Vie quotidienne
Parentalité

Manjit, 37 ans, miraculée du métro et handi-coach : "Le lit, c'est dépassé !"

Publié le
19.05.2026

"Sous la couette"
La nouvelle chronique de Cortex. Une série de récits intimes, provocateurs juste ce qu’il faut, toujours chaleureux.

Désir, couple, parentalité : quand le handicap bouscule et vient interroger les normes les plus ancrées.

Ici, chaque histoire part d’une vie réelle, d’une question parfois dérangeante, pour explorer ce qui se joue loin des discours officiels : les corps, les choix, les désirs et les trajectoires.

Pour ce second volet, voici le parcours de Majit, 37 ans.

1. La phrase qui pique

"Ah, vous pouvez avoir des enfants ?!" Un jour, j'ai parlé de mon projet de bébé. La personne est restée interloquée. C'est assez cliché : une femme en fauteuil roulant ne peut pas être maman !

2. Le moment gênant

"Comment vous faites pour...." En général, la personne, souvent "valide", ne termine pas sa phrase.

Mais j'ai saisi : "pendant l'acte sexuel ?".

Je peux comprendre que certains se posent la question. Ce n'est pas forcément de la curiosité malsaine mais ça reste très intrusif car personne n'oserait poser cette question à n'importe qui d'autre.

En général, je réponds : "C'est un travail à deux, qui ne fonctionne que si les partenaires sont engagés. Il n'y a pas de solution standard, on s'adapte, humainement et techniquement.Il faut surtout reconstruire la confiance et l’estime de soi. Sans ça, rien ne tient. Alors, le cerveau s'ouvre à d'autres possibilités et déploie des trésors de créativité."  

Et, là, tout à coup, ça fait rêver !


3. L'histoire

2010. La vie de Manjit bascule brutalement. Au sens propre. Un malaise, la chute sur les rails, et le métro qui la broie. La jeune femme de 21 ans survit, paraplégique, amputée du bras droit.
Face à ses parents, le verdict du chirurgien est sans appel : "Votre fille restera alitée toute sa vie".

Deux ans d'hospitalisation, puis deux de plus en clinique de réadaptation.


Au fil des mois, tout se reconstruit lentement. Le corps, d’abord. Les gestes du quotidien, ensuite. Très vite, une question s’impose, diffuse, intime : que devient une vie amoureuse lorsque le corps ne correspond plus aux normes du désir ?

L'épreuve du miroir

Deux ans et demi, c'est le temps qu'il a fallu à la jeune femme pour se regarder dans un miroir. "À l’hôpital, il n'y en avait pas, je ne voyais que mon visage et mon torse. Lorsque je me découvre enfin en entier, le choc est immense." Manjit doit apprendre, seule, à vivre avec un corps transformé et surtout avec le regard des autres qui, très souvent, l'exclut d'emblée de la scène amoureuse.

Son intimité se tarit, en silence. "Je ne me posais même plus la question. J'avais d'autres priorités : finir mes études -à l’hôpital, elle passe un BTS d'assistance de gestion puis un master RH- ou trouver un appart accessible." La sexualité devient un angle mort. "Quand on parle de handicap, on ne parle jamais de désir. Comme si nous étions asexués. Comme si nous devions apprendre seuls à être désirables, à aimer, à nous laisser aimer." Des échanges avec des hommes en situation de handicap la mènent inexorablement au même constat : "Ce n'est pas pour moi". Eux aussi ont renoncé.


Durant presque dix ans, elle n'explore rien. Mutilée. Bloquée. Pas seulement faute de rencontres mais d’espace pour s’y projeter.

Le déclic

À 28 ans, consolidée par plusieurs jobs dans les Ressources humaines, elle reprend confiance en elle, au point de s'inscrire sur des sites de rencontre. Mais, dès qu'elle aborde son handicap... "Ah, désolé". La plupart disparaissent. D'autres lui offrent leur pitié. Un dernier lui répond : "Je ne peux pas 'gérer' une femme sans jambe." "Ça m'a mise en rage. Je n'ai pas besoin d'être 'gérée', je ne recherche pas un aidant familial mais un compagnon". Malgré ces obstacles, elle comprend qu'il y a un "champ à explorer, un imaginaire à inventer".


Trois ans plus tard, elle crée AsHk Coaching – mon handicap, ma force ! avec l'objectif d'accompagner des personnes concernées par le handicap, la maladie, la neuroatypie ou LGBT+. Surtout des femmes, et quelques hommes. Très souvent, revient la même blessure, celle de l’intime. "Ce sont des corps et des âmes blessés. Beaucoup ont refoulé toute idée de relation, mis leur sexualité de côté et cessé de prendre soin d’eux-mêmes - à quoi bon ?. Pour certains, le handicap ou la maladie sont arrivés alors qu’ils étaient déjà en couple. Et tout s’est brisé."

Une relation épanouissante

En remettant le désir au cœur de sa vie, Manjit reconstruit peu à peu son rapport aux hommes, au couple et à son propre corps. "Quand on reprend confiance en soi, le regard des autres change. Avec le handicap, l’intime ne disparaît pas, il se réinvente."

Manjit vit désormais en couple, dans une relation qu’elle décrit comme "simple et épanouissante". "C’est le premier qui n’a pas réagi bizarrement."

Son prénom fait écho à ce parcours : "Man", le cœur ; "Jit", la conquête.

4. L'interview sans filtre


Pour revenir à la question du début : comment fait-on ?
D'une manière générale, le corps paraplégique doit être abordé de façon différente. Pour ma part, j’ai une arthrodèse dans le dos. Je dois donc m'adapter, avec des précautions de la part de mon partenaire et la nécessité de faire des pauses. Libre à chacun d'inventer son propre "mobilier" pour trouver la position la plus confortable.

Le lit, c'est dépassé !

Y-a-t-il malgré tout des situations qui restent délicates ?
Oui, notamment à cause des traitements qui touchent l'intimité, comme l'autosondage ou les problèmes de fuites urinaires. Certaines personnes portent des protections, utilisent des sondes la nuit ou sont équipées de stomies, des poches destinées à recueillir les selles. Ça reste des sujets difficiles à aborder dans le couple, qui peuvent être bloquants pour certains. Moi-même, au début de ma relation, j'avais du mal à en parler mais mon compagnon a très bien réagi.

Certaines personnes vont jusqu'à abandonner tout plaisir personnel ?

Pour le dire autrement, oui, elles renoncent même à la masturbation, par honte, insécurité ou tristesse. Elles ne parviennent plus prendre de plaisir de façon standard et n’osent pas explorer. Parfois, le blocage mental est total. Pour info, sur le volet technique, il existe quelques sex-toys adaptés qui facilitent la préhension.

5. La punchline

"Manjit, rescapée du métro, longtemps privée de vie intime, aujourd’hui en couple et dans un corps désirant. Et désiré !"

Emmanuelle Dal'Secco
4 min

Sommaire

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