L’Académie des sciences consacre une série de podcasts, en partenariat avec Canal Académies, aux artistes dont l’œuvre puise dans les mathématiques. Au micro, Étienne Ghys, l’un de ses deux secrétaires perpétuels, s’entretient avec eux de cette relation entre art et science. Cortex Média a retranscrit ces échanges, à lire ci-dessous.
Fondateur de l’Institut de mathologie, l’artiste lyonnais Pierre Gallais construit des ellipsoïdes en bois et des œuvres en plein champ à partir de figures mathématiques. Avec Étienne Ghys, il raconte comment ses créations, du tuyau serpentant sur les marches d’une église aux bottes de foin disposées en orbites elliptiques, naissent toujours du dialogue entre rigueur géométrique et histoire concrète.
Étienne Ghys : Je suis face à Pierre Gallais, artiste plasticien lyonnais. Pierre, dans quelle sorte d’art te classerais-tu ? Est-ce que tu aimes être classé ?
Pierre Gallais : Je n’arrive pas à me classer, et c’est bien dommage, ça me simplifierait la vie. Mon seul classement possible, ce sont les mathématiques : ce sont elles qui soutiennent tout mon chemin et relient les différentes branches de ma pratique.
Étienne Ghys : Es-tu un artiste contemporain ? Un artiste conceptuel ?
Pierre Gallais : Contemporain, oui. Conceptuel, pas tout à fait dans le sens où on l’entend dans le milieu des arts plastiques : j’ai besoin de concepts, mais j’ai aussi besoin de l’objet concret. J’ai une pratique artistique classique — j’ai fait de la peinture — mais j’ai découvert qu’en réalité, ce que je faisais consistait à réexploiter ce que je connaissais en mathématiques.
Étienne Ghys : Ce ne sont donc pas seulement les objets que tu fabriques ; il y a une vraie démarche intellectuelle derrière ?
Pierre Gallais : J’aborde la chose de deux façons. Tantôt ce sont les mathématiques qui me conduisent à produire un objet, parce que j’ai une idée ou que j’en fais la rencontre et que j’ai besoin de la concrétiser. Tantôt, face à un objet ou une situation concrète, j’ai besoin de la saisir à travers une réflexion mathématique.
Étienne Ghys : Nous nous sommes rencontrés il y a une vingtaine d’années, quand tu es venu au laboratoire de mathématiques chercher des informations sur les géodésiques, sur les ellipsoïdes. J’ai découvert avec stupéfaction que tu construisais des ellipsoïdes en bois, très réussis, et que tu déroulais du scotch sur leur surface pour voir à quoi ressemblaient certaines courbes. Qu’est-ce que tu connais en mathématiques, et as-tu besoin de les comprendre pour travailler ?
Pierre Gallais : J’ai besoin de les comprendre, ça, c’est clair, je ne fais pas de « pipeau » autour des mathématiques : quand j’en fais, je suis mathématicien, avec mes limites. J’ai fait l’École centrale de Lyon, puis un troisième cycle de mathématiques — j’ai renoncé à la thèse parce que j’étais longtemps resté en balance entre mathématiques et art. L’image que je répète souvent, c’est celle de la toiture et de la charpente : l’art, c’est la toiture, ce qui nous intéresse au premier coup d’œil, mais une toiture sans charpente ne tient pas debout. Les mathématiques sont pour moi cette charpente. J’ai suffisamment de compétences et d’intérêt pour tenir les deux bouts.
Étienne Ghys : Je vois sur les murs de ton atelier des cylindres, des boîtes de conserve coupées en morceaux. D’où vient cet amour des cylindres ?
Pierre Gallais : Je suis passé par un lycée technique, avec une pratique de dessin industriel, puis par une classe préparatoire aux Arts et Métiers, où l’on faisait de la géométrie descriptive. Je suis tombé amoureux, disons, des intersections : la façon dont on trace l’intersection de deux surfaces du second degré, en obtenant une courbe du quatrième degré, donnait des résultats surprenants. C’est ce plaisir-là que je cherche encore à reproduire.
Étienne Ghys : Tu m’avais raconté une aventure : un concours dans un village où l’on te donnait un tuyau à installer sur les marches d’une église.
Pierre Gallais : C’était un tuyau en fonte, sur les marches de l’église de Voiron. J’avais proposé, comme projet, de faire l’intersection d’un tuyau avec les marches. La différence avec quelqu’un de purement mathématicien, qui s’intéresserait seulement à l’intersection, c’est que pour moi il s’agissait de mettre ça en dialogue avec un élément existant qui a une histoire. Les mathématiques ont besoin d’être nourries par d’autres histoires.
Étienne Ghys : Ce tuyau faisait environ trois mètres de long ?
Pierre Gallais : Trois mètres, et j’ai réussi à créer une illusion de onze mètres. Il pénétrait dans les marches et ressortait. C’est tout un travail de mathématiques, un peu comme la couture : je calculais le patron, la courbe à dessiner sur une feuille de papier en l’appliquant sur le tuyau, pour donner l’illusion d’un tuyau tantôt en dessous, tantôt au-dessus de marches datant de la fin du XIXe siècle. Les marches étaient irrégulières, je n’avais pas le droit de me tromper : quatre jours de travail en tâtonnant au bureau, puis une seule journée pour découper et installer. Le lendemain, un passant m’a demandé ce qu’on avait bien pu installer là.
Étienne Ghys : Il y a un autre exemple que j’aimerais que tu précises : les bottes de foin que tu as organisées dans un champ, dans la Nièvre.
Pierre Gallais : C’était à l’occasion d’un symposium pour le passage à l’an 2000 : le département de la Nièvre avait marié un artiste à chacun des trente-deux cantons, et j’avais été tiré au sort pour Saint-Seine.
Étienne Ghys : Tu avais disposé les bottes de foin non pas de manière régulière, mais en suivant les trajectoires elliptiques des planètes autour du Soleil, selon les lois de Kepler.
Pierre Gallais : Voilà. Sauf que le Soleil n’existait pas : c’était un foyer vide, l’un des deux foyers de l’ellipse.
Étienne Ghys : Tu es un amoureux de tout ce qui est conique, quadrique, ellipsoïde.
Pierre Gallais : Oui. S’il fallait définir ma personnalité, il y a des gens qui sont cercles et carrés ; moi, je serais plutôt parallélogramme et ellipse — un côté un peu baroque. L’ellipsoïde, on le retrouve souvent dans la nature, par exemple dans les galets sur la plage.
Étienne Ghys : Est-ce que la reconnaissance de ton travail par les autres — artistes, public, y compris financièrement — compte pour toi ?
Pierre Gallais : Oui, bien sûr, parce que l’art n’existe vraiment que lorsqu’il sort de l’atelier, quand on le partage. C’est d’ailleurs pour ça que nous nous sommes rencontrés : je veux montrer aux mathématiciens qu’il peut y avoir une forme de sensualité dans la pratique des mathématiques, et montrer, réciproquement, dans le monde de l’art, que l’art peut s’appuyer sur elles — et qu’on trouve du plaisir dans les deux. J’ai eu la chance de faire suffisamment de mathématiques pour m’accomplir dans les deux mondes, et j’ai envie de le partager. C’est difficile tant qu’on n’est pas une vedette ; j’ai eu une certaine reconnaissance en travaillant sur des installations pour des concerts de musique électroacoustique, mais dans le milieu des arts plastiques, ça patine davantage.
Étienne Ghys : Est-ce que ça t’attriste ?
Pierre Gallais : J’aimerais bien devenir une vedette, mais pas plus de deux ans — j’ai besoin d’être seul. C’est frustrant de ne pas pouvoir partager des idées qu’on a envie de partager ; on se dit que ça va disparaître avec nous.
Étienne Ghys : Es-tu satisfait de la manière dont les mathématiciens reçoivent ton travail ?
Pierre Gallais : Ça a évolué. Au début, comme je suis plein d’humour, ça les faisait rire. Avec le temps, à force d’insister, ils ont compris que j’avais une vraie culture mathématique, que je ne racontais pas n’importe quoi, et que je la mettais en œuvre. Il y a eu une considération, et je participe désormais avec eux, en proposant des objets, des solutions. Je déplore tout de même un certain manque de curiosité, d’ouverture des mathématiciens vers autre chose. Aujourd’hui, grâce aux logiciels, beaucoup font de très belles images — mais ça reste de l’illustration des mathématiques. Moi, je ne fais pas de l’illustration : quand tu m’as envoyé ton papier sur la sphère, à la limite de ma compréhension, j’ai fait des mathématiques pendant trois mois pour me l’approprier, avant d’en faire une grosse boule qui a ensuite évolué.
Étienne Ghys : L’art prend toute la vie, on peut terminer là-dessus. J’ai devant moi ce mur couvert d’ellipsoïdes, de formules, de lemniscates de Bernoulli, de cylindres qui s’interpénètrent, de trajectoires képlériennes — et je peux signaler l’existence de ton site, l’Institut de mathologie.
Pierre Gallais : Oui, l’Institut de mathologie.



