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« Les inégalités sont là, les solutions aussi, mais on n'en parle jamais » : Chloé Bennejean, fondatrice de Lowii

Publié le
08.09.2026

Des initiatives se développent pour améliorer la place des femmes et des jeunes filles dans la société à travers le monde. Chloé Bennejean, fondatrice de LOWII (Light On Women Inclusion Initiatives) a choisi de les mettre en avant. Fondée en janvier 2023, cette association de journalisme de solutions part d’une idée simple : aller sur le terrain à la rencontre de celles et ceux qui font émerger des solutions concrètes en faveur de l’inclusion des femmes et des jeunes filles.

Cet engagement, Chloé Bennejean le porte également dans son activité professionnelle. Elle travaille au sein de la Fondation L’Oréal, où elle est responsable du programme L’Oréal-UNESCO For Girls in Science. Une mission qui vise à réduire les inégalités de genre dans les sciences et à encourager davantage de jeunes filles à s’orienter vers des carrières scientifiques. 

Depuis la création de LOWII, Chloé Bennejean sillonne différents pays, de la Bolivie à l’Inde, en passant par la Colombie ou le Maroc. Elle y rencontre les femmes concernées mais aussi les associations, entreprises, fondations ou collectivités qui portent ces initiatives. Son objectif : observer, interroger et documenter ces projets pour comprendre ce qui fonctionne, pourquoi, et comment leur impact pourrait être amplifié.

Cortex Média : Quelles sont les thématiques sur lesquelles vous travaillez ? 

Chloé Bennejean : La démarche de LOWII part d'un constat : les inégalités, notamment les inégalités de genre, sont bien là et elles sont nombreuses. Mais il existe aussi des solutions, dont on ne parle quasiment jamais. Ce projet est né d'une frustration : quand on sort d'une conférence ou d'un rapport sur les inégalités de genre, on se dit « OK, alors, comment fait-on ? Quelles sont les solutions ? » L'idée, c'est de montrer quelles solutions existent.

LOWII s'intéresse à quatre grands leviers d'inclusion. La première, c'est la santé des femmes, la prévention et les droits sexuels et reproductifs. La deuxième, l'agriculture et le climat. La troisième, l'entrepreneuriat et l'insertion professionnelle. Et la quatrième, l'éducation et l'inclusion financière.

J'ai commencé la démarche en me rendant en Amérique latine, en Bolivie, qui est l'un des berceaux de la microfinance dans le monde. De fil en aiguille, je me suis rendu compte que toutes ces thématiques étaient interconnectées. Une institution de microfinance va évidemment travailler sur l'éducation et l'inclusion financières, mais elle va aussi faire de la prévention santé et de la prévention contre les violences.

Quand les micro-entrepreneuses cherchent à faire croître leur activité, elles sont accompagnées sur le développement entrepreneurial. Quand il s'agit d'une activité agricole, elles sont accompagnées par des techniciennes et des techniciens qui interviennent directement sur le terrain pour les aider à mettre en place des pratiques agroécologiques et à développer leur culture de manière respectueuse de l'environnement. À chaque fois j'ai rencontré les différents partenaires d'un programme, puis d'un autre ; ce sont les quatre grandes thématiques qui ressortent de toutes les observations de terrain que j'ai pu faire.

Depuis 2023, LOWII, c'est plus de mille femmes bénéficiaires ou clientes rencontrées, une centaine de porteurs et porteuses de projets interviewés, plus de trente organisations et structures étudiées et visitées sur quatre continents. En regardant cet ensemble de solutions et de structures, ce sont ces quatre angles qui se distinguent, même s'ils sont évidemment tous reliés entre eux. La santé ne va pas sans l'éducation, la lutte contre les violences ne va pas sans l'indépendance économique, etc.

©Chloé Bennejean

Sur ces quatre thématiques qui s'imbriquent, pourriez-vous me donner des exemples de projets qui vous ont particulièrement marqués ?

CB : Tout d’abord, les constats et les réalités sont différents selon les spécificités locales des pays, des régions, et même au sein d'un pays selon les environnements — zone rurale, urbaine, périurbaine. Mais la manière de répondre aux problématiques rencontrées par les femmes présente énormément de points communs, quel que soit le pays. Que l’on soit en Inde dans un bidonville, ou à la campagne à 3000 mètres d'altitude en Colombie, ou en France dans la métropole de Lille, on retrouve des mécanismes similaires dans la façon de répondre aux problématiques rencontrées par les femmes. 

Ce qui m'a marquée sur la santé c'est de voir comment en Bolivie, au Guatemala ou au Pérou, des institutions de microfinance organisent des dépistages du cancer du col de l'utérus et du cancer du sein via des villages santé mobiles : c'est la santé qui se déplace vers les femmes et pas l'inverse. Parce que les femmes n'ont pas le temps, ne prennent pas le temps, et sont parfois même empêchées par leur conjoint d'aller se faire dépister, de prendre du temps pour elles en matière de santé. Ce sont donc à chaque fois des dispositifs de santé mobiles qui se déplacent.

On retrouve ce mécanisme en France avec Agir pour le cœur des femmes. C'est différent, ça porte davantage sur la santé cardiovasculaire, mais c'est exactement le même principe, avec le Bus du cœur qui se déplace de ville en ville pour aller là où sont les femmes, là où sont les publics vulnérables. C'est la santé qui va vers les femmes, qui sont généralement exclues ou éloignées des systèmes de santé traditionnels.

Sur la thématique de l'agriculture et du climat, j'ai découvert en Colombie un programme d'assurance paramétrique qui vise à protéger les agricultrices de café en zone rurale. Là encore, c'est de la coopération entre une coopérative de café, une compagnie d'assurance colombienne, une entreprise internationale de réassurance qui fait de l'assurance paramétrique, et une enseigne de distribution de café. À chaque fois, la question est de savoir comment différents acteurs s'unissent sur ces sujets.

Toujours sur l'agriculture : je reviens il y a peu du Maroc où j'ai documenté le projet PAPSA, porté par Agrisud International, la Fondation Norsys et l'ORMVAO. Il accompagne des populations en zone oasienne, aux portes du désert, pour mettre en place des pratiques d'agroécologie en plaçant les femmes comme premières actrices de cette transition agroécologique. Cela permet aussi à ces femmes d'avoir des revenus et surtout de participer davantage aux décisions du foyer.

Sur l'entrepreneuriat, en Colombie, il y a une structure qui s'appelle Pro Antioquia qui a mené toute une étude avec le secteur privé, public et associatif pour identifier les freins à l'entrepreneuriat des femmes. Le constat de départ, c'est qu'il y a autant de femmes que d'hommes qui entreprennent, mais qu'au bout de trois ans, il y a beaucoup moins de femmes que d'hommes encore entrepreneuses. Parce que quand les femmes entreprennent, c'est davantage comme un moyen de générer des revenus, de s'alimenter et de faire vivre le foyer, et non dans une logique de business plan, de développement, de prise de risque. Il y a aussi un enjeu de compétences techniques (moins encouragées auprès des femmes dans leur éducation), de réseau (les cercles sont beaucoup plus masculins) et enfin d'accès au financement (plus orientés vers les projets entrepreneuriaux portés par des hommes).

©Chloé Bennejean

Vous avez rencontré de nombreuses femmes et de porteuses d'initiatives dans différents pays. Y a-t-il une rencontre en particulier qui vous a marquée ?

CB : Près du désert de sel d'Uyuni en Bolivie, en zone extrêmement rurale, je me souviens d'une femme d'environ 70 ans qui s’était enthousiasmée quand l'institution de microfinance qui l'accompagnait lui a dit que le programme de la semaine suivante consistait à apprendre à générer des QR codes. C'est elle qui motivait ses compagnes de groupe de microcrédit en leur disant : « Mais vous vous rendez compte, les filles, c'est formidable. On va enfin arrêter de perdre des clients, parce qu'on va pouvoir accepter d'autres moyens de paiement que le cash. » 

Je me souviens d’une autre femme, en Bolivie, qui travaillait pour l'association Proyecto Horizonte, basée à Cochabamba. Cette structure accompagne des enfants très défavorisés dans leur scolarité. Elle a étendu son activité à l'accompagnement des familles, parce que les enfants sont généralement en difficulté quand les familles le sont. En Bolivie, plus de 92 % des femmes sont ou ont été victimes de violences dans leur vie. Cette femme m'expliquait qu'on peut avoir tendance, quand une femme signale qu'elle est victime de violences, à lui dire d'aller porter plainte au commissariat.

Sauf que le commissariat lui pose des questions sur le nombre d’enfant qu’elle a, sur son adresse, ses revenus… Entre-temps, son mari a été notifié qu'elle a porté plainte et les violences augmentent. Donc quand elles accompagnent des victimes de violences au sein de l'association, la démarche est toujours de les aider d'abord à générer des revenus et une activité économique, puis à trouver un logement, et seulement à ce moment-là d'aller porter plainte. Il y a des sujets où l'on part d'une bonne intention, mais où, sans approche terrain et sans parler avec les bénéficiaires, on obtient vite l'effet contraire.

Et une dernière rencontre qui m’a marquée est celle de la colombienne Catalina Escobar Restrepo. C'est une femme d'affaires qui a créé la Juan Felipe Gómez Escobar Foundation ; son objectif était de réduire la mortalité infantile près de Carthagène. Au départ, elle avait fondé un centre de santé et un hôpital pour les nourrissons. Sauf qu'en observant le terrain, elle se rend compte que la mortalité des bébés et des jeunes enfants est largement supérieure chez les mères adolescentes, parce qu'énormément de jeunes femmes se retrouvent enceintes très tôt, faute de prévention, à cause des violences, etc.

Elle a donc créé cette fondation pour travailler sur la reconstruction et l'insertion professionnelle de ces jeunes mamans adolescentes, en créant tout un dispositif de partenariats avec des entreprises et une crèche au centre du lieu. Parce que si ces mamans peuvent se reconstruire et s'insérer professionnellement, c'est aussi comme ça qu'on lutte contre la mortalité infantile. À chaque fois on se questionne sur comment, via le terrain, tirer des enseignements qui permettent de générer un impact réel.

©Chloé Bennejean

Quand vous repensez au sens du projet Lowii, qu'est-ce que cela vous a apporté personnellement ? 

CB : Le regard que ça m'a apporté est aussi lié à ma personnalité et à mon histoire personnelle. Il ne faut pas nier les problématiques : c'est important de les souligner et de les identifier. Mais encore une fois, il y a des solutions qui existent. Il y a des personnes extrêmement engagées, qui se battent au quotidien pour aider les autres et s'aider elles-mêmes. C'était une conviction que j'avais déjà à la base et qui s'est amplifiée.

Un autre constat, qui ressort de plus en plus quand je vais sur le terrain, est que je déteste l'approche misérabiliste, régulièrement utilisée pour mettre en avant des programmes d'impact social. Quand vous regardez des publicités ou des appels à dons, vous retrouvez toujours le même schéma : les enfants qui n'ont pas à manger, des mouches dans les yeux, des mamans qui pleurent derrière eux. Je trouve cela dévalorisant et irrespectueux vis-à-vis des personnes montrées dans ces conditions. Ce n'est pas valorisant non plus pour les associations qui œuvrent au quotidien pour les accompagner.

Aussi, mon regard sur la lutte contre l'opposition des secteur privé, du public, de l'associatif et de la société civile s'est renforcé. Les acteurs privés ont des expertises et des moyens financiers qu'ils peuvent mettre à disposition de ces programmes. Générer des revenus en ayant un impact social, ce n'est pas un gros mot. L'idée n'est évidemment pas de maximiser le profit sur le dos de personnes en situation de précarité, mais la viabilité et la durabilité du projet, y compris d'un point de vue financier, c'est aussi ce qui permet ensuite d'assurer sa pérennité dans le temps. Très souvent, on a tendance à jeter des pierres sur les structures privées qui s'engagent dans ce type d'initiative. Pour moi, l'impact social et le changement dans la société ne pourront se faire que si l'on est capable d'embarquer tout le monde.

Un des sujets sur lesquels j'aime travailler est de se dire que, il est bon de chercher qui est responsable, mais la question est plutôt « maintenant, qu'est-ce qu'on fait ? Comment on avance ? ». Tout cela, ce sont des convictions et des valeurs que je portais déjà, mais qui, en allant sur le terrain, se sont renforcées mille fois. Et puis, évidemment, il y a toutes les femmes que j'ai rencontrées. Elles sont formidables, ça m'a énormément nourrie. Il y en a certaines que je n'ai pas revues depuis quatre ans et avec lesquelles on s'écrit encore, on s'appelle en FaceTime... Il y a vraiment un lien qui s'est noué.

Ophélie Barbier
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