L’Académie des sciences consacre une série de podcasts, en partenariat avec Canal Académies, à l’erreur dans les sciences. Au micro, Étienne Ghys, l’un de ses deux secrétaires perpétuels. Cortex Média a retranscrit ces émissions, à lire ci-dessous.
Dans Sans dessus dessous, publié en 1889, Jules Verne imagine un projet délirant : déplacer l’axe de rotation de la Terre à l’aide d’un canon gigantesque, afin de faire fondre les glaces de l’Arctique et d’en exploiter le charbon.
Tout devrait provoquer une catastrophe mondiale. Pourtant, rien ne se passe comme prévu, à cause de trois zéros oubliés dans un calcul. Étienne Ghys raconte cette satire scientifique, où une erreur mathématique finit même par conduire à un mariage.
Voyage au centre de la Terre, Le Tour du monde en quatre-vingts jours, Vingt mille lieues sous les mers, De la Terre à la Lune, Autour de la Lune : il s’agit bien sûr de quelques romans de Jules Verne, inspirés par la science et la technologie du XIXe siècle.
Mais connaissez-vous le roman intitulé Sans dessus dessous ? Publié en 1889, il est très différent des autres, et il ne s’adresse pas au même lecteur. Les héros y sont des personnages odieux et ridicules. Le roman est une satire acide de la société bourgeoise et du capitalisme.
Le projet du Gun Club
Dans De la Terre à la Lune et Autour de la Lune, Jules Verne avait imaginé d’envoyer vers la Lune un boulet de canon emportant trois passagers. L’initiative de l’expédition revenait à des Américains, membres du Gun Club, dont l’ingénieur Barbicane et l’artilleur-calculateur Maston. Vingt ans plus tard, les mêmes personnages s’ennuient et veulent se lancer dans une nouvelle aventure.
Ils réussissent à acheter tout l’Arctique au-delà du 80e parallèle, certains d’y trouver du charbon en abondance. Pour exploiter facilement ces ressources et faire fortune, il suffirait de faire fondre la glace.
C’est dans ce but que les membres du Gun Club prévoient tout simplement de déplacer le pôle de 23 degrés et 28 minutes, et de créer un nouvel axe de rotation de la Terre, perpendiculaire au plan de l’écliptique. Pour provoquer ce déplacement, l’idée est de construire un canon gigantesque situé sur l’équateur, qui enverra un boulet d’une masse inédite. Le recul engendré sera tel que l’axe de la Terre se déplacera : cela supprimera les saisons et amènera les glaces arctiques à une latitude suffisamment basse pour qu’elles puissent fondre.
Mais d’autres effets terribles sont prévisibles : un déplacement du bourrelet océanique causé par la force centrifuge, et le changement d’altitude des terres émergées. On calcule que les variations de niveau pourront atteindre jusqu’à 8 415 mètres. De nombreuses régions habitées du monde vont être submergées, et d’autres élevées à une hauteur telle qu’on ne pourra plus y respirer.
Les savants Barbicane et Maston sont devenus totalement irresponsables, insensibles aux populations nombreuses qui seront inévitablement victimes des conséquences de leur projet.
Un mathématicien derrière le romancier
Pour écrire ce roman, Jules Verne a collaboré avec l’un de ses amis, qu’il a d’ailleurs rémunéré pour ce travail : Albert Badoureau, major de l’École polytechnique, ingénieur des mines et bon mathématicien. Dans le livre, le personnage de ce mathématicien français s’appelle Alcide Pierdeux — Pierre II, jeu de mots un peu médiocre.
Badoureau a tracé les bouleversements prévus sur un globe terrestre, et Jules Verne explique avec beaucoup de détails, comme toujours, la localisation de ces cataclysmes.
La présence d’un personnage féminin permet aussi à Jules Verne d’attribuer à Maston des propos misogynes incroyables, dès le premier chapitre. J’aime croire que tout cela est au second degré, comme le livre tout entier. Écoutez la conversation :
« Ainsi, monsieur Maston, vous prétendez que jamais femme n’eût été capable de faire progresser les sciences mathématiques et expérimentales ? — À mon grand regret, j’y suis obligé, mademoiselle Scorbitt, répondit M. Maston. […] Depuis qu’il y a des habitants sur la Terre, et des femmes par conséquent, il ne s’est pas encore trouvé un cerveau féminin auquel on doive quelque découverte analogue à celles d’Aristote, d’Euclide, de Kepler ou de Laplace dans le domaine scientifique. »
Le tir
Le lecteur apprend ensuite, force détails à l’appui, qu’un canon a été construit à la base du Kilimandjaro. C’est un tunnel horizontal de 27 mètres de diamètre et de 600 mètres de longueur, dont l’intérieur est revêtu de fonte bien lisse. Le boulet, de 180 000 tonnes, doit être éjecté à 2 800 kilomètres par seconde. La charge propulsive est formée de 2 000 tonnes de mélimélonite, super-explosif inventé par Jules Verne pour l’occasion.
L’engin est mis à feu à la date et à l’heure prévues. La province est dévastée par le choc. Mais il ne se passe rien de perceptible dans le reste du monde. L’axe de rotation de la Terre n’a pas changé. C’est un échec : le monde est sauvé.
Trois zéros oubliés
Évidemment, tout le monde se moque des responsables de cette aventure. Alcide Pierdeux communique aux journaux une explication : dans ses calculs, Maston s’est trompé. Il a pris 40 000 mètres pour la circonférence terrestre au lieu de 40 000 kilomètres. Trois zéros oubliés.
Comment une telle erreur a-t-elle été possible ? Eh bien, c’était la faute de mademoiselle Scorbitt. Écoutons Jules Verne :
« Subitement, alors, le souvenir revint à M. Maston. C’était au début de son travail, lorsqu’il venait de se renfermer dans son cabinet. Il avait parfaitement écrit le nombre de quarante millions sur le tableau noir. À ce moment, sonnerie précipitée du timbre téléphonique… Il échange quelques mots avec mademoiselle Evangelina Scorbitt. Et voilà qu’un coup de foudre le renverse, cul par-dessus tête, avec son tableau. Il se relève. Il recommence à réécrire le nombre à demi effacé dans la chute. Il avait à peine écrit le chiffre 40 000 quand le timbre résonne une seconde fois. Et lorsqu’il se remet au travail, il oublie les trois derniers zéros du nombre qui mesure la circonférence terrestre. »
Tout cela, c’était donc la faute de mademoiselle Evangelina Scorbitt. Si elle ne l’avait pas dérangé, peut-être le tonnerre ne lui aurait-il pas joué un de ces tours pendables qui suffisent à compromettre toute une existence de bons et honnêtes calculs.
Quelle secousse reçut la malheureuse femme lorsque Maston dût lui dire dans quelles circonstances s’était produite l’erreur. Oui, elle était la cause de ce désastre. C’était par elle que Maston se voyait déshonoré pour les longues années qui lui restaient à vivre — car on mourait généralement centenaire dans la vénérable association du Gun Club.
Le mariage
Après cet entretien, Maston avait fui. Il avait regagné son cabinet de travail en se répétant : « Maintenant, je ne suis plus bon à rien en ce monde. »
« Pas même à vous marier ? » dit une voix que l’émotion rendait déchirante. C’était mademoiselle Evangelina Scorbitt, qui pleurait et qui l’avait suivi.
« Eh bien oui, répondit-il, mais à une condition : c’est que je ne ferai plus jamais de mathématiques. — Mais je les ai en horreur ! » répondit-elle.
Et le secrétaire du Gun Club fit de mademoiselle Evangelina Scorbitt madame Maston.
L’histoire se termine par ce paragraphe rassurant : « Il semble donc que les habitants du globe peuvent dormir en paix. Modifier les conditions dans lesquelles se meut la Terre, cela est au-dessus des efforts permis à l’humanité. Il n’appartient pas aux hommes de rien changer à l’ordre établi par le Créateur dans le système de l’univers. »
L’appendice mathématique
Le livre est publié avec un chapitre supplémentaire dont peu de personnes prendront connaissance. Cette partie est présente dans la première édition, numérisée sur Gallica, mais elle est supprimée dans la plupart des éditions ultérieures.
C’est le seul ouvrage de Jules Verne accompagné d’un appendice mathématique copieux : une vingtaine de pages de schémas et de calculs. Les explications sont rédigées par Albert Badoureau, qui détaille le calcul de l’effet du tir sur la rotation de la Terre et sur le déplacement du pôle.
À vrai dire, le calcul n’est pas si difficile si l’on connaît un peu de physique. Il faut utiliser la loi de conservation de la quantité de mouvement. Une erreur d’un facteur mille sur la dimension de la Terre entraîne une erreur de mille au cube sur la masse, et de mille à la puissance quatre sur la quantité de mouvement.
Badoureau montre que le gigantesque canon de Barbicane n’aurait finalement déplacé le pôle que de trois microns.



