, puis s’en retire jusqu’à la fin. Le carrosse à cinq sols, par exemple, il le lance dans les dernières années de sa vie, à l’époque où il était censé être le plus profondément retiré en religion. Cette légende du Pascal qui se détourne du monde n’est donc pas vraie : il reste intéressé par les choses de ce monde jusqu’à la fin.

Étienne Ghys : En effet, c’est étonnant. À l’époque où tout le monde dit qu’il ne pensait qu’à Dieu, on voit qu’il pensait aussi à ses sous.

Cédric Villani : Il pensait à ses sous, il s’était lancé — et pour le plaisir, car il n’avait pas besoin de gagner sa vie. Quand il se lance dans la Pascaline, il n’est pas le premier à vouloir fabriquer une machine à calculer, mais il est le premier à en faire un projet économique. Le plus fascinant, quand j’ai relu Pascal en préparant cet anniversaire, ce sont les textes qu’il écrit sur sa machine : on y trouve un croisement entre les grands thèmes philosophiques pascaliens habituels — la dialectique, les paradoxes, le divertissement — et les thèmes de la Silicon Valley d’aujourd’hui : la relation directe avec l’usager, le discours sur la vie qui se transforme, l’obsession pour la propriété intellectuelle et pour le design.

Étienne Ghys : Le lien aussi avec les hommes et les femmes de pouvoir.

Cédric Villani : On y vient — ce sera l’une des entrées vers Pascal et la politique. Sur ce sujet comme sur tous les autres, Pascal aime être paradoxal. Installons un premier paradoxe : il n’a pas une grande estime pour le monde politique, mais quand il en a besoin pour ses intérêts, il sait parfaitement s’en servir. Voici une citation que j’adore : « On ne s’imagine Platon et Aristote qu’avec de grandes robes de pédants. C’étaient des gens honnêtes, comme les autres, riant avec leurs amis ; et quand ils se sont divertis à faire leurs lois et leur politique, ils l’ont fait en se jouant : c’était la partie la moins philosophique et la moins sérieuse de leur vie ; la plus sérieuse était de vivre simplement et tranquillement. S’ils ont écrit de politique, c’était comme pour régler un hôpital de fous. Et s’ils ont fait semblant d’en parler comme d’une grande chose, c’est qu’ils savaient que les fous à qui ils parlaient pensaient être rois et empereurs. Ils entraient dans leurs principes, pour modérer leur folie au moins mal qu’il se pouvait. »

Étienne Ghys : C’est écrit à quelle époque, et dans quel texte ?

Cédric Villani : C’est dans les Pensées, publiées à titre posthume à partir de ses brouillons — je ne saurais pas le dater précisément, mais les spécialistes le savent sans doute. C’est très bien écrit, comme tout chez Pascal. L’image dit : vouloir édicter des lois politiques pour faire marcher le monde, c’est comme vouloir régir un hôpital de fous. Les rois et les empereurs croient être rois et empereurs, mais ce sont des fous comme les autres. Et si Platon et Aristote leur donnent des conseils — La République, tout ça —, en réalité ils font semblant de se prendre au jeu, tout en sachant que les puissants sont des fous comme les autres. Pascal a l’air de balayer tout cela d’un revers de main. Et pourtant, on voit que lorsqu’il en a besoin, il comprend très bien les ressorts de la vie politique, où il faut agir, ce qui tient le monde. Sa capacité d’analyse est excellente. On sait que l’une des personnes qu’il admire, parfois pour s’en démarquer, c’est Montaigne — et dans la proximité de Montaigne, il y a La Boétie, qui a écrit un traité sur la servitude volontaire, repris aujourd’hui par certains activistes, y compris dans le dernier ouvrage de Camille Étienne sur les structures de la peur qui régissent la société. Pascal n’a rien de la vision critique et révolutionnaire de La Boétie, mais il comprend parfaitement comment fonctionne ce monde. Je vais lire un extrait d’une lettre que Pascal écrit au chancelier Séguier, au moment où il a besoin d’un appui politique pour développer sa Pascaline. C’est une lettre parfaitement servile, même en tenant compte des usages de l’époque : « En effet, Monseigneur, quand je me représente que cette même bouche qui prononce tous les jours des oracles sur le trône de la justice a daigné donner des éloges au coup d’essai d’un homme de vingt ans, que vous l’avez jugé digne d’être plus d’une fois le sujet de votre entretien et de le voir placé dans votre cabinet parmi tant d’autres choses rares et précieuses dont il est rempli, je suis comblé de gloire, et je ne trouve point de paroles pour faire paraître ma reconnaissance à votre grandeur. » Il a vingt ans, et il en est très fier.

Étienne Ghys : Aujourd’hui, on dirait qu’il est un peu lèche-bottes.

Cédric Villani : On dirait exactement ça — et il excelle dans cet art quand il le faut. C’est un paradoxe que Pascal assume pleinement dans un ensemble de discours qu’on ne connaît que par la transcription qu’en a faite Pierre Nicole : les Discours sur la condition des grands. Ce sont des conseils qu’il adresse à de futurs politiques, un peu comme si on venait donner ses conseils à la classe dirigeante de demain.

Étienne Ghys : C’est beaucoup plus tardif, à Port-Royal, j’imagine ?

Cédric Villani : Oui, c’est plus tardif. Pascal y développe une belle image, comme toujours chez lui : un homme fait naufrage et se retrouve sur une île qu’il ne connaît pas. Les habitants ont perdu leur roi, mais cet homme lui ressemble physiquement ; ils le prennent donc pour leur roi de retour et l’acclament. Notre homme comprend leur méprise, mais voit qu’il est attendu, qu’il peut leur être utile, et n’ose pas révéler la vérité : il joue le jeu. Pascal dit : c’est le même état d’esprit qu’il faut avoir. Votre rang, votre fortune, vos titres, tout cela vient du hasard — le hasard de l’héritage, des alliances, de tel ou tel mariage qui remonte à vos arrière-grands-parents. Vous n’êtes donc pas plus légitime qu’un autre, mais jouez la comédie et tâchez de faire le bien là où vous êtes. Pascal ajoute : acceptez les compliments qu’on vous fait, mais sachez qu’ils s’adressent à votre fonction, non à votre personne — on ne vous aime pas parce que vous êtes beau et intelligent, mais parce que vous avez du pouvoir. Et il dit très précisément : « Il faut parler au roi à genoux, il faut se tenir debout dans la chambre des princes ; c’est une sottise et une bassesse d’esprit que de refuser ses devoirs. » Mais on ne s’agenouille que devant la fonction, jamais devant l’homme : rien n’empêche d’avoir, en privé, le plus profond mépris pour quelqu’un que l’on sait bas et lâche. On peut imaginer que le jeune Pascal, en écrivant sa lettre au chancelier Séguier, se disait déjà : je fais cette lettre parce que c’est un homme de pouvoir, mais je sais bien, en moi-même, qu’il ne vaut pas tant que ça. Il avait besoin de sa protection pour obtenir l’équivalent d’un brevet — on ne disait pas encore « brevet », mais il existait ce privilège royal.

Étienne Ghys : Le privilège qu’il a fini par obtenir ?

Cédric Villani : Il l’a obtenu. On trouve, dans les éditions de Pascal disponibles sur Gallica, le texte de ce privilège, ainsi que des indications sur ses plans économiques : il avait conscience que sa Pascaline était trop chère, qu’il fallait en baisser le prix, la produire en série, et il voulait pour cela un monopole, un marché réservé. C’est très proche de ce qu’il fera plus tard avec l’aventure du carrosse à cinq sols — la première entreprise de transport en commun au monde.

Étienne Ghys : Peut-on dire que c’est lui qui a eu l’idée du transport en commun ?

Cédric Villani : Ils étaient quatre associés, je ne saurais pas dire lequel en a eu l’idée le premier — mais avant eux, en tout cas, personne n’avait formulé explicitement ce principe : un véhicule qui se déplace à horaire fixe, à tarif fixe, même s’il n’y a aucun passager à bord. C’est documenté : la première ligne aboutissait au jardin du Luxembourg, puis il y en a eu une deuxième, une troisième, une quatrième, et même une ligne circulaire avec un tarif différencié selon l’endroit où l’on descendait.

Étienne Ghys : Cinq sols, c’était beaucoup ?

Cédric Villani : C’était la limite acceptable — la preuve, quand le tarif est passé à six sols, il y a eu de vives protestations. Le service a tenu, et ç’a été un vrai succès, dont tout le monde a parlé, malgré quelques cafouillages : à un moment, le Parlement a décidé, contre l’avis du roi, de le réserver aux gens de haute condition et d’en exclure les soldats et les domestiques. Il semble aussi qu’un noble entrant dans le carrosse pouvait faire sortir les autres passagers — ce qui chagrinait Pascal, sans qu’on sache si c’est parce qu’il trouvait cela injuste ou parce que cela nuisait au modèle économique.

Étienne Ghys : Est-ce que ça a été une opération financière rentable pour lui ?

Cédric Villani : Je n’ai pas étudié la question d’assez près pour l’affirmer, mais le service a tenu le coup, contrairement à la Pascaline, qui n’a jamais été rentable. Il a fini par disparaître, une quinzaine d’années après la mort de Pascal — mais il aura tenu.

J’ai insisté sur le fait que Pascal a des idées claires et originales sur certains ressorts concrets de la politique. Mais il a aussi des images, des métaphores politiquement très fortes, qu’on retrouve encore aujourd’hui dans des contextes très actuels. En voici un exemple, tiré de son texte sur la machine : « La coutume de voir les rois accompagnés de gardes, de tambours, d’officiers — toutes les choses qui plient la machine vers le respect et la terreur — fait que leur visage, quand il est quelquefois seul et sans ces accompagnements, imprime dans leurs sujets le respect et la terreur : et de là viennent ces mots, que le caractère de la divinité est empreint sur son visage. » Je me suis habitué à voir tel personnage toujours passer avec son carrosse, ses gens, un grand roulement, et cela m’impressionne ; quand je le vois seul, mon réflexe reste de ressentir cette émotion. Et le monde, qui ne sait pas que cet effet vient de la coutume, croit qu’il vient d’une force naturelle. Pascal a donc bien en tête cette idée du réflexe, du travail sur l’inconscient — ce qu’on appellerait aujourd’hui le nudge — qui permet de faire passer des messages de façon subreptice. J’ai retrouvé cet effet dans ma vie politique, lorsqu’il fallait expliquer un paradoxe à l’Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques : en 2019, le scepticisme vaccinal restait élevé en France, mais il avait nettement reculé sur les deux années précédentes, alors même que le gouvernement avait imposé en 2017 de nouvelles vaccinations obligatoires. Je pensais, en 2017, que cette obligation allait braquer les gens et renforcer leur méfiance. Deux ans plus tard, force est de constater que je m’étais trompé, comme beaucoup d’autres : le scepticisme avait reculé. La meilleure explication que j’y vois encore aujourd’hui, c’est cette idée de la machine pascalienne : on force les gens à se faire vacciner, mais ils y vont, la voisine s’y met, les enfants aussi — et on s’y habitue.

Étienne Ghys : Et ce réflexe, on le rationalise après coup en se disant que si on l’a fait, c’est que ce n’était pas si dangereux.

Cédric Villani : Exactement. Et dans d’autres domaines aussi : il faut d’abord contraindre les gens, puis la contrainte devient une habitude — on s’y fait, de la même façon qu’il a fallu contraindre les automobilistes pour la ceinture de sécurité, alors qu’ils n’en voulaient pas. C’est là qu’on retrouve le discours de Pascal sur la force de la machine, comme dans son fameux pari : c’est le fait d’aller à la messe qui, finit-il par dire, amène à croire, plutôt que l’inverse.

Le prisonnier, le jeu et le climat

Cédric Villani : Voici maintenant une image de Pascal qui me marque particulièrement, tirée d’un de ses textes sur le divertissement : « Un homme dans un cachot, ne sachant si son arrêt est donné, n’ayant plus qu’une heure pour l’apprendre, cette heure suffisant, s’il sait qu’il est donné, pour le faire révoquer : il est contre nature qu’il emploie cette heure-là, non à s’informer si l’arrêt est donné, mais à jouer au piquet. » On est dans sa cellule, on a une heure pendant laquelle toute sa vie peut se décider ; en s’activant, en s’informant, en s’agitant, on peut peut-être se sauver. Mais au lieu de cela, on joue au piquet, à un jeu de hasard, on s’occupe l’esprit. J’y vois une métaphore parfaite de notre civilisation face au réchauffement climatique : on connaît le mal, on connaît les remèdes, on sait qu’on pourrait résoudre les choses dans le peu de temps qu’il nous reste — les vingt-cinq ans que nous laisse le GIEC, ou même moins, une heure à l’échelle de la société. Et pourtant, on s’occupe : on se lance de grands défis, on se fait la guerre, on se chamaille en se demandant s’il vaudrait mieux faire ceci plutôt que cela. Pascal n’avait pas la crise écologique en tête, mais une bonne image a cette faculté de s’appliquer à des contextes très différents. Ce qui m’amène à une question : que penseraient les sensibilités politiques d’aujourd’hui de Pascal ? Ce qui est remarquable, c’est que chacune peut y trouver une raison de l’aimer. Si l’on est un libéral convaincu, on ne peut qu’admirer l’entrepreneur audacieux, qui bouscule les choses par le progrès technique en essayant de changer le monde — un Steve Jobs avant l’heure. Je me souviens d’un dîner au siège de Google France, où un grand nom de la Silicon Valley, professeur à Stanford et scientifique senior chez Google, avait ouvert la soirée en disant son émotion d’être dans la ville de Blaise Pascal — pour lui, le premier informaticien, le premier à avoir voulu changer le monde par la technologie.

Un penseur récupéré par tous les courants

Cédric Villani : Si l’on est de la droite classique et conservatrice, on ne peut qu’admirer l’élégance de sa langue, sa défense de la religion catholique — au point que le pape a un jour évoqué l’idée de le canoniser.

Étienne Ghys : Il ne l’a pas vraiment proposé.

Cédric Villani : Non, mais il a mis l’idée dans l’air, même si elle a été contestée. Pascal est aussi un conservateur en ce qu’il pense qu’il existe un ordre des choses. Sa fameuse phrase — « la force sans la justice est tyrannique » — est aujourd’hui surtout reprise à gauche pour dénoncer la tyrannie : je l’ai vue sur d’immenses drapeaux français, dans les manifestations contre la réforme des retraites. C’est une version tronquée de sa pensée réelle : pour Pascal, ce qui est fort s’impose naturellement, et il est vain de vouloir rendre fort ce qui est juste — on peut en revanche essayer de rendre juste ce qui est fort. Pour qui a lu les classiques de la philosophie politique, cela rappelle le socle de la pensée de Maurras : il existe un ordre naturel, des forts et des faibles, et il faut le respecter — quand le poussin naît, ses parents sont forts pour le protéger. Pascal ne parle pas de droit divin — il dit bien, dans un autre discours, que tout cela relève du hasard —, mais il pense que cet ordre doit être préservé, ces inégalités acceptées. Ce n’est donc pas du tout un révolutionnaire. Et pourtant, la gauche l’aime bien : il a ses pages qui dénoncent l’absurdité du monde, et surtout sa brillance rhétorique. Antoine Compagnon rapporte qu’à une époque, chez les communistes, on faisait lire les Provinciales comme une école de rhétorique — pour trouver les armes du combat contre le capitalisme dans la langue et les mots.

Étienne Ghys : Pas les idées, mais la forme.

Cédric Villani : La forme. Et les écologistes, eux aussi, adorent Pascal. Alain Lipietz, l’un des auteurs qui ont le plus écrit sur l’écologie politique, en parle avec une adoration non dissimulée — d’abord parce que Pascal parle du lien entre les choses. Il y a l’homme, « roseau pensant », mais aussi l’idée que tout est interdépendant. Pascal écrit : « Je tiens impossible de connaître les parties sans connaître le tout, non plus que de connaître le tout sans connaître particulièrement les parties » ; ou encore : « Le moindre mouvement importe à toute la nature ; la mer entière change pour une pierre. » Il décrit un homme qui fait partie de son élément, qui n’est pas maître et possésseur de la nature, mais qui vit parmi elle. J’aime aussi cette citation : « Nier, croire et douter bien sont à l’homme ce que le courir est au cheval » — il n’efface pas la différence entre l’homme et l’animal, mais il dit que l’homme, comme le cheval, est porté par ses sentiments et ses aspirations : un animal parmi les animaux. C’est très différent de ce à quoi on a souvent réduit la pensée de Descartes, l’animal-machine opposé à l’homme. Pascal a aussi ce goût du paradoxe, l’un des ressorts de la pensée écologiste. Serge Moscovici, l’un des philosophes les plus respectés de l’écologie politique, disait : les libéraux voient le monde comme régi par des équations, un immense tableau où il suffit de corriger une erreur ici ou là ; la gauche classique s’attache aux contradictions — quand le développement entre en conflit avec les aspirations d’une classe. Les écologistes, eux, s’intéressent aux paradoxes : par exemple, l’effet rebond, qui fait que des technologies plus sobres n’empêchent pas de consommer davantage, ou de perdre toujours autant de temps dans les transports. Et l’attirance de Pascal pour le paradoxe en fait, elle aussi, quelqu’un d’aimé par ceux qui réfléchissent à l’écologie. J’aurais pu ajouter, pour les communistes, un mot cher à Pascal comme à eux : dialectique. On pense évidemment à Marx, mais Pascal est l’un des créateurs de la dialectique moderne — dans sa figure rhétorique, sa façon d’aborder le raisonnement par la contradiction permanente. Rien d’étonnant à ce que des marxistes s’y retrouvent. C’est assez surprenant : chaque grand courant politique peut se reconnaître en Pascal et s’y trouver des affinités. Mais lui, qu’en pensait-il vraiment ? À quel parti aurait-il adhéré ? J’ai posé la question à Laurent Thirouin, de l’université Lyon II, sans doute le plus grand spécialiste contemporain du pari pascalien et l’un des plus grands spécialistes de Pascal. Il m’a répondu, bien embarrassé de le ranger dans un parti : dans sa jeunesse, il avait écrit un article qui parlait de Pascal comme d’un « conservateur de la dérision », un conservateur sarcastique. Pascal est un conservateur, mais de ceux qui passent leur temps à dénigrer l’ordre conservateur lui-même — assumant sans cesse cette position paradoxale : il faut respecter l’ordre et les institutions, mais tout cela repose sur le hasard, tout ce que nous racontent les puissants n’est que du vent. Un conservateur sarcastique de ce genre devrait normalement se faire détester de tous : les tenants de l’ordre finissent par lui reprocher de les dénigrer sans cesse, et les révolutionnaires par lui reprocher de ne jamais passer à l’action. Mais Laurent Thirouin le dit bien : c’est la position de quelqu’un que tout le monde devrait détester, et que pourtant tout le monde finit par aimer. C’est Pascal — il occupe une place unique.

Un dernier point, sur lequel je me suis épanché dans un texte écrit pour l’Institut culturel autrichien : on peut reprendre le pari de Pascal — conçu pour entraîner les gens vers la religion — et l’appliquer, avec le même raisonnement, à l’engagement politique. Le raisonnement du pari, tel qu’on le résume d’habitude, dit à peu près ceci : le gain d’une vie juste et pieuse, c’est une infinité de bonheur dans l’au-delà, donc même si les chances que Dieu existe sont infimes, on a intérêt à parier sur lui. C’est la version mathématique, mais c’est aussi la version un peu simpliste. Le vrai raisonnement de Pascal est un raisonnement par l’absurde. Il dit à peu près : vous ne voulez pas croire, vous avez vos raisons — mais lesquelles ? Vous dites être trop rationnel pour croire : vraiment ? Si vous étiez pleinement rationnel, en posant les probabilités, la raison même vous commanderait de croire. Si vous ne croyez pas, ce n’est donc pas par excès de raison, mais pour d’autres raisons, irrationnelles. Alors commencez par adoucir les passions qui vous empêchent de croire, faites les choses de façon plus mécanique, « abêtissez-vous », dit-il : faites comme les croyants, et voyez ce qui se passe en vous. En politique, on peut décalquer ce raisonnement — ce n’est pas tout à fait original : il y a une jolie allusion à cela dans Ma nuit chez Maud, d’Éric Rohmer, où un instituteur communiste explique à son ami que l’histoire a peu de chances d’avoir un sens objectif, mais que c’est la seule hypothèse qui donne un sens à son engagement, et qu’il est donc bien obligé de parier là-dessus — ce qui l’empêche de sombrer dans la dépression. On peut développer le parallèle : vous ne voulez pas vous engager en politique, vous dites que c’est irrationnel, que vous êtes trop rationnel pour ça — mais posons les gains et les pertes. Que risquez-vous ? Peut-être de vous faire insulter, de perdre quelques heures — et il y a bien d’autres façons de perdre son temps. Et si vous vous engagez pour une cause juste, pour la planète, le gain potentiel, c’est de sauver le monde : même avec un coefficient de pondération extrêmement faible, cela l’emporte sur n’importe quelle mise. Si c’était vraiment la rationalité qui vous guidait, elle vous commanderait de vous engager. Peut-être que ce qui vous en empêche est ailleurs — une honte, une peur, l’idée que militer serait une trahison. Et si vous ne voulez pas trop y réfléchir, commencez par aller dans un parti, distribuer des tracts, militer, et voyez ce qui se passe en vous : peut-être que la foi dans l’engagement viendra, petit à petit. Ce serait le parallèle le plus fidèle du pari de Pascal, appliqué aux partis.

Étienne Ghys : Tu peux d’ailleurs expliquer que c’est comme ça qu’il parlait des probabilités, au départ ?

Cédric Villani : Pascal introduit les probabilités avec sa règle des partis — les partis, c’est-à-dire la façon de répartir la mise entre les joueurs lorsqu’une partie est interrompue. Il y a là un jeu de mots historique assez extraordinaire, puisqu’on retrouve plusieurs fois le mot « parti », selon l’une ou l’autre orthographe.

Étienne Ghys : Tu crois que c’est un jeu de mots conscient de sa part ?

Cédric Villani : À l’époque, le mot « parti politique » n’existait pas — on parlait peut-être du « parti de » tel ou tel, mais les partis politiques tels qu’on les connaît sont apparus après la Révolution française, au XIXe siècle. C’est donc un gigantesque jeu de mots historique, en tout cas c’est ainsi que j’aime le voir : appliquer aux partis politiques, qui n’existaient pas à son époque, ce que Pascal avait développé pour les probabilités avec sa règle des partis — comment partager la mise dans un jeu de hasard. J’ai la faiblesse de penser qu’il aurait bien aimé ce jeu de mots.

Étienne Ghys : Tu ne m’as toujours pas répondu : il voterait pour qui, aujourd’hui ?

Cédric Villani : Je vais y plaquer mes propres sentiments… Mais si vraiment il fallait trancher, je pense qu’il ne voterait certainement pas pour un parti révolutionnaire. Il voterait pour un parti qui, selon sa doctrine, reconnaît l’ordre établi tout en cherchant à l’améliorer un peu. À mon avis, c’est un chrétien-démocrate — c’est un peu bête à dire, ce n’est pas une famille politique qui fait rêver aujourd’hui, et j’espère que mes amis chrétiens-démocrates qui m’écoutent ne s’en formaliseront pas : ce sont tout de même eux qui ont construit l’Europe, le peu qui en a été bâti jusqu’ici, et leur influence politique dans les derniers siècles n’a rien de honteux.

Étienne Ghys : Merci Cédric, je crois que c’est un point de vue original sur Pascal. Quelle musique te semble adaptée à lui ?

Cédric Villani : En matière de musique, je pense qu’il vaut mieux chercher à s’adapter au style plutôt qu’au fond : un style d’une grande élégance, plein de paradoxes, et d’une grande fragilité. Je choisirais volontiers Francis Poulenc, pour son côté néoclassique, son souci de l’économie et de l’élégance, son usage du clavecin à une époque où ce n’était plus du tout la mode, et son sens très sûr de la nuance.

Étienne Ghys
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