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Les erreurs en science : L’affaire Lyssenko et l’erreur de l’agronomie soviétique

Publié le
17.09.2026

L’Académie des sciences consacre une série de podcasts, en partenariat avec Canal Académies, à l’erreur dans les sciences. Au micro, Étienne Ghys, l’un de ses deux secrétaires perpétuels. Cortex Média a retranscrit ces échanges, à lire ci-dessous.

Pendant près de trente ans, les théories de Trofim Lyssenko ont profondément influencé la biologie et l’agronomie soviétiques. Soutenu par le pouvoir politique, l’agronome ukrainien impose des pratiques contestées et contribue à marginaliser la génétique classique.

Avec Claude Debru, historien et épistémologue des sciences de la vie et de la médecine, Étienne Ghys revient sur la vernalisation, les erreurs méthodologiques de Lyssenko, ses liens avec le stalinisme et les conséquences durables de cette affaire.

Étienne Ghys : Claude, j’aimerais que tu te décrives, puisque tu n’es pas facile à faire rentrer dans une case.

Claude Debru : Histoire et épistémologie des sciences de la vie et de la médecine. C’était l’intitulé du poste de correspondant que j’ai occupé à partir de 1993.

Étienne Ghys : Nous organisons à l’Académie un colloque sur l’erreur dans les sciences, et nous allons parler aujourd’hui d’une erreur assez incroyable, qui a détourné l’Union soviétique de la vraie biologie pendant très longtemps. C’est l’affaire Lyssenko, dans laquelle un homme a réussi à tromper profondément toute une activité scientifique pendant près de trente ans. Qui était-il ?

Claude Debru : C’était un homme qui n’avait pas une grande éducation. Né en 1898, mort en 1976 : il a vécu assez longtemps, soixante-dix-huit ans. Il a reçu une éducation tardive en matière d’agronomie, une agronomie extrêmement fruste. Et il s’est lancé dans des affaires qui touchaient précisément le rendement agricole.

Étienne Ghys : Il était ukrainien.

Claude Debru : Il était ukrainien, et c’est important de le dire. Le rendement agricole, le blé ukrainien : chacun sait que le sol y est particulièrement fertile et adapté à la culture des céréales, ce qui a une valeur géopolitique considérable, comme on le voit aujourd’hui.

Il a commencé à chercher à améliorer les rendements à partir de 1928. À l’époque, l’Union soviétique souffrait d’une épouvantable malnutrition, de disettes causées par les politiques de collectivisation forcée menées après la Révolution. En Ukraine en particulier, il y a eu une famine épouvantable.

Trois fautes inexcusables

Claude Debru : Lyssenko était donc un agronome. Un agronome dans un état de conscience épistémologique extrêmement faible — et c’est en cela qu’il est intéressant pour notre sujet.

Les normes épistémologiques de sa pratique étaient quasiment inexistantes. Il se contentait d’un nombre de résultats extrêmement faible. Il n’y avait pas de reproductibilité des résultats — c’est particulièrement difficile en agronomie, mais quand même. Et surtout, tout résultat qui ne lui convenait pas, ou qui ne rentrait pas dans le cadre de ses attentes, était complètement négligé. L’ignorance des résultats négatifs.

Étienne Ghys : Inexcusable. Même à son époque.

Claude Debru : Même à son époque. Cela dit, l’ignorance des résultats négatifs continue de hanter un certain domaine parascientifique — pour être gentil.

Cela le conduisait à un dogmatisme qui s’est emparé de plus en plus de son esprit. Il a été de plus en plus entraîné, pas malgré lui, mais dans un contexte où il y avait d’autres idéologues.

La vernalisation

Étienne Ghys : Quelle était son erreur ?

Claude Debru : Il y en a énormément, tout un catalogue. Mais ce qui m’a le plus intéressé, c’est le problème de la vernalisation.

Il y a deux variétés de blé : celles qu’on sème en hiver, soumises au froid, et celles qu’on sème au printemps, qui ne le sont pas et dont le rendement est inférieur. Les plus hauts rendements sont donc ceux des blés d’hiver. D’où l’idée : soumettre les semences à un traitement analogue à l’hiver — basse température et forte humidité — pour augmenter leur rendement.

Mais les essais qu’a effectués Lyssenko n’étaient pas véritablement concluants. C’est une question très difficile scientifiquement. Il y a quelque chose derrière cette sensibilité des graines à des paramètres externes comme l’humidité ou la température — c’est clair, il y a certainement une plasticité du métabolisme, de la biochimie. Mais ce qu’attendaient Lyssenko et, derrière lui, les responsables soviétiques, c’était un fort accroissement des rendements.

Étienne Ghys : Rappelons quelque chose qui était bien connu en biologie à l’époque : les caractères acquis ne se transmettent pas. Il a fallu du temps — pendant tout le XIXe siècle, ce n’était pas sûr. Mais du temps de Lyssenko, c’était un fait. Et en particulier, ce n’est pas en mettant des graines dans l’humidité qu’on va changer la variété de blé qu’elles produiront. C’est un peu modulé aujourd’hui avec l’épigénétique, mais ce fait, Lyssenko l’a contredit.

Claude Debru : Il a fait la deuxième erreur de penser que ces caractères étaient transmissibles, héritables.

Cela dit, il s’est lancé dans une sorte de philosophie totalement délirante : ce serait là le fondement de la véritable biologie, un fondement matérialiste, celui du matérialisme dialectique. Le matérialisme dialectique a servi d’épistémologie à Lyssenko. Ce qui est incroyable, c’est que cela consiste à fonder la science sur des présupposés philosophiques, idéologiques et politiques.

Une religion d’État

Étienne Ghys : Lyssenko était-il cultivé politiquement, ou suivait-il simplement une conception qu’il était obligé d’adopter ?

Claude Debru : Je pense qu’il a suivi, et qu’il a suivi parce qu’il était sous l’influence d’un idéologue nommé Prezent, un grand débatteur. À partir des années trente, leur association a fait que cette biologie est devenue une sorte de religion d’État matérialiste et dialectique, qui s’est substituée à la vraie biologie.

Mais ça a été extrêmement discuté : les collègues agronomes ou généticiens n’étaient pas toujours d’accord. Il y a eu très souvent des discussions, il ne faut pas l’oublier.

Étienne Ghys : Il y avait donc de bons biologistes, mais ils n’ont pas été capables de lutter contre lui.

Claude Debru : Il y avait de très bons biologistes. Ils se sont heurtés, vers la fin des années trente, à plus fort qu’eux sur le plan politique. Lyssenko s’est approché de Staline, s’est inféodé au stalinisme pour poursuivre ses propres chimères.

Étienne Ghys : Staline a donc gobé toute l’affaire ?

Claude Debru : Pas complètement, mais il a fini par la gober. Il n’a pas toujours été d’accord avec la fameuse distinction entre science bourgeoise et science prolétarienne — « science bourgeoise » étant l’étiquette qu’on collait sur les généticiens mendéliens. Il s’est un peu écarté de cette dichotomie épouvantable, comprenant qu’elle était sans avenir scientifique.

Staline a relu l’intervention de Lyssenko lors de la fameuse réunion de 1948, où celui-ci a réussi à écraser ses adversaires — car il en avait toujours. Et pendant quatre ans, de 1948 à 1952, Lyssenko a été le grand maître de la biologie soviétique. Une biologie matérialiste, mais surtout dialectique : les relations entre le milieu et l’organisme, voilà ce qu’il y avait derrière.

Menteur ou naïf ?

Étienne Ghys : Lyssenko était-il un menteur, ou quelqu’un de naïf qui a cru lui-même à ce qu’il racontait ? Ou une vaste escroquerie ?

Claude Debru : Je pense que c’est un fraudeur. Il a vraiment falsifié — on en a les preuves — et il a fini par falsifier les résultats, qui n’étaient pas si évidents ni si glorieux. Les rendements n’étaient pas tellement améliorés.

Ce qui est important à dire aussi sur le plan politique, c’est que l’administration soviétique avait besoin de résultats rapides, et que les généticiens classiques faisaient des expériences d’hybridation dont les résultats prenaient beaucoup plus de temps. Lyssenko a promis des résultats rapides. Il a intoxiqué l’administration soviétique et, pour se maintenir, il a été amené à frauder. C’est avéré.

Étienne Ghys : J’ai lu que l’enseignement de la biologie a été profondément modifié en URSS à la suite de tout cela. Au point que, pendant une année, tous les professeurs de biologie ont été ramenés à l’université pour apprendre la biologie à la Lyssenko.

Claude Debru : Il y a eu une énorme suppression d’enseignements, de chaires, pendant longtemps. Et puis, lorsque les Russes ont fini par comprendre que tout cela n’était qu’une vaste escroquerie, il a fallu faire machine arrière et instruire les professeurs du secondaire dans la vraie biologie, la génétique.

Les opposants

Étienne Ghys : Comment cette supercherie a-t-elle été dévoilée ?

Claude Debru : Il y a toujours eu des opposants. Les discussions ont été vives, fortes, et n’ont jamais cessé. Il y a eu des généticiens de haut vol en Union soviétique.

Il y avait Timoféev-Ressovski, qui a été persécuté puis remis à l’honneur. Il y avait Dobjanski, parti aux États-Unis parce qu’il ne supportait plus l’atmosphère stalinienne. Et il y avait un Américain, Hermann Muller, très connu pour ses travaux sur la mutagenèse par les rayons X, attiré par le mythe soviétique, resté plusieurs années à Moscou, qui a travaillé pour la science russe — mais qui a fini par se rendre compte que ça ne marchait pas, et qui est rentré chez lui.

Étienne Ghys : Lyssenko a-t-il vu son image décroître progressivement, ou a-t-il été banni du jour au lendemain ?

Claude Debru : Je ne pense pas que ça se soit passé comme ça — il fallait ménager ceux qui l’avaient protégé. Mais ce qui est sûr, c’est qu’il a été démis de pratiquement toutes ses fonctions, et il en avait beaucoup : dans plusieurs académies, y compris l’Académie des sciences, chef de laboratoire. On l’a écarté lorsque Khrouchtchev a été limogé, car Khrouchtchev avait continué à le protéger.

Étienne Ghys : Le départ de Khrouchtchev, c’est 1964. Donc cette supercherie a duré…

Claude Debru : Trente ans. Au bas mot.

Vavilov

Étienne Ghys : Trente ans pendant lesquels la biologie soviétique était en total désaccord avec celle de l’Ouest.

Claude Debru : En total désaccord. Et il n’y avait pas que Lyssenko. Il y avait en particulier Nikolaï Vavilov.

Il avait d’abord protégé Lyssenko, intéressé par les résultats préliminaires et par l’idée même de vernalisation. Puis ça s’est très mal passé. Vavilov était un grand collectionneur : il avait rassemblé une collection extraordinaire de spécimens du monde entier. Cela ne l’a pas aidé dans sa carrière, parce que c’était une science fondamentale dont on ne voyait pas clairement l’application.

C’est une histoire très triste : il a vraiment été persécuté et emprisonné. On dit que Lyssenko est responsable de sa disgrâce, parce qu’il n’a cessé, à partir d’un certain moment, de le critiquer — ce qui est sans doute vrai. Mais Lyssenko a affirmé n’être pour rien dans son emprisonnement. Vavilov est mort en déportation, au Goulag, en 1943.

Étienne Ghys : Lyssenko a-t-il été amené à faire une autocritique, comme on en voyait parfois en Union soviétique ?

Claude Debru : Non, je ne pense pas. On lui a enlevé presque tout, toutes ses responsabilités académiques.

La leçon de Monod

Étienne Ghys : Que reste-t-il de Lyssenko aujourd’hui ?

Claude Debru : Je pense que la biologie soviétique s’est remise, tardivement, de l’affaire Lyssenko, et que la France a joué un certain rôle dans sa rééducation, en particulier en génétique et en biologie moléculaire. Lyssenko, c’est du passé.

Étienne Ghys : Quelle leçon peut-on tirer de cette abominable erreur, et comment espérer ne plus tomber dans ce genre de travers ?

Claude Debru : Beaucoup de gens y ont pensé. J’ai quelques réponses sous la forme de jugements de Jacques Monod, dans sa préface au livre de Jaurès Medvedev, Grandeur et chute de Lyssenko. Je me permets une citation :

« Qu’un charlatan, autodidacte et fanatique, ait pu, au milieu du XXe siècle, obtenir dans son pays l’appui de tous les pouvoirs — le parti, l’État, la presse, sans compter les tribunaux et la police — pour imposer en biologie une théorie inepte et en agriculture des pratiques inefficaces, parfois catastrophiques ; que cet illuminé soit en outre parvenu à faire jeter l’interdit officiel sur l’enseignement comme sur la pratique d’une des disciplines biologiques les plus fondamentales, la génétique : voilà qui passe l’imagination. C’est pourtant ce que Lyssenko a su accomplir en URSS pendant plus de trente ans. »

Mais, poursuit Monod — et cela est très intéressant :

« Qui donc oserait affirmer que de telles pseudosciences ne survivent ou ne se développent pas aujourd’hui encore dans d’autres domaines de la connaissance, et pas seulement chez les totalitaires ? »

Ce jugement de Monod est très remarquable. Je pense qu’on peut dire que l’état de la science, la qualité de la science, dépend beaucoup du système politique.

Étienne Ghys : Quelle musique illustrerait cet épisode malheureux de l’histoire des sciences ?

Claude Debru : Chostakovitch, qui est tombé en disgrâce auprès de Staline parce que celui-ci trouvait telle ou telle œuvre un peu trop érotique. Ce serait une bonne illustration des méfaits du système soviétique sur l’art, et sur la culture en général.

Étienne Ghys
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