L’Académie des sciences lance sa première série de podcasts en partenariat avec Canal Académies. Au micro, Étienne Ghys, l’un de ses deux secrétaires perpétuels : « J’aime parler de science et donner la parole à ceux qui la font, en France ou ailleurs, mais aussi à ceux qui s’y intéressent, qui l’utilisent ou qui travaillent avec des scientifiques. Les thèmes seront choisis au gré de mes rencontres, de l’actualité, des questions que l’on me pose, des échanges et des conférences auxquelles j’assiste, de ce qui pique ma curiosité. » Cortex Média a retranscrit ces échanges, à lire ci-dessous.
« Ne mange pas ça, c’est chimique. » Dans le langage courant, le mot « chimique » est souvent opposé à « naturel » et porte une connotation négative. Pourtant, comme le rappelle Bruno Chaudret, tout ce qui nous entoure est aussi fait de chimie.
Étienne Ghys échange avec le chimiste sur cette opposition entre naturel et chimique, sur l’image de sa discipline et sur le rôle de la chimie dans les progrès mais aussi dans les problèmes environnementaux auxquels nos sociétés sont confrontées.
Étienne Ghys : Je suis avec Bruno Chaudret, chimiste. J’aimerais qu’on discute aujourd’hui de l’expression « c’est chimique ». Je suis souvent surpris quand j’entends dire : « Ne bois pas de Coca parce que c’est chimique. » En revanche, manger du fromage ou boire du vin, ce serait naturel. Ça veut dire quoi, « chimique » ? Où se situe la limite entre le chimique et le naturel ?
Bruno Chaudret : Cette expression m’énerve depuis longtemps. Mes enfants l’utilisaient eux aussi quand ils étaient petits. Je leur disais que la chimie était une belle science, je leur expliquais le mouvement des électrons, etc. Eux, ce qu’ils retenaient, c’était que quelque chose de chimique était vert et avait un drôle de goût ! Cela m’a toujours laissé un peu pantois, parce que tout est chimie. Il y a une trentaine d’années, on voulait faire un plaidoyer en disant : « La chimie, c’est la vie. » Ça n’a pas vraiment fonctionné.
À peu près tout ce qui nous entoure fait appel à la chimie : les vêtements, les transports, la nourriture… Mais cela ne fait pas forcément rêver.
Étienne Ghys : Je ressens dans ton discours quelque chose que j’ai déjà remarqué chez beaucoup de chimistes : une sorte de sentiment d’être les mal-aimés parmi les scientifiques.
Bruno Chaudret : C’est même un peu plus que cela. Il existe cette vieille plaisanterie selon laquelle on ferait de la chimie lorsqu’on n’est pas capable de faire de la physique.
Étienne Ghys : [Rires]
Bruno Chaudret : Dans mon cas, ce n’est pas du tout ça. Mon ambition a toujours été d’être chimiste. J’ai découvert cette science et son approche expérimentale grâce à un professeur lorsque j’étais en première. Nous faisions des expériences qui m’ont énormément marqué.
Étienne Ghys : Où placerais-tu une frontière entre ce qui est chimique et ce qui est naturel ?
Bruno Chaudret : Tout ce qui est naturel est chimique. Le naturel est constitué de molécules chimiques fabriquées par la nature.
À l’inverse, tout ce qui est produit par l’industrie chimique n’est pas nécessairement naturel. Parfois, ce sont pourtant exactement les mêmes molécules. Et parfois, on crée aussi des molécules dont l’intérêt n’est pas avéré et qui peuvent conduire à des pollutions. On rend la chimie responsable de toutes les pollutions que l’on rencontre autour de nous. Il est vrai qu’il s’agit de produits chimiques. Mais, en général, leur usage n’est pas « chimique ».
On nous place comme responsables de tous les maux de la Terre. On ne l’a peut-être pas totalement volé, mais c’est quand même un peu exagéré.
Étienne Ghys : Si les chimistes sont les mal-aimés, comment peut-on changer cela ? Est-ce que, selon toi, l’enseignement de la chimie en France est à la hauteur ? Au lycée, on regroupe des disciplines qui ne sont pourtant pas les mêmes : l’histoire avec la géographie, ou la physique avec la chimie.
Bruno Chaudret : Physique et chimie sont quand même assez différentes. En général, la physique étudie tandis que la chimie crée. Le chimiste crée un produit, une molécule ou un matériau, qu’il va bien sûr ensuite étudier. L’application n’est jamais très loin de la chimie. En physique, on peut davantage rester dans un domaine purement théorique, notamment en physique nucléaire ou subnucléaire.
Étienne Ghys : J’entends souvent dire que les chimistes sont un peu comme des enfants qui jouent aux Lego et mettent des pièces bout à bout pour faire de jolies constructions.
Bruno Chaudret : Pas tout à fait, parce qu’on part généralement d’une idée. Parmi les plus beaux assemblages que la chimie a réalisés, il y a la reproduction de substances naturelles, souvent parce qu’on percevait un intérêt à le faire. On peut penser, par exemple, au Taxotere, un anticancéreux.
Étienne Ghys : Qu’est-ce que tu me conseillerais de dire lorsqu’un enfant dit : « C’est chimique » ?
Bruno Chaudret : On peut lui répondre que, comme tout est chimique, il a forcément raison ! Si on revient à la notion de naturel, il y a du naturel qui est bon et du naturel qui ne l’est pas. La chimie est un peu la science qui fait la sous-traitance du progrès. Nos sociétés ont voulu davantage de déplacements, davantage de biens de consommation, davantage de produits pour convertir l’électricité. Les chimistes ont inventé des matériaux, notamment les matières plastiques, que l’on trouvait formidables. Maintenant, on remet ces matériaux en question, par exemple à cause des microplastiques que l’on retrouve partout. Lorsqu’il y a un besoin, on demande à la chimie de trouver une solution. Lorsqu’il y a ensuite un problème, on accuse la chimie. Mais il faut distinguer la production chimique, les industries de transformation et les besoins matériels auxquels nos sociétés demandent de répondre.
Étienne Ghys : Essayons d’être plus positifs. Est-ce que tu penses que la communauté des chimistes français fait suffisamment pour transmettre ce message au plus grand nombre ?
Bruno Chaudret : Elle a essayé de le transmettre de différentes façons. Jean-Marie Lehn, notamment, a beaucoup expliqué que la chimie créait son propre objet et que c’était une science formidable. Mais ce message a du mal à passer.
Étienne Ghys : Je reviens sur l’éducation. J’ai l’impression que les professeurs de physique-chimie, dans les lycées français, mettent davantage l’accent sur la physique que sur la chimie.
Bruno Chaudret : C’est généralement vrai. La physique se met facilement en équations. On peut poser des problèmes dont on connaît la solution. C’est donc parfois plus simple à enseigner ainsi. Mais la chimie est une véritable science. Ce n’est pas simplement mélanger des trucs et attendre que ça explose.
Étienne Ghys : Très drôle. [Rires]
Bruno Chaudret : La chimie, c’est se demander comment des cortèges électroniques vont s’assembler ou se dissocier pour former des molécules. Comment cela se passe-t-il ? Il existe aujourd’hui toute une chimie quantique qui permet de l’expliquer. Il y a matière à rêver, là aussi. La chimie, c’est la science des électrons.
Étienne Ghys : Pour terminer cette discussion, je vais poser la même question qu’à tout le monde. Est-ce que tu aimes la musique ? Est-ce qu’il existe, selon toi, un lien entre musique et chimie ? Ou peux-tu au moins me recommander une musique qui entre en résonance avec la chimie ?
Bruno Chaudret : C’est une question intéressante. La Symphonie n° 2 de Mahler, Résurrection, me vient à l’esprit. C’est une symphonie extrêmement construite, mais dans laquelle il y a aussi des moments d’inquiétude, et cette idée de résurrection puisque l’inspiration est la mort. La chimie ne va peut-être pas jusque-là, mais c’est aussi une science du doute.
Étienne Ghys : Est-ce que la musique joue un rôle dans ta vie de scientifique ?
Bruno Chaudret : Elle ne joue pas un rôle très important dans ma vie scientifique. Mais quand j’entends Mahler, quand même…
Étienne Ghys : Ça te conforte dans le fait que tu es chimiste. [Rires]
