Découvrir
Littérature et Bande dessinée

Le classic à lire : Némésis de Philip Roth - Décryptage d'une épidémie

Publié le
29.09.2026

Il y a un lieu commun que l'on entend partout : « On ne parle jamais du handicap », « Le handicap est un sujet qui n'intéresse pas », « Le handicap, c'est tabou ». Rien n'est plus faux. On parle du handicap partout et tout le temps. Les plus grands auteurs se sont emparés du sujet et ont produit des livres mémorables sur la santé, le handicap et la vulnérabilité humaine. Pour battre en brèche ces idées reçues, Cortex Média a entrepris un vaste recensement des œuvres dont les auteurs ont fait de la santé, du handicap ou de la santé mentale le sujet central de leur livre.

‍

C'est un livre que nous devrions tous relire. Alors que le mouvement antivax permet le retour de la rougeole au Texas, le roman de Philip Roth résonne plus que jamais.

Nous sommes en 1944. L'été est torride dans le quartier juif de Newark, ville natale de Roth et décor de nombreux romans. Les enfants jouent dans des rues surchauffées. Pour eux, l'ennemi n'est pas le nazisme, c'est une maladie invisible qui frappe tour à tour : la poliomyélite, capable de provoquer des paralysies irréversibles.

Chez un autre auteur, Némésis aurait été un banal journal d'épidémie. Mais Roth est un génie. L'épidémie devient une épreuve morale, une machine à produire de la peur, de la culpabilité et des questions auxquelles aucune médecine ne répond. Toute ressemblance avec le Covid-19 n'est pas fortuite : une fois encore, Roth est prémonitoire.

‍

Bucky Cantor, le juste coupable

Au centre du roman, il y a Eugene « Bucky » Cantor, jeune professeur d'éducation physique chargé d'un terrain de jeux. Il est fort, sérieux et responsable. Il aurait voulu partir à la guerre comme les garçons de son âge, mais sa mauvaise vue l'en a empêché, et il en porte déjà une forme de honte. Quand la polio frappe les enfants dont il a la charge, cette fragilité devient une obsession. Bucky cherche une cause, puis un responsable, et retourne bientôt l'arme de la culpabilité contre lui-même.

Roth décrit avec acuité ce besoin humain de donner du sens à ce qui nous assaille. Face à un virus mal compris et au hasard qui décide qui sera épargné, ses personnages accusent la saleté, les étrangers, certains quartiers, Dieu, le destin ou eux-mêmes. Les crises sanitaires ne produisent pas seulement des symptômes : elles produisent aussi des rumeurs, de la méfiance et de la stigmatisation. On voit des parents terrifiés, des enfants qu'on éloigne, des quartiers devenus suspects. Et cette angoisse particulière s'installe quand un geste banal, serrer une main ou se baigner, devient une menace.

Bucky veut bien faire. Il respecte les règles et se demande sans cesse ce qu'il aurait dû faire autrement. Mais son sens du devoir devient destructeur, car il ne peut accepter une réalité essentielle : certaines catastrophes n'ont pas de responsable.

‍

La maladie, une question philosophique

Dans la mythologie grecque, Némésis incarne la vengeance et le châtiment. Bucky finit par voir dans la maladie une punition. Roth démonte cette logique : la polio n'est ni juste ni injuste, elle frappe. Ce qui détruit son personnage n'est peut-être pas tant la maladie que l'interprétation qu'il en fait.

Roth raconte aussi la maladie après la phase aiguë : dans le regard porté sur soi, dans la honte, dans la difficulté d'accepter un nouveau corps. Il pose ainsi une question très actuelle : guérir signifie-t-il retrouver la vie d'avant ? Pour lui, clairement non. Un événement médical devient un événement biographique, capable de bouleverser une identité, un amour ou une trajectoire. Sans jamais réduire son personnage à sa maladie, Roth montre comment il tente de négocier avec ce qui lui est arrivé.

Le style est sobre, sans effets spectaculaires, et cette retenue rend certains passages d'autant plus violents. L'épidémie est décrite à hauteur d'homme : un enfant absent du terrain de jeux, une famille inquiète, une mauvaise nouvelle, puis une autre. Peu à peu, la géographie du roman se transforme. Le terrain de sport devient dangereux, la colonie de vacances ressemble à un refuge, et la ville entière semble contaminée par la peur.

‍

Un roman sur la vulnérabilité

Publié en 2010, Némésis se relit différemment depuis les crises sanitaires récentes : on y retrouve la recherche du lieu de contamination, la peur de transmettre, les rumeurs et la tentation de désigner un coupable. Mais Roth évite le parallèle facile. Son sujet profond est universel : notre difficulté à accepter la vulnérabilité. Bucky voudrait être fort, irréprochable et capable de protéger les autres. Il voudrait que le monde obéisse à une logique morale où la vertu serait récompensée. La maladie détruit cette certitude.

Court mais d'une immense portée, grave, profondément humain et étonnamment accessible, Némésis transforme une épidémie de poliomyélite en méditation sur la responsabilité, le corps, le handicap et le hasard. C'est aussi un roman sur une idée très difficile à accepter : parfois, il n'y a personne à blâmer.

‍

Benjamin Laurent
4 min

Sommaire

Partager l'article

Autres articles

Publié le
22.9.26
Alexandrine Descotes : « Le Nénuphar », dix ans pour dire l'indicible
Dans Le Nénuphar (Éditis), Alexandrine Descotes raconte l'histoire vraie de son père, chirurgien urologue, confronté depuis l'enfance à une pathologie tenue secrète pendant des décennies. Un texte construit à trois voix de femmes — sa grand-mère, sa mère et elle-même — pour dire ce que cet homme n'est jamais parvenu à dire lui-même. Rencontre.
Publié le
22.9.26
En attendant Eden. Elliot Ackeman nous live un roman puissant
En attendant Eden : Elliot Ackerman raconte l’amour au bord de la mort
Publié le
21.9.26
Rentrée litéraire : Alexandrine Descotes publie son premier roman : Le Nénuphar
Distilbène, handicap, fécondation in vitro et secrets de famille : Alexandrine Descotes retrace trois générations dans un récit intime et bouleversant.