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Les erreurs en science : Heurs et malheurs des théories de l’évolution

Publié le
17.09.2026

L’Académie des sciences consacre une série de podcasts, en partenariat avec Canal Académies, à l’erreur dans les sciences. Au micro, Étienne Ghys, l’un de ses deux secrétaires perpétuels. Cortex Média a retranscrit ces échanges, à lire ci-dessous.

Comment une théorie scientifique peut-elle être détournée pour justifier une idéologie ? Avec Antoine Triller, Étienne Ghys revient sur la théorie de l’évolution de Darwin et sur la naissance du darwinisme social, qui a contribué à légitimer des politiques eugénistes aux XIXe et XXe siècles.

De Darwin et Mendel à Galton, Herbert Spencer, Vacher de Lapouge ou Alexis Carrel, cet entretien retrace la manière dont une théorie biologique a été transposée au fonctionnement des sociétés humaines, avec des conséquences politiques et morales dramatiques.

Étienne Ghys : Antoine, tu es secrétaire perpétuel de l’Académie des sciences, tout comme moi, puisque nous sommes deux. À l’occasion de ce colloque sur les erreurs, tu vas nous parler d’une sorte d’erreur en biologie, et plus particulièrement dans la théorie de l’évolution.

Antoine Triller : Je vais parler non pas d’une erreur à proprement parler, mais d’une réception particulière d’une théorie — celle de l’évolution de Darwin — et de la manière dont elle a été déviée idéologiquement, et de ce à quoi cela a conduit.

Étienne Ghys : Pour nos lecteurs qui ne connaissent pas l’histoire, Darwin, c’est le milieu du XIXe siècle.

Antoine Triller : Il faut revenir quelques pas en arrière. Les questions sur les origines de l’homme, ou sur la diversification des animaux et des plantes, occupent l’homme depuis qu’il est un homme. Mais c’est entre le XVIIIe et le XIXe siècle que cette question est devenue véritablement scientifique. Lamarck et Geoffroy Saint-Hilaire, entre autres, ont proposé des modèles pour expliquer la diversification et l’évolution des espèces.

Étienne Ghys : Jusque-là, on était encore dans la vision un peu biblique de la fixité des espèces.

Antoine Triller : On peut dire les choses comme ça, c’est un peu plus compliqué. Même Buffon, qu’on taxe de fixiste, avait en réalité évoqué la possibilité d’une évolution. Puis il a eu des embêtements avec l’Église et il a fini par dire qu’il valait mieux être plat que pendu. Il est revenu à une théorie fixiste, dont il n’a plus jamais changé.

Étienne Ghys : Pour nous, l’évolution est une évidence. Comment de grands savants ont-ils pu ne pas l’envisager plus tôt ?

Antoine Triller : Les Grecs et les Romains pensaient déjà qu’une évolution était possible. Les Métamorphoses d’Ovide, même si c’est très mythique et très poétique, envisagent déjà une forme de transformisme. Mais le poids de l’Église et la vénération pour les textes sacrés ont fait qu’on en est resté à une création unique et à un point de vue fixiste qui a duré très, très longtemps. Toujours est-il que les mécanismes proposés par Lamarck et Saint-Hilaire étaient insuffisants, en particulier parce qu’ils ne permettaient pas de comprendre l’apparition d’espèces nouvelles.

Au milieu du XIXe siècle, Darwin propose un mécanisme : celui de la compétition-sélection. Il publie son livre majeur en 1859, L’Origine des espèces. L’idée, résumée très brièvement : des caractères apparaissent de manière spontanée, puis ils sont sélectionnés et transmis à la descendance. La théorie de la sélection naturelle repose sur trois principes : variation, adaptation, hérédité. Sur la variation, Darwin ne s’opposait pas explicitement à Lamarck — il ne fait allusion à aucun mécanisme. La force de sa théorie, ça a été d’introduire le concept de sélection.

Étienne Ghys : Aujourd’hui, cette transformation est plutôt liée au hasard, à la mutation.

Antoine Triller : Absolument. Et pratiquement à la même époque, Gregor Mendel, puis quelques années plus tard Hugo de Vries, fondent la génétique et établissent pour la première fois les lois de l’hérédité.

Ces deux théories, l’évolution et la génétique, sont restées séparées pendant de nombreuses années. Mais lorsqu’elles ont fusionné, cela a créé un corpus théorique que j’appellerais darwino-mendélien, qui aura une glorieuse postérité — dont la biologie moléculaire. Mais il y a eu une hybridation du darwinisme avec des théories de type malthusien, qui a contribué à développer ce qu’on a appelé le darwinisme social. C’est là-dessus que je voudrais insister. C’est un événement majeur, et ça commence tout de suite après Darwin.

Étienne Ghys : Explique-nous ce que c’est.

Antoine Triller : C’est l’idée selon laquelle l’évolution de la société humaine pourrait s’expliquer par des mécanismes de sélection de caractères.

Dès que les théories de Darwin ont été publiées, dès 1860, des textes vont déjà dans cette direction. Une Française, Clémence Royer, grande figure du féminisme et de la libre pensée, a été la première traductrice de Darwin en français, en 1862. Elle est matérialiste et pense que les valeurs de solidarité développées par les idées chrétiennes et démocratiques ne peuvent que mener à la dégénérescence de la race humaine, et que seule la sélection naturelle peut en assurer le bon développement. Elle va même, dans sa préface, jusqu’à souhaiter l’élimination des faibles et des infirmes.

Étienne Ghys : Comment compare-t-on cela avec Malthus ?

Antoine Triller : Malthus, c’est l’idée que la quantité de biens étant limitée, il faut limiter le nombre d’individus pour qu’ils puissent être dans un bonheur social.

Étienne Ghys : Mais la limitation s’applique en particulier aux pauvres.

Antoine Triller : Aux pauvres, bien entendu. Voilà ce qui hybride le malthusianisme avec les théories libérales. Les théories de Darwin ont servi de rationalisation scientifique aux théories de Galton sur le caractère héréditaire des qualités des grands hommes. C’était une notion très répandue dans l’aristocratie anglaise : on avait de grandes qualités parce que ses parents en avaient, et ainsi de suite. Les pauvres n’en ayant pas, ou très rarement, ils n’étaient pas sélectionnables.

Étienne Ghys : Une sorte de justification de la noblesse.

Antoine Triller : Exactement. C’est comme ça qu’elle se justifie, dans le fond.

Galton partageait largement les positions de Royer sur le plan politique. En revanche, il n’embrassait pas le credo de l’anthropologue français Vacher de Lapouge, qui entendait substituer à la formule révolutionnaire « Liberté, Égalité, Fraternité » celle de « Déterminisme, Inégalité, Sélection ». Il s’oppose au principe de l’égalité naturelle, et donc politique, des hommes. Lapouge a eu une importance considérable dans la pensée théorique de l’extrême droite ; certains dignitaires nazis l’admiraient pour ses positions eugénistes. C’est en Angleterre que naît le concept de darwinisme social, en 1877, dans un article publié par les Transactions of the Royal Historical Society. Il sera particulièrement développé dans les années 1880-1900 par Herbert Spencer.

Alors que le darwinisme concerne toutes les espèces vivantes, le darwinisme social ne concerne que l’évolution interne de l’espèce humaine. Il postule que la compétition, la lutte pour la vie, affecte les divers groupes sociaux qui la composent, de telle sorte que se créent des hiérarchies résultant d’une sélection sociale qui permet aux meilleurs de l’emporter.

En conséquence, Spencer pense que la protection artificielle des faibles est un handicap pour le groupe social auquel ils appartiennent, dans la mesure où elle alourdit son fonctionnement. Et là, on commence à sentir des idéologies…

Étienne Ghys : Qui sentent mauvais.

Antoine Triller : Qui sentent mauvais. Et ça a inspiré des politiques eugénistes. Le concept d’hygiène raciale, que nous vilipendons aujourd’hui pour les raisons historiques que nous connaissons, était en réalité très bien vu au début du XXe siècle. En Angleterre, certains programmes de stérilisation ont été préconisés dès cette époque, mais ne seront jamais mis en œuvre. En France non plus.

En revanche, aux États-Unis, entre 1890 et 1960, la stérilisation contrainte des pauvres, des handicapés et des « immoraux » a fait environ 70 000 victimes. Après 1930, certains pays européens — les pays scandinaves, l’Allemagne — mettent en place des programmes calqués sur le modèle américain.

Entre 1935 et 1976, 63 000 personnes ont été stérilisées en Suède. En Allemagne, le régime national-socialiste a mis en place dès 1933 un programme massif qui a stérilisé plus de 400 000 personnes au nom de la pureté de la race.

Et l’on pouvait lire en 1934, dans un journal américain de médecine célébrissime, le New England Journal of Medicine — je répète : 1934 : « L’Allemagne est sans doute la nation la plus progressive dans la limitation de la fécondité des inaptes. »

Tout cela était présenté comme scientifique, ce qui explique l’implication de médecins suédois, américains, allemands dans ces programmes. Ce fut une période très curieuse, où cette hybridation a conduit à une justification scientifique d’une monstruosité.

Pour les nazis, il était également légitime d’avoir une politique raciale d’élimination physique d’individus nocifs pour l’intégrité de la race aryenne. Les cibles en seront les Juifs, les homosexuels, les Roms, les Slaves et d’autres.

Étienne Ghys : C’est une erreur, mais c’est presque pire qu’une erreur : c’est une erreur morale.

Antoine Triller : Une erreur morale qui naît justement de l’hybridation d’une théorie scientifique et d’une idéologie. La France n’a pas été de reste, mais elle n’a pas mis en place de programme eugénique. C’est une histoire très complexe : il y a eu beaucoup de théoriciens de l’eugénisme, mais il n’a pas été mis en œuvre.

Georges Vacher de Lapouge écrit en 1886 : « Il y a des familles de dégénérés, il y a des familles de criminels. Chez d’autres, le talent vient par droit de naissance, comme la santé, la force et la beauté. Ceux-là sont les eugéniques, et l’eugénisme est le sourire de l’hérédité, comme la dégénérescence est sa malédiction. »

Charles Richet, qui était membre de notre Académie, homme généreux, intelligent, humaniste, écrit en 1913 — l’année de son prix Nobel pour son travail magnifique sur l’anaphylaxie — La Sélection humaine, un ouvrage décrit comme l’un des plus violemment eugénistes. Il y préconise la mise à mort des enfants anormaux, l’interdiction du mariage des incurables et autres dégénérés, l’envoi des dysgéniques en Corse ou en Irlande et leur stérilisation de force.

En 1941, le prix Nobel Alexis Carrel, qui a été un grand collaborateur, est promu régent de la nouvelle Fondation française pour l’étude des problèmes humains. Elle collabore avec le régime de Vichy et enquête sur les qualités génétiques des familles immigrées de la banlieue parisienne pendant les déportations de Drancy.

L’eugénisme social est encore défendu par le biologiste Jean Rostand jusque dans les années 1950. Quand il a compris ce qu’avait été la Shoah, cela l’a fait se tempérer un peu. Mais le fond était là.

Étienne Ghys : Dis-moi en quelques mots comment on est sorti de cette ornière.

Antoine Triller : D’abord, on n’en est pas sorti tout à fait. Il y a encore aujourd’hui des choses eugéniques. En Angleterre, par exemple, il y a eu la demande de stérilisation d’une femme qui avait eu beaucoup d’enfants mais dont le QI était très bas. C’est une manière d’être eugéniste.

Le certificat prénuptial, mis en place par Vichy mais qui a duré très longtemps, était une manière d’introduire de façon subreptice le concept d’une sélection eugénique. Cela n’a jamais vraiment pris.

Je crois que ce qui a fait sortir de tout cela, ça a été la découverte des charniers nazis. Une véritable prise de conscience. Néanmoins, en Suède, cela a continué un certain temps pour les handicapés mentaux, et aux États-Unis pendant très longtemps.

Étienne Ghys : Ne peut-on pas dire qu’il y a eu aussi l’avènement de la vraie biologie moléculaire, une compréhension de l’hérédité devenue objective ?

Antoine Triller : Oui, mais ça s’était éteint un peu avant. Je dirais que c’était comme une espèce en voie de disparition, achevée par le dernier astéroïde — la biologie moléculaire.

Je dis souvent qu’il en est de l’évolution des théories comme de celle des espèces : il y a des théories monstrueuses, soumises à des processus de sélection par l’épreuve, par les faits, par les expériences ou les mesures. Certaines, comme le darwinisme social, sont des monstres, des culs-de-sac intellectuels. Mais certains rameaux ne cessent de proliférer, de croître, parfois de manière cachée, pour resurgir et se rappeler à nous alors qu’on les croyait disparus.

Étienne Ghys : C’est bien triste, ton histoire. Je me demande ce qu’on dira de nous dans deux cents ans.

Antoine Triller : C’est une très bonne question. Je ne sais absolument pas ce que les neurosciences vont nous sortir, ni l’interface homme-machine — mais cela pose des questions éthiques très complexes. Voilà un exemple d’interaction entre la science et l’idéologie sociale.

Étienne Ghys : Merci Antoine. Quelle musique illustrerait ce darwinisme social ?

Antoine Triller : Je mettrais plutôt Una furtiva lagrima, chanté par Caruso.

Étienne Ghys
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