L’Académie des sciences consacre une série de podcasts, en partenariat avec Canal Académies, aux mathématiciens d'aujourd'hui. Au micro, Étienne Ghys, l’un de ses deux secrétaires perpétuels. Cortex Média a retranscrit ces échanges, à lire ci-dessous.Après plusieurs années de vie politique, comment revenir aux mathématiques ? Dans ce second volet, Cédric Villani évoque avec Étienne Ghys la fin de son mandat, le choc de sa défaite électorale et les questions très concrètes qui se posent ensuite.
Il parle aussi de la place des scientifiques dans la vie publique, de son retour progressif à l’enseignement et à la recherche, et de la manière dont il envisage la suite de son parcours.
Étienne Ghys : Il n’est pas impossible que tu replonges dans la politique ; pour l’instant, tu es dans une période un peu de calme, on peut dire.
Cédric Villani : De colloque en colloque, mais oui, c’est tout à fait ça. La journaliste du Parisien Essonne qui me faisait mon interview il y a quelque temps me disait : « Est-ce qu’il est possible que vous vous représentiez pour un mandat dans le futur ? » Je lui ai répondu oui, bien sûr. Et puis, je suis ressorti de là avec la conviction qu’il y a besoin de davantage de scientifiques en politique.
Étienne Ghys : Est-ce que cette conviction, qu’il y a besoin de davantage de scientifiques en politique, est partagée par le monde politique ? On parlait tout à l’heure de Napoléon ; Napoléon avait énormément de ministres qui étaient de grands scientifiques. La question que je te pose, c’est : est-ce que la même chose est vraie aujourd’hui parmi nos dirigeants ?
Cédric Villani : La réponse, c’est oui, pour une partie en tout cas, celle que j’ai côtoyée, et d’un peu tous les bords : ils sont convaincus que c’est une nécessité, que c’est important. La majorité, peut-être pas ; on n’a pas grand monde qui l’affiche. Et on voit que l’Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques, que j’ai présidé puis vice-présidé pendant mon mandat, n’a pas tout le poids qu’il devrait avoir — mais il y en a qui le disent vraiment. Et d’ailleurs, quand je n’ai pas été réélu, j’ai reçu des messages de soutien qui venaient — de tous les bords, vraiment de tous les bords. Pour te donner un exemple, pour ma campagne de réélection, j’ai eu des lettres de recommandation qui allaient de penseurs du moment bien marqués à gauche, des gens comme Gaël Giraud, qui critique tous les jours le gouvernement, jusqu’à Gérard Longuet, sénateur LR au parcours marqué par des moments de droite dure, qui écrivait qu’on avait vraiment besoin de gens ayant l’expérience scientifique en politique, et qu’il avait pu apprécier le travail que j’avais fourni à l’OPECST.
Étienne Ghys : Dis-moi des choses plus personnelles. Quand tu as appris que tu n’étais pas élu, qu’est-ce qui s’est passé ? Tu t’es désolé, effondré, amusé ? Ça a été une violence, tu es resté prostré pendant une semaine ? J’ai lu ton tweet, qui était très élégant, très correct. Ça a été un moment difficile pour toi, j’imagine — je parle à titre strictement personnel.
Cédric Villani : — C’est un vrai coup sur la tête. — Oui, un coup sur la tête, c’est comme ça que je l’ai décrit. Et ça vient… il faut imaginer : il est 20 h, la soirée électorale commence, tu es avec tous tes militants au café qui était le café de la campagne, il y a peut-être 60, 80, 100 personnes qui sont là les unes à côté des autres, tout le monde prend des cafés, fait des paris, etc. — Et vous étiez confiants, hein. — Oui. La campagne s’était bien passée, avec des difficultés bien sûr, je ne vais pas refaire le match, mais avec beaucoup d’élan, beaucoup de militants sur le terrain, et une alliance qui avait été faite sur le terrain entre communistes, socialistes, écologistes, insoumis — qu’on avait vraiment vue à l’œuvre dans la campagne, il y avait des gens de tous ces bords-là. Très bonne ambiance : de temps en temps, un journaliste venait prendre des sons, et toute la salle riait. On était confiants, et même les vieux routiers de la politique, qui avaient de l’expérience, étaient confiants : ça devrait passer, pas large, mais ça devrait passer. Et dès que les premiers résultats des bureaux commencent à arriver, vers 20 h 30, on se dit : ah, ça va être plus serré que ce qu’on croyait. On ne voit pas encore que ça va être perdu, mais petit à petit, résultat après résultat, c’est un peu en dessous de ce qu’on attendait, pour arriver finalement à 23 h, une fois tout recompté, à se dire… — 19 voix, c’est ça ? — 19 voix. Alors après, on a tout recompté, recompté, c’était peut-être 15, mais peu importe, ça faisait un écart de 0,03 %. Il faut d’abord un moment avant d’accepter, de réaliser. Et puis, au début, tu te dis : mais... Vraiment, il y a eu, je dirais, 24 heures pour l’accepter, et après, tout a été réglé, et je ne vois pas de motif sérieux de contester.
Étienne Ghys : Et pendant ces 24 heures, tu n’as pas été expansif, tu n’as pas engueulé tout le monde, tu n’as pas critiqué la planète entière.
Cédric Villani : Non, pas du tout, je n’ai pas critiqué. J’ai échangé pas mal avec les uns et les autres. Peut-être le premier coup de fil que j’ai reçu, c’est celui d’un responsable de l’Essonne du groupe Les Républicains, qui m’a dit qu’il était vraiment désolé, que c’était incroyable que les électeurs ne saisissent pas la chance d’avoir un profil original en politique qui les représente. Le type est un adversaire politique, mais en tant que personne, c’est un ami. Et en tant que citoyen, il dit : même si Cédric n’est pas de mon bord, c’est important pour la démocratie, ce genre de profil.
Étienne Ghys : Pour rester sur le côté personnel : donc ceci a entraîné des changements dans ta vie privée, tu as dû repenser tout ça en quelques heures.
Cédric Villani : D’abord, ce sont des choses très concrètes : j’avais déjà prévu mon organisation, par exemple le local de campagne — j’allais en faire ma nouvelle permanence, louer à titre personnel l’appartement au-dessus, de façon à être plus efficace sur les échanges et plus présent. Comme j’étais le seul à avoir fait campagne sur le thème de la préservation des terres agricoles, mon premier chantier de député allait être de harceler le gouvernement jusqu’à ce qu’on revienne sur la partie contentieuse qui restait à jouer — avec ce mandat, j’aurais eu la légitimité pour porter le sujet des terres agricoles. Et puis, du jour au lendemain, il a fallu tout repenser. Finalement, je vais reprendre ma vie d’universitaire, avec des cours à préparer, tout ça. En soi, ce n’est pas mauvais, et je suis très heureux de m’y relancer, mais c’est déjà…
Étienne Ghys : C’est juste quelque chose que je n’avais pas prévu. Juste un mot là-dessus : reprendre la vie universitaire, l’enseignement, je pense que ce n’est aucun problème pour toi. Replonger dans des questions de recherche est probablement plus difficile, peut-être plus douloureux, je n’en sais rien.
Cédric Villani : Il y a une question de douleur là-dedans ; c’est comme le sportif qui se remet à courir après avoir pris de la bedaine parce qu’il s’est arrêté pendant quelque temps.
Étienne Ghys : Donc où en es-tu dans cette réflexion ?
Cédric Villani : — Je suis déjà passé deux fois dans ma carrière, si je puis dire, par des périodes de vide. Quand j’étais au tout début de ma thèse, j’étais très occupé à être président du BDE — ma première activité politique, certainement — et ma thèse n’avançait pas, au point que mon directeur de thèse m’a envoyé des messages comminatoires. À l’époque, ce qui m’avait relancé, c’était la motivation de devenir caïman, comme on disait, agrégé-préparateur, quand mes professeurs de l’ENS, fort intelligemment, m’avaient fait miroiter ça. Et un deuxième trou, après un séjour à l’étranger, quand je suis revenu en France en 2004, avec le blues et des projets qui n’avançaient pas très bien ; un des éléments qui m’ont relancé, c’est quand le comité de l’École de probabilités de Saint-Flour m’a choisi comme l’un des intervenants de la prochaine école d’été, avec la mission d’écrire un cours de synthèse sur un sujet. — Enfin, le livre que tu as fini par écrire. — Enfin, le livre que j’ai fini par écrire, oui. À l’époque, c’était juste un cours ; je me disais, ce n’est pas assez, je vais faire un petit document de synthèse de 100 pages, que je vais écrire en trois mois, et qui sera intéressant. Finalement, j’y ai passé trois ans, ça a fait 1 000 pages, et ça a été un des morceaux de ma vie. Mais ce cours, au-delà du fait que c’est devenu un livre, c’est l’une des choses dont je suis le plus fier dans ma carrière : j’y ai vu la puissance que peut avoir la rédaction d’un cours pour se remettre dans le bain. Je crois que, malgré tout, quand on pense à ma carrière scientifique, les gens pensent tout de suite aux théorèmes démontrés et à ce genre de choses, mais je pense que l’activité dans laquelle j’ai eu le plus de succès en science, c’est la rédaction de notes de synthèse.
Étienne Ghys : — Je pense que c’est peut-être assez caractéristique des maths. — C’est possible, c’est possible. — Donc là, maintenant, ton projet, c’est d’écrire un livre. — Exactement. — Voilà.
Cédric Villani : Me relancer dans des cours sur cette question de synthèse, je le prends de façon opportuniste : il faut voir les avantages de ne pas se faire réélire. Un avantage de ne pas être réélu, c’est que je vais passer beaucoup plus de temps que prévu à la campagne. Un autre avantage, c’est que j’ai beaucoup plus de… qu’est-ce qu’on va dire ? Bon, j’expérimente, par exemple je me refais pousser les cheveux bien plus longs que ce que j’avais avant, ce genre de choses. Ça fait peut-être une vie de famille plus riche. Une vie de famille plus riche, à coup sûr ; c’est désastreux pour le reste. Sans vouloir étaler ma vie privée, je fais partie de ceux qui ont vu leur couple se briser en même temps qu’ils se lançaient en politique, et qui ont dû se reconstruire. Et c’est très, très fréquent. Ça pèse sans arrêt. Ça va aussi être l’occasion de lire davantage, l’occasion de participer davantage à la vie de l’école, et j’ai bien en tête que mon prochain projet, ça devrait être un ouvrage de synthèse. Pour en revenir aux mathématiques pures, il ne faut jamais dissocier cours et recherche. Alors, il y a des gens qui sont de très mauvais enseignants et de très bons chercheurs, ça existe. Mais moi, je fais partie de l’autre catégorie, comme toi je crois, de ceux qui ont besoin des cours pour alimenter leur recherche.
Étienne Ghys : Alors, on va conclure par un souhait : c’est que, parmi tes projets, il y ait le fait de travailler davantage pour l’Académie des sciences. D’accord ?
Cédric Villani : Cette belle académie qui a vu tant de grands noms et qui a été le premier organe de conseil scientifique aux politiques, 1666, si je ne dis pas de bêtise…
Étienne Ghys : — C’est ça, Colbert. — Colbert. — Merci Cédric, bonne chance pour ta nouvelle vie.



