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Les mathématiques à l'œuvre : les mathématiciens sont-ils des créateurs ?

Publié le
22.09.2026

L’Académie des sciences consacre une série de podcasts, en partenariat avec Canal Académies, aux artistes dont l’œuvre puise dans les mathématiques. Au micro, Étienne Ghys, l’un de ses deux secrétaires perpétuels, s’entretient avec eux de cette relation entre art et science. Cortex Média a retranscrit ces échanges, à lire ci-dessous.

Membre de l’Académie des beaux-arts, l’artiste Fabrice Hyber a grandi dans une ferme sans art ni culture générale, mais fort en mathématiques. Avec Étienne Ghys, il raconte comment son goût d’enfant pour les courbes de niveau l’a mené, par des chemins détournés, à une œuvre nourrie de topologie et de René Thom — et pourquoi il préfère ne jamais tout à fait comprendre ce qui le fascine.

Étienne Ghys : Je suis face à Fabrice Hyber. Tu es un artiste plasticien, je crois que c’est le mot qu’il faut employer ?

Fabrice Hyber : « Plasticien », c’est un mot complètement administratif des années 1970 en France, qui ne me correspond pas vraiment — ce n’est pas du tout international, d’abord. Je préfère « artiste », tout simplement, parce que ça permet de réinventer le mot en permanence : on ne sait jamais tout à fait ce que c’est. Je produis des peintures, mais aussi des comportements, des situations, des dessins, des objets.

Étienne Ghys : Peux-tu nous dire pourquoi tu t’appelles Hyber, sans le « t » final de ton nom, Hybert ?

Fabrice Hyber : J’ai toujours voulu que mon nom devienne un préfixe plutôt qu’un simple nom — j’ai toujours joué avec. Je l’écrivais déjà en minuscule, en le rapprochant d’« hyper », de « méga ». Je me suis amusé à enlever le « t » : « hyber », en pleine santé.

Étienne Ghys : Ce qui m’intéresse, c’est ton lien à la science, et en particulier aux mathématiques. Comment cela a-t-il commencé ?

Fabrice Hyber : J’ai fait des études de mathématiques au début. Très vite, gamin, j’étais doué pour ça, j’avais un accès facile à cette pensée-là. Je suis né à la campagne, de parents agriculteurs, sans culture générale à la maison — un peu de littérature du côté de ma mère, c’est tout. Alors j’ai pris une année d’avance, puis deux, j’étais fort en maths, c’était naturel pour moi. J’ai découvert l’art au lycée, en visitant avec ma professeure d’histoire-géo l’un des deux seuls musées d’art contemporain qui existaient alors en France. Là, j’ai vu des choses que je ne connaissais pas, que je ne trouvais dans aucun livre à la maison — des œuvres du mouvement Supports/Surfaces, de Gaston Chaissac, de Victor Brauner. Je me suis dit : voilà un univers que je ne connais pas, je veux comprendre. J’avais la même attitude en mathématiques : ce qui m’intéressait, c’était de comprendre comment les choses fonctionnaient, de façon théorique, presque métaphysique — pas de façon technique.

Étienne Ghys : Y avait-il, chez le jeune étudiant que tu étais, un lien entre les mathématiques et l’art ?

Fabrice Hyber : Il y avait un lien par la création : je pensais que les mathématiciens créaient quelque chose. J’étais fasciné par tout ce qui touchait à l’espace, à la géométrie — j’adorais les courbes de niveau, en géographie. J’essayais même de refaire le tracé du canal du Midi, parce que je trouvais qu’il n’était pas bien fait. J’avais quatorze, quinze ans.

Étienne Ghys : Tu étais donc plus intéressé par la géométrie que par les équations différentielles, pour simplifier ?

Fabrice Hyber : Je ne suis pas sûr. J’ai d’abord passé le concours de l’École des beaux-arts, à Nantes, et j’ai été admis. Je me suis dit : je vais faire de l’art, parce que j’aurai le temps de faire des mathématiques à côté — si je fais des mathématiques, je n’aurai pas le temps de faire de l’art. J’ai pris quelques cours en plus, j’ai gardé mes livres, mais je m’en suis assez vite éloigné. Il m’est resté, en tête, la topologie, les « vitesses intersidérales » — le côté extraordinaire d’un calcul de quelque chose d’inaccessible. C’est le côté inaccessible qui m’intéresse.

Étienne Ghys : Parlons de ce qui nous intéresse tous les deux : comment as-tu rencontré Henri Poincaré ?

Fabrice Hyber : Je ne me souviens plus des détails exacts — je ne l’ai pas rencontré, je l’ai lu — mais je me souviens de son travail sur les déformations, sur les formes.

Étienne Ghys : Ce qui m’interpelle, c’est qu’on peut être fasciné par quelque chose qu’on ne comprend pas en profondeur — tu n’es pas le seul artiste dans ce cas.

Fabrice Hyber : On est fasciné, et on veut comprendre. Mais tu sais, une œuvre d’art, tu la captes une première fois, puis tu n’arrives plus à la comprendre de la même manière la deuxième fois. Prends le Grand Verre de Duchamp, ou le Carré noir de Malevitch : la première fois, tu captes la situation, le positionnement intellectuel, ce que l’artiste veut partager. Et puis, une fois qu’on a compris, on n’a plus tout à fait envie de le comprendre de la même façon — et j’adore ça.

Étienne Ghys : C’est-à-dire que tu ne comprends plus quelque chose que tu as compris ?

Fabrice Hyber : Oui, parce qu’à un moment donné, toutes les connexions se font, c’est très clair — puis, à un autre moment, ce n’est plus si clair que ça. Ça, je trouve ça très intéressant.

Étienne Ghys : Pour moi, ce n’est pas la même chose. Une fois qu’un concept ou un théorème mathématique est compris, il est engrangé, une fois pour toutes.

Fabrice Hyber : C’est différent, parce qu’avec une œuvre d’art, tu n’as pas d’emblée toutes les clés en face de toi. C’est à toi de décortiquer, comme lorsque tu regardes un paysage : il y a le ciel, l’eau, la chaleur, le vent. Si tu ne prends pas tout ça en compte, si tu ne sais pas le lire, tu ne comprends pas le paysage, tu vois juste l’image.

Étienne Ghys : Nous avons récemment parlé d’un autre mathématicien, René Thom, très proche de l’esprit de Poincaré. Il y a aussi des mathématiciens très différents, davantage portés sur la rigueur et la structure, comme Grothendieck ou Jean-Pierre Serre. Est-ce que cela t’inspire de la même manière ?

Fabrice Hyber : Je ne connais pas bien tout le monde, mais René Thom me fascine : il y a chez lui un côté inaccessible, et en même temps on sent une pensée très raisonnée, presque une invention — un vocabulaire, une poésie. Grothendieck, je m’y suis plongé plus récemment, et c’est fascinant aussi, même si je connais moins bien son œuvre.

Étienne Ghys : Ce qui m’a interpellé, c’est que tu parlais tout à l’heure des courbes de niveau — c’est exactement ce qui intéressait Poincaré et Thom. Le premier article de Thom s’intitule « Sur les variétés de niveau d’une fonction sur une variété » : comprendre ce qui se passe quand on passe d’un niveau au niveau suivant, où apparaissent les points singuliers — un col, un sommet, une vallée.

Fabrice Hyber : Dans mes lectures, je me suis dit que la représentation d’espaces à une, deux, trois, quatre, mille dimensions, c’était aussi des espaces de l’ordre du vivant. J’imaginais qu’un arbre représentait des espaces différents à des moments différents — entre la feuille, la branche, la cellule — et que chaque feuille était un monde avec ses propres dimensions. C’est ce que je voulais représenter dans mon travail avec toi autour du carré : le monde comme s’il n’arrêtait pas d’être plié, écrasé, passant d’une dimension à trois, à sept, à six — jusqu’à se réduire à un seul mot, ou un point.

Étienne Ghys : Tu évoquais un jour, à propos d’un hommage à René Thom qui représentait une sorte de fissure — un peu comme L’Enlèvement de l’Europe de Dalí —, l’idée qu’il faudrait une dimension de 1,7. Tu savais très bien que c’est précisément ainsi que les mathématiciens modélisent les fissures ou les fractures, en leur donnant une dimension qui n’est pas un nombre entier — entre 1, la droite, et 2, le plan.

Fabrice Hyber : C’est exactement ce que j’aimais dans cette topologie-là : mon professeur de mathématiques racontait des histoires pour faire comprendre les espaces qu’il expliquait. J’ai retrouvé ça chez René Thom : même dans les mots qu’il utilise pour nommer ses catastrophes — le papillon, la vague —, c’est juste parfait. C’est là que l’artiste et le mathématicien ne sont pas si loin l’un de l’autre. Mais l’artiste, lui, essaie toujours de représenter ces façons de penser par les images les plus accessibles possible.

Étienne Ghys : Es-tu satisfait de la manière dont les mathématiciens reçoivent ton travail ?

Fabrice Hyber : Je n’en connais pas beaucoup, j’en ai croisé quelques-uns à l’occasion d’une exposition à la Fondation Cartier — plusieurs mathématiciens étaient venus, avaient discuté longuement. On m’a rapporté que l’un d’eux avait été très impressionné par mon travail, ce qui me fait plaisir : je sais qu’il y a une tentation, chez les uns comme chez les autres, d’essayer de trouver des solutions qui embrassent la vie — c’est ce qu’on cherche, en fait.

Étienne Ghys : Tu es aussi ambassadeur de l’Office national des forêts. Concrètement, ça veut dire quoi ?

Fabrice Hyber : Que je les accompagne dans la défense de leur idée de la forêt — une forêt vivante, avec des arbres, des animaux, et surtout les gens qui passent. Le rôle de l’artiste, ce n’est pas de se protéger du monde : il est dans le monde, et il doit partager au maximum autour de lui tout ce qu’il peut faire. C’est ce que j’essaie de faire ici, en Vendée, et partout où j’installe quelque chose.

Étienne Ghys : Pour terminer : nous avons évoqué plusieurs fois l’idée de faire quelque chose ensemble.

Fabrice Hyber : J’aimerais qu’on continue cette histoire de représentation du monde, et qu’on la rende théâtrale — des images de nos visions du monde par rapport aux mathématiques, qui pourraient être très courtes, des ensembles de vidéos les unes à côté des autres, pour montrer ce qu’est le monde quand on essaie de le réitérer, comme une sorte de terraformation par la pensée.

Étienne Ghys
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