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Julien Veysseyre finisher de l'UTMB et handisportif : « C’est à vous de définir vos limites »

Publié le
08.09.2026

À 18 ans, un accident de travail bouleverse la vie de Julien Veysseyre et conduit à l’amputation de sa jambe sous le genou. Plus de vingt ans plus tard, après la moto, le paratriathlon et le trail, il se lance un défi que peu auraient imaginé possible : terminer l’UTMB avec une prothèse. Une aventure sportive extrême, mais surtout un parcours fait d’adaptation, de reconstruction et de dépassement de soi.

Pour Cortex Média, il revient sur son accident, son rapport au handicap, les difficultés techniques liées à la pratique du trail avec une prothèse et le message qu’il souhaite aujourd’hui transmettre : chacun peut définir son propre Everest.

Cortex Média : Avant l’accident, quel enfant étiez-vous ?

Julien Veysseyre : Je viens de Saint-Beauzire, un petit village près de Clermont-Ferrand. Mon père était boucher, ma mère assistante maternelle. J’ai un frère d’un an et demi de moins que moi et une sœur de quatre ans de moins.

J’ai eu une enfance assez classique : l’école, un peu de sport, une vie tranquille. Puis, à 18 ans, j’ai eu un accident avec un chariot élévateur pendant un job d’été. Le chariot s’est retourné et m’a broyé la cheville. Cela a conduit à une amputation tibiale, donc sous le genou.

Cortex Média : Avant votre accident, quel rapport aviez-vous avec le handicap ?

JV : C’était un milieu que je ne connaissais absolument pas. Quand je me suis retrouvé en situation de handicap, tout était nouveau.

Je n’avais aucune représentation de ce qu’était réellement une prothèse. À l’époque, il n’y avait pas les réseaux sociaux comme aujourd’hui et très peu de visibilité sur ces sujets. Je savais évidemment que les prothèses avaient évolué, mais, dans mon imaginaire, j’en étais presque encore à la jambe de bois.

Je découvrais complètement cet univers.

Cortex Média : Quelle a été votre première réaction après l’amputation ?

JV : Je ne me suis pas dit que ma vie était foutue. En revanche, je pense qu’une reconstruction comme celle-là prend énormément de temps. On avance pas à pas. À ce moment-là, on ne se dit évidemment pas : « Un jour, je vais faire l’UTMB. » D’autant que je n’étais même pas passionné de course à pied !

Ce que l’on veut avant tout après un accident comme celui-là, c’est retrouver sa vie d’avant. Reprendre une vie normale. Les ambitions et les exploits viennent éventuellement beaucoup plus tard.

Cortex Média : Qu’est-ce qui vous a aidé à vous reconstruire ?

JV : Je parle souvent de trois piliers : la famille, les amis et le sport.

À l’époque, je pratiquais la moto d’enduro. Mon objectif était de remonter sur une moto le plus vite possible et de refaire des compétitions. J’ai toujours été animé par le dépassement de soi et la compétition. Je pense que l’accident a encore renforcé cela chez moi.

Cortex Média : Le handicap vous a-t-il confronté à beaucoup de freins ?

JV : Je parlerais davantage d’adaptations que de freins. Il y aura toujours quelqu’un pour essayer de vous freiner, mais je suis assez indépendant et je n’aime pas qu’on me dicte ma conduite. Quand j’ai décidé de me remettre à courir, par exemple, il a fallu trouver la bonne prothèse. Les prothèses sportives ne sont pas prises en charge, donc il faut trouver des financements ou des partenaires. Ensuite, il faut apprendre à courir avec, travailler avec le prothésiste, la régler, adapter l’emboîture…

Quelqu’un qui veut commencer à courir va acheter un short et une paire de baskets. Nous, il y a simplement plusieurs étapes supplémentaires. C’est souvent cela, la réalité du handicap : davantage de barrières à franchir pour atteindre le même objectif. Mais cela ne veut pas dire qu’elles sont insurmontables.

Cortex Média : Comment quelqu’un qui n’aimait pas particulièrement courir en arrive-t-il à se lancer sur près de 180 kilomètres ?

JV : Il y a effectivement un petit écart entre « je n’aime pas courir » et faire 180 kilomètres !

Tout a véritablement commencé vers 31 ans. J’ai rencontré la Fédération de paratriathlon, qui avait un très beau projet. Ça m’a mis des étoiles dans les yeux et m’a donné envie de me lancer dans le triathlon avec l’ambition, éventuellement, d’aller vers le circuit international. J’aurais aimé participer aux Jeux de Paris, mais je n’y suis pas arrivé. En revanche, le triathlon m’a remis à la course à pied. J’étais également accompagné par Salomon, qui avait contribué au développement de la semelle de ma lame et avait créé une équipe para. Quand j’ai eu le sentiment d’avoir fait le tour de ce que je voulais faire en triathlon, je leur ai proposé de me lancer dans le trail.

Dans ma tête, j’avais déjà l’idée d’essayer un ultra. Mais je ne voulais pas l’annoncer tout de suite pour ne pas qu’on me prenne pour un fou !

Cortex Média : Comment prépare-t-on un projet comme l’UTMB quand très peu de personnes amputées l’ont fait avant vous ?

JV : C’est justement toute la difficulté d’être parmi les pionniers : il n’y a pas forcément quelqu’un devant vous pour vous dire comment faire. Je n’allais pas simplement arriver sur la ligne de départ de l’UTMB en disant : « Je vais le faire. »

Il a fallu trois ans de préparation, avec des courses et des formats intermédiaires. Cela m’a permis de prendre de l’expérience, de gagner en confiance et, surtout, de vérifier progressivement que ce que j’ambitionnais était techniquement réalisable.

Cortex Média : Quels sont les principaux défis lorsqu’on court un ultra-trail avec une prothèse ?

JV : Il y a d’abord toute la dimension liée au matériel et à la prothèse. J’ai utilisé sur l’UTMB un nouveau modèle qui m’apporte beaucoup en termes de performance et d’économie de course sur les longues distances. En revanche, la dynamique est différente et cela me provoque encore des blessures au niveau du moignon. On a réussi à composer avec sur l’UTMB, mais nous avons encore des choses à résoudre. Ensuite, il y a les compensations physiques. Ma jambe valide travaille énormément pour compenser. À titre d’exemple, ma cuisse est beaucoup plus développée du côté valide. Il faut donc également prendre énormément soin de cette jambe. Enfin, le terrain constitue une difficulté majeure. Plus on monte en haute montagne et plus le parcours devient technique et instable, plus évoluer avec une prothèse devient compliqué.

Les descentes sont particulièrement difficiles. On y dépense beaucoup plus d’énergie qu’une personne valide.

Cortex Média : L’UTMB a-t-il été aussi difficile que vous l’imaginiez ?

JV : Il a été incroyablement difficile, mais pas forcément là où je l’attendais. Paradoxalement, à partir du 80e kilomètre, les choses se sont mieux passées. C’était très difficile, mais cela correspondait davantage à ce à quoi je m’étais préparé. Le pire a été entre le 30e et le 80e kilomètre. Pendant une dizaine d’heures, j’ai traversé un énorme passage à vide. J’avais de très fortes douleurs, aussi bien dans la jambe valide qu’au niveau de la prothèse. Physiquement, plus rien n’allait. Je n’avais jamais été confronté sportivement à une difficulté aussi intense pendant aussi longtemps.

Cortex Média : À Courmayeur, avez-vous réellement pensé abandonner ?

JV : Oui. Quand j’arrive à Courmayeur, dans ma tête, à 98 %, j’abandonne. Je prends mes enfants dans les bras, je pleure et je leur explique que j’ai tout donné mais que cela va s’arrêter là, parce que papa n’en peut plus. Ce n’était pas simplement une mauvaise heure. Cela faisait dix heures que j’étais dans le mal et dix heures que je me répétais que continuer était impossible. Et finalement, je suis reparti.

Même les équipes qui tournaient le film m’ont expliqué après coup qu’elles n’auraient pas parié sur mon arrivée tellement j’étais mal. Et le plus difficile mentalement, c’est que tout cela arrivait encore assez tôt dans la course.

Cortex Média : Qu’est-ce qui vous permet de repartir alors qu’il reste encore près de 90 kilomètres ?

JV : Honnêtement, c’est très difficile à expliquer. À Courmayeur, mon staff, mes enfants et ma famille ont joué un rôle essentiel pour me remobiliser. Nous avons également réussi à trouver une autre emboîture qui me faisait moins mal et à diminuer un peu la douleur sur ma jambe valide. Mais après, il reste une part que je n’arrive pas vraiment à comprendre. Physiquement, j’étais complètement cassé, épuisé, avec énormément de douleurs. Et pourtant, vous repartez pour encore près de 90 kilomètres. Le mental joue certainement énormément, mais j’ai encore du mal à comprendre comment un corps qui semble mécaniquement arrivé à bout peut retrouver de meilleures sensations et continuer à avancer.

(c) UTMB
Cortex Média : Qu’avez-vous appris sur vous pendant cette course ?

JV : Je suis allé chercher encore plus profondément dans mes limites mentales. Je savais déjà que le mental était une de mes qualités, mais là, j’ai réellement douté. J’ai probablement puisé aussi profondément que je pouvais le faire à cet instant-là. Ce que je retiens, c’est que même lorsque l’espoir devient très faible, il faut essayer de rester en mouvement. Un pas après l’autre. Cette fois, l’histoire se termine bien. Mais je sais aussi que ça ne fonctionnera pas forcément toujours. Il y aura des situations où cela ne passera pas. Sur cette course, pourtant, c’est passé. Et presque de manière exceptionnelle.

Cortex Média : Certaines personnes dénoncent parfois « l’héroïsation » des personnes en situation de handicap. Comment recevez-vous cette critique ?

JV : Personnellement, je ne me considère pas comme un héros. Ce qui m’intéresse dans cette aventure et dans la dimension médiatique qu’elle a prise, c’est surtout le message qu’elle permet de transmettre. La très grande majorité des messages que je reçois sont positifs. Ce que j’espère, ce n’est pas simplement que les gens regardent les images et se disent pendant quelques minutes : « C’est inspirant. »

J’aimerais que cela puisse leur donner envie de changer quelque chose dans leur propre vie pour aller mieux. Mon message, c’est : « À chacun son Everest. » Cela ne veut absolument pas dire qu’il faut courir l’UTMB pour être heureux. Il y a encore énormément de personnes, en situation de handicap ou non, qui se limitent parce qu’elles se construisent elles-mêmes des barrières mentales. Si quelque chose vous anime profondément, même si cela semble très difficile ou impossible, mettez-vous en route. Et même si vous n’atteignez finalement pas l’objectif, il y aura probablement de belles choses à vivre sur le chemin : des émotions, des rencontres, des expériences.

Cortex Média : Votre objectif n’était donc pas de montrer que les personnes handicapées sont des héros ?

JV : Non. Le handicap fait partie de la société, tout simplement. D’ailleurs, la majorité des personnes qui m’écrivent après avoir vu les images ne sont pas en situation de handicap. Ce que je veux montrer, c’est qu’une chose qui, sur le papier, pouvait sembler impossible avec une jambe en moins est finalement devenue possible. Mais je l’ai d’abord fait parce que ce projet m’animait personnellement. Ensuite, puisque cette aventure peut être visible, autant essayer de transmettre quelque chose.

Le message, c’est : « C’est à vous de définir vos limites. »

J’ai travaillé pendant quinze ans chez Michelin et j’ai rencontré énormément de personnes qui n’osaient pas se lancer dans un nouveau projet, demander un nouveau poste ou commencer un nouveau sport.

Moi, j’ai envie de leur dire : osez. Pas forcément grand. Osez simplement quelque chose qui vous anime et qui peut vous rendre heureux.

Cortex Média : Votre accident a-t-il changé votre rapport au regard des autres ?

JV : Oui, et ça a été un long chemin. Quand vous sortez de l’hôpital en fauteuil roulant et que tout le monde vous regarde parce que vous êtes différent, c’est difficile. Au début, je pouvais interpréter les regards comme de la pitié ou du voyeurisme. Avec le temps, j’ai compris que mon propre rapport au handicap influençait beaucoup la manière dont je percevais ces regards.

Il y a vingt ans, je n’avais pas encore accepté mon handicap. Aujourd’hui, je l’ai pleinement intégré à ma vie et j’en ai presque fait une force. Les gens continuent évidemment de regarder ma prothèse parce que c’est une différence visible. Ce qui a surtout changé, c’est la manière dont je reçois leur regard. Mais accepter un handicap est un processus de deuil et tout le monde n’avance pas au même rythme. Il faut du temps.

Cortex Média : Quelles sont les prochaines étapes pour vous ?

JV : À court terme, je vais notamment participer à la promotion du film cet hiver. Sportivement, j’ai également un nouveau projet sur trois ans autour de l’ultra-trail. Je vais participer à la Diagonale des Fous, et c’est à ce moment-là que je dévoilerai la suite du projet. L’idée sera d’embarquer ma communauté et mes partenaires dans une aventure de trois ans composée de plusieurs ultra-trails.

Benjamin Laurent
8 min

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