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Alexandrine Descotes : « Le Nénuphar », dix ans pour dire l'indicible

Publié le
22.09.2026

Pour cette rentrée littéraire 2026, nous avons eu le plaisir de découvrir une formidable enquête familiale.  Alexandrine Decotes nous livre l'histoire de sa famille avec un livre touchant : Le nénuphar. Pour Cortex Média elle revient sur son parcours et le processus d'écriture. Dans Le Nénuphar (Éditis), Alexandrine Descotes raconte l'histoire vraie de son père, chirurgien urologue, confronté depuis l'enfance à une pathologie tenue secrète pendant des décennies. Un texte construit à trois voix de femmes — sa grand-mère, sa mère et elle-même — pour dire ce que cet homme n'est jamais parvenu à dire lui-même. Rencontre.

Cortex Média : Alexandrine, pouvez-vous nous présenter qui vous êtes et comment vous êtes arrivée à l'écriture ?

Alexandrine Descotes : J'ai toujours écrit. Au lycée, j'écrivais plein de choses. ça a toujours fait partie de moi. J'ai aussi toujours beaucoup lu, et c'est d'abord par la lecture que je suis venue à l'écriture.

Puis j'ai découvert cette histoire, racontée par mes grands-parents, quand j'avais dix-huit ans, à une période où j'étais très prise par mes études. A l’époque j'étais en prépa à Lyon, je travaillais énormément. Malgré tout, cette histoire, totalement romanesque, m'est restée. J'avais gardé l'idée que ça pourrait faire un roman.

Dix ans plus tard, j'ai fait une rencontre en dehors de tout cadre littéraire : celle d'une écrivaine assez connue, Kaouther Adimi. En discutant avec elle, j'ai réalisé qu'il était possible d'avoir un métier « normal » et d'écrire. Je viens d'un milieu où personne n'écrit, où je n'ai pas d'écrivain dans la famille ; ça me paraissait un peu inaccessible. Cette rencontre m'a redonné le virus de l'écriture. J'ai commencé par des choses qui me semblaient plus abordables qu'un premier roman : la nouvelle. J'ai gagné le prix de la nouvelle George Sand en 2014, ce qui m'a donné confiance. Et j'ai décidé, il y a dix ans, d'écrire sur cette histoire.

Cortex Média : Il vous a fallu dix ans pour sortir ce livre. Comment se passe un tel processus ?

Alexandrine Descotes : J'ose espérer que tous les romans ne se passent pas comme ça, mais ça a été très progressif. J'ai souvent l'image de la randonnée : je voyais le sommet, mais j'ai pris beaucoup de chemins de traverse et de petits sentiers escarpés pour y arriver. Je n'ai pas pris l'autoroute.

Il y a eu plusieurs étapes. D'abord la matière que j'arrivais à récupérer : j'ai commencé par interroger mes grands-parents, très touchés par cette initiative. Cette aventure à remuée des choses douloureuses, mais ils s'y sont prêtés assez volontiers, contents que leur petite-fille s'intéresse à tout ça.

J'ai assez vite écrit les deux premières parties du livre. Quand je dis assez vite j’ai quand même mis cinq ans. J’ai fait beaucoup de recherches sur New York et sur l’un des personnages du livre : le docteur Lattimer.

Là où ça s'est corsé, c'est quand j'ai essayé de faire parler la deuxième génération : ma tante, mon père, ma mère. C'est sans doute pour eux que l'histoire est la plus douloureuse. Mes grands-parents avaient gardé une forme de fierté de cette épopée américaine, là où la deuxième génération n'a hérité que des séquelles et du poids de tout ça. Il y a eu toute une période où je n'avais pas de matière pour m'approcher de la vérité concernant mon père, ma tante, ma mère.

Je suis alors partie dans la fiction, une manière d'échapper à la difficulté tout en faisant quelque chose de cette histoire : j'ai changé tous les prénoms, inventé des personnages, mêlé faits et inventions. Mais je n'étais pas complètement satisfaite ; ça ne reflétait pas exactement ce que je voulais faire.

Il faut dire qu'il y a cinq ans, mon père était au sommet de sa carrière : il lui était difficile d'imaginer publier un texte aussi ancré dans la vérité, avec les vrais prénoms, qui assume que c'est une histoire vraie. Aujourd'hui, la retraite approchante, il a accepté que je me lance dans une version plus authentique. Ce qui a aussi été déterminant c’est que ma mère a commencé à me livrer des choses. Le texte s'est alors construit avec trois voix de femmes — ma grand-mère paternelle, ma mère et moi — pour raconter la blessure secrète d'un homme et dire ce que lui-même n'arrivait pas à dire. C'est un peu un trompe-l'œil : le personnage principal est au cœur de l'histoire, mais il y est un peu absent, il ne livre sa vérité que par bribes. Cela reflète vraiment la teneur de mes échanges dans la famille et la matière réelle que j'ai obtenue de mon travail d'enquête.

Cortex Média : Il y a pourtant un personnage dont vous ne parlez pas : vous-même. Comment avez-vous vécu de découvrir que votre père s'est, au début, mal comporté avec votre mère ?

Alexandrine Descotes : Je ne le vois pas comme ça — c'est drôle, mon père dit un peu la même chose que vous, que ça donne cette image, mais ce n'est pas du tout ça pour moi. Je vois un jeune homme en souffrance, qui ne savait pas s'il allait vivre au-delà de trente ans, qui ne savait pas s'il pourrait avoir des relations intimes ou des enfants. La projection dans une vie de famille, une vie maritale, était très compliquée pour lui. Cette façon d'esquiver la relation était une manière de se protéger : en se lançant dans une histoire, il avait toutes les chances d'être déçu, de souffrir, de faire souffrir. Je ne vois pas du tout ça comme de la maltraitance, mais plutôt comme un jeune homme très mal dans sa peau, qui ne savait pas où il allait, très angoissé, très torturé, et qui craignait de s'engager dans une histoire qui s'annonçait complexe.

Cortex Média : Et vous, comment reçoit-on, en tant qu'enfant, la souffrance de son père ?

Alexandrine Descotes : Ce que je trouve très difficile, c'est de le voir aujourd'hui, à soixante-sept ans, avec une vie pourtant admirable, encore souffrir d'une pathologie de naissance pour laquelle il ne peut rien. C'est ça qui m'émeut le plus. Et ça rejoint d'autres conversations, avec des amis ou des membres de ma famille confrontés à la maladie : il y a une forme de souffrance alors même que les personnes concernées n'y peuvent strictement rien. C'est cette impuissance-là qui me touche particulièrement.

Enfant, étrangement, je ne l'avais pas senti. L'un des rêves de la vie de mon père, c'était d'avoir des enfants, et ma mère lui a offert une vie de famille dont il n'aurait jamais osé rêver — avoir trois enfants, des triplés, c'était le jackpot. J'ai grandi auprès d'un homme en partie réparé par ça, qui avait la vie de famille dont il avait toujours rêvé. D'ailleurs, avec mon frère, qui a une vision différente de la mienne, on est d'accord : on a grandi dans un foyer plein de joie. Comme mon père a vécu cette histoire extraordinaire, il a toujours su distinguer ce qui est important de ce qui ne l'est pas, et savourer le moment présent. Mes parents, tous deux médecins, nous répétaient ce mantra familial : « Il n'y a que deux choses graves dans la vie, la maladie et la mort. » J'ai grandi auprès d'un papa hyper aimant, hyper joyeux — un super papa. Je n'ai pas du tout perçu ce mal-être en grandissant.

Les moments où je l'ai un peu perçu sont venus plus tard, à l'adolescence : j'ai commencé à remarquer qu'il était assez régulièrement malade, avec des infections urinaires à répétition. Mais je n'ai absolument pas tilté — je voyais juste que mon papa pouvait être malade, comme tout le monde peut l'être. J'ai vraiment perçu que quelque chose d'important se jouait quand ma sœur elle-même a été confrontée à la maladie. Mon père a alors été très présent auprès d'elle, avec des conversations très privées, entre eux deux. Je sais aujourd'hui qu'il s'est livré à elle dans cette période, pour lui montrer qu'on pouvait vivre avec la maladie et se construire malgré tout. Il ne s'est pas livré de la même façon auprès de moi, mais j'ai vu, dans ces moments-là, qu'il y avait beaucoup d'émotion, quelque chose de très profond dans leur lien autour de la maladie. Il a toujours eu une immense sensibilité et une immense empathie ; dans la famille, on dit qu'il « a des antennes », qu'il sent la détresse des autres. Ma mère, elle, n'est pas du tout dans ce registre.

Il y a une phrase de votre livre qui m'a particulièrement marqué — je crois que c'est la plus forte : « J'ai aucune envie de m'immiscer dans l'intimité de mes parents. Depuis le début de ce projet, je redoute ce moment. Mais l'incontinence de mon père, son impuissance et son infertilité présumée, tout cela compte. » Quel courage d'aller interroger ses parents sur des sujets aussi intimes.

Alexandrine Descotes : Oui... Ce n'était pas simple. Cette partie, c'est celle que je redoutais le plus, c'est vraiment le pivot du livre — et c'est aussi ce qui explique que ça ait été aussi long à écrire et à publier. J'étais prise en porte-à-faux entre l'envie de dire les choses, de ne pas contourner ce qui est difficile, et le besoin de respecter la pudeur, l'intimité, la délicatesse que ces sujets supposent. C'était un jeu d'équilibriste pour trouver les mots justes sans en dire trop. Ma hantise, c'était d'édulcorer les choses et de ne pas dire la vérité sur la réalité de la pathologie ; en même temps, j'avais conscience d'écrire une œuvre littéraire, sur des sujets difficiles à raconter. J'étais dans cet entre-deux, à chercher le bon dosage pour ne pas esquiver la difficulté tout en racontant la violence de ce handicap.

Justement, comment fait-on, selon vous, pour libérer la parole autour de ces sujets ?

Alexandrine Descotes : C'est une vraie question, que je me pose un peu tous les jours, parce que moi aussi je suis confrontée à la maladie d'un enfant, et je me pose les mêmes questions que ma grand-mère en son temps. J'ai plutôt la posture inverse : je pense qu'il faut parler, que c'est en parlant qu'on éduque les gens et que, quand ils comprennent, ils basculent dans une logique de solidarité plutôt que d'incompréhension. Je suis hyper admirative de prises de position comme celle de Nicolas Demorand. Il me semble que c'est la seule manière de faire évoluer les mentalités : en parler, se rendre compte qu'on est loin d'être seul, que beaucoup de monde est concerné par des problématiques identiques ou similaires.

Dans le cas de mon père, je pense que mes grands-parents ont eu raison de garder le silence, à l'époque où il a grandi. Je ne suis pas sûre qu'on l'aurait laissé devenir chirurgien urologue si l'on avait su qu'il se débattait avec ces problématiques de santé, les études de médecine étaient hyper hostiles à la faiblesse et à la fragilité. Je ne suis pas sûre, très honnêtement, qu'il aurait eu la carrière qu'il a eue s'il en avait parlé. Je reste convaincue que, globalement, plus on parle et mieux on se porte, mais dans certains cas, ce n'est pas si simple, notamment dans le monde professionnel. Je crois qu'à l'école, les choses ont beaucoup évolué. Le monde professionnel, lui, reste le monde professionnel. La difficulté majeure, c'est cette dualité : il faut adapter les choses sans réduire la personne à sa pathologie. C'est une ligne de crête entre considérer les gens comme des gens normaux et pleinement capables, et comprendre que, dans certaines situations, il faut s'adapter. Les gens tombent facilement soit dans le travers de ne pas tenir compte du tout d'un besoin d'adaptation, soit, à l'inverse, dans des comportements discriminatoires, en jugeant que la personne ne sera pas à la hauteur.

Est-ce que vous envisagez d'écrire une suite ?

Alexandrine Descotes : Ce ne sera pas une suite, mais je pense que mon prochain livre parlera d'épilepsie. La question, c'est comment je le traite — j'irai sans doute vers la fiction. L'épilepsie a très mauvaise presse, elle est très mal connue, alors qu'elle touche un pour cent de la population mondiale. Ça me sidère qu'il y ait si peu d'éducation là-dessus, alors que les gens ne savent toujours pas quoi faire face à une personne qui fait une crise. C'est aussi une maladie complexe, avec des formes très différentes : les médecins parlent plutôt « des épilepsies » que « de l'épilepsie », tant le spectre de manifestations est large.

J'imagine, mais c'est encore très flou dans ma tête, plusieurs histoires à hauteur d'enfant, à différentes époques, avec différents types d'épilepsie, pour raconter une histoire tout en éduquant un peu sur cette maladie très mal connue et pourtant si répandue. Ça phosphore, mais je n'ai pas encore commencé à écrire.

Découvrez notre chronique du livre ici

Propos recueilli par Benjamin Laurent

Benjamin Laurent
11 min de lecture

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