L’Académie des sciences consacre une série de podcasts, en partenariat avec Canal Académies, à la vérité. Au micro, Étienne Ghys, l’un de ses deux secrétaires perpétuels. Cortex Média a retranscrit ces échanges, à lire ci-dessous.
Jean-Baptiste Jacquin dirige le service science et médecine du Monde. Étienne Ghys l’interroge sur un métier qui doit dire le vrai en vingt-quatre heures : comment un journaliste scientifique choisit ses sources, et ce qu’il peut faire quand celles-ci se contredisent.
Préprints publiés pendant la pandémie de Covid, publications rétractées, études contradictoires sur les PFAS, rapports qui concluent « on ne sait pas », fake news qu’il vaut parfois mieux ne pas démonter : un entretien sur une vérité qui repose autant sur des témoignages que sur des faits.
Étienne Ghys : Je suis face à Jean-Baptiste Jacquin, chef du service science et médecine du Monde. J’aimerais qu’on parle de la façon dont un journaliste vit au quotidien la question de la vérité. Vous êtes amené à exprimer des choses très rapidement, souvent en vingt-quatre heures, et à dire des choses qui, en principe, sont vraies. Quels sont les outils dont vous disposez pour croiser vos sources, pour être sûr de ne pas dire trop de bêtises ? Et quelle est la relativité qui peut exister dans ce concept de vérité, d’un journal à l’autre ou d’un pays à l’autre ? Commençons par le début : comment faites-vous, en pratique ?
Jean-Baptiste Jacquin : Les outils dont nous disposons, ce sont d’abord les sources. Et pour un journal de vulgarisation scientifique comme Le Monde, ces sources, ce sont bien sûr les publications scientifiques.
Étienne Ghys : Je vous coupe tout de suite : des publications scientifiques publiées, validées.
Jean-Baptiste Jacquin : Oui.
Étienne Ghys : On voit souvent, dans les journaux, des publications scientifiques qui ne sont encore qu’à l’état de prépublication.
Jean-Baptiste Jacquin : C’est quelque chose qui a évolué, ce qui prouve que les réponses aux questions ne sont pas noires ou blanches.
Pour en venir à une période récente, très médicale, la pandémie de Covid : il y avait un besoin de compréhension et d’information du public extrêmement rapide. Nous ne pouvions évidemment pas attendre la publication d’articles revus par les pairs. La presse, nous y compris, s’est donc appuyée sur des préprints.
Étienne Ghys : Est-ce qu’il y a eu des erreurs ?
Jean-Baptiste Jacquin : Bien sûr qu’il y a eu des erreurs. Nous ne pouvions pas attendre ce qui était auparavant notre règle intangible, c’est-à-dire que l’article soit revu par les pairs et publié dans une revue officielle, parce qu’il y avait un besoin d’information.
Que faire ? Il fallait prendre ces articles pour ce qu’ils étaient : le travail en cours d’un scientifique, dont la validation n’était pas encore très forte. Mais nous estimions avoir le devoir d’informer nos lecteurs de l’avancée des connaissances sur cette pandémie qui terrorisait tout le monde et à laquelle on ne comprenait pas grand-chose.
Étienne Ghys : Est-ce que vous pensez que le grand public était au courant de cela, que les textes en question n’étaient pas encore complètement validés ?
Jean-Baptiste Jacquin : Nous le spécifiions dans les articles. Ce qui est intéressant, c’est que le public a peut-être découvert à cette occasion qu’auparavant nous ne traitions que de publications revues par les pairs, puisque nous ne le précisions pas.
À la fin de la pandémie, nous nous sommes dit : reprenons nos habitudes, reprenons notre règle intangible, et arrêtons-nous aux seuls articles revus par les pairs.
Étienne Ghys : Je crois que je devine la suite : vos concurrents n’ont pas fait la même chose.
Jean-Baptiste Jacquin : Nos concurrents n’ont pas tous fait la même chose. Et nous-mêmes nous sommes rendu compte que cette règle était parfois trop rigide.
Trop rigide pour deux raisons. La première, c’est qu’une publication revue par les pairs se trouve parfois rétractée quelques années plus tard.
Étienne Ghys : Parfois.
Jean-Baptiste Jacquin : Parfois, cela arrive. Ce n’est donc pas, entre guillemets, la certitude absolue du sérieux du travail, des conclusions, des résultats, des calculs que ce travail produit.
En revanche, ce qui est important, plutôt que de prendre pour argent comptant ce qu’il y a dans ces revues, c’est d’appeler nous-mêmes les pairs, d’appeler nous-mêmes les chercheurs pour les faire réagir au travail d’une autre équipe, un travail auquel ils n’ont pas participé, afin d’avoir leur regard. Nous faisions d’ailleurs systématiquement ce travail. Nous ne sommes pas des biologistes ni des astrophysiciens : nous sommes des vulgarisateurs, et nous faisons donc appel aux sachants, entre guillemets, qui nous éclairent sur le point saillant de l’étude. Ce n’est pas forcément le point repris dans le communiqué de presse que l’université publie parfois pour accompagner une publication, pour annoncer un point de rupture, une breaking news absolument révolutionnaire. On se rend compte que c’est parfois une avancée beaucoup plus modeste, et nous ne sommes pas toujours à même de la jauger.
Étienne Ghys : Donc, ce que vous voulez dire, c’est que vous faites une préévaluation par vous-mêmes.
Jean-Baptiste Jacquin : Oui. C’est pour cela que le concept de vérité en journalisme est très compliqué à appréhender.
Nous essayons de faire ce travail de façon honnête et rigoureuse. Est-ce que, pour autant, c’est un gage de vérité ? Je ne sais pas.
Étienne Ghys : Généralisons un peu. Comment comparer la vérité d’un journal comme Le Monde et celle d’un journal comme le New York Times en matière de science ? Est-ce que vous communiquez la même vérité des deux côtés ? Prenons l’exemple de Trump, actuellement : la façon dont il traite la science est ressentie de manière très différente ici et là-bas. Comment fait-on pour transmettre un point de vue qu’on estime véritable ?
Jean-Baptiste Jacquin : Là, ce n’est pas de la science qu’on transmet, c’est de l’information.
Étienne Ghys : Oui, mais cela, vous le faites aussi dans votre journal.
Jean-Baptiste Jacquin : Tout à fait. Et depuis le mois de janvier, nous avons publié de très nombreux articles pour expliquer ce que l’administration Trump infligeait à la communauté scientifique et universitaire américaine. Très honnêtement, je ne cherche pas à me comparer au New York Times, qui est un journal américain parlant de son pays. Nous, nous parlons des États-Unis comme d’un pays étranger, qui intéresse moins nos lecteurs que ce qui se passe en France. Notre couverture est donc plus modeste, entre guillemets.
En revanche, en termes d’analyse : est-ce que ce que nous écrivons dans Le Monde sur ce qui se passe aux États-Unis est une interprétation différente — j’emploie là un gros mot, interprétation — de ce que retient le New York Times ? Je ne sais pas si nous avons des analyses différentes. C’est là que le concept de vérité en journalisme devient compliqué. Cela repose sur des faits, en l’occurrence des décrets présidentiels américains, qui sont parfois contestés devant les tribunaux américains. On ne peut pas non plus prendre tous ces décrets pour argent comptant, puisqu’une partie va être annulée par la justice. S’appuyer sur ces décrets et les considérer comme une décision définitive, est-ce raisonnable, ou faut-il plutôt les prendre comme un risque qui pourrait advenir ? Je ne sais pas qui a raison, je ne sais pas qui a tort : c’est une affaire d’appréciation. Nous essayons de restituer ce qui se passe aux États-Unis de façon honnête. Notre source, en l’occurrence, c’est que nous appelons des chercheurs, des universitaires américains, qui nous racontent ce qui se passe. Et nous observons un phénomène que nous n’avions jamais vu jusqu’ici : un nombre considérable de personnes refusent de parler en leur nom. Il y a en ce moment aux États-Unis une terreur, un climat de terreur, qui fait que des gens qui avaient la parole libre et dont la situation est solide préfèrent ne pas être cités lorsqu’ils s’expriment sur la situation actuelle. Ce ne sont pas des post-doctorants qui ne sont pas sûrs de leur poste et qui craignent de le perdre pour une parole de travers : ce sont des professeurs d’université, des directeurs de laboratoires de grands centres de recherche.
Étienne Ghys : Je confirme, parce que je vis cela aussi. Cela veut donc dire que, d’une certaine manière, vous avez plus de vérités que les journaux américains, peut-être ?
Jean-Baptiste Jacquin : Je ne crois pas. Non, je ne crois pas.
Mais cela dépend des journaux américains. Là aussi, dans la communauté des médias, entre guillemets, il y a des analyses et des conclusions très variées. Le verre à moitié plein, à moitié vide : cela, c’est une vérité.
Étienne Ghys : Dans le même genre de question : quelle est la limite entre l’article scientifique qu’on trouve dans Le Monde et l’article, disons, de militantisme ? Vous avez par exemple beaucoup d’articles de nature écologique, c’est normal et je vous en félicite. Il est parfois un peu délicat de faire la part des choses dans des questions qui ont aussi une connotation politique. Vous devez donc faire des choix. Comment fait-on pour transmettre une information véritable alors qu’on n’est pas bien sûr de son caractère factuel ?
Jean-Baptiste Jacquin : Sur ces sujets, il n’y a pas, au journal Le Monde, un directeur de la rédaction qui dicte une ligne éditoriale à une troupe de rédacteurs. Chaque rédacteur a son prisme, entre guillemets, son vécu, qui fait qu’il hiérarchise différemment les informations qu’il recueille.
Et sur ce type de sujets, où il y a parfois des zones grises, les certitudes ne sont pas toujours évidentes. Prenons un sujet polémique récent : les PFAS. Des entreprises ont produit des études pour démontrer l’innocuité de ces substances. Des scientifiques ont produit des études pour démontrer qu’il s’agissait de polluants éternels, avec des conséquences à très long terme sur le vivant. Où est la vérité ? Faut-il dire que l’un a raison et que l’autre a tort ? Ce qu’il faut, c’est étudier ces études, voir qui parle : qui sont les chercheurs qui les ont produites ? Et il est vrai que, souvent, dans ces domaines proches de l’industrie, il s’est avéré qu’il y avait des conflits d’intérêts, ou que des recherches étaient financées plus ou moins indirectement par des intérêts commerciaux. Nous sommes obligés d’alerter le lecteur sur ces risques de conflits d’intérêts, au moins apparents. On ne peut pas faire de procès d’intention à l’égard de tout le monde, mais il faut rester relativement prudent.
Étienne Ghys : Sur cet exemple des PFAS, qui est extrêmement intéressant, j’ai une question à vous poser. L’Académie des sciences vient de publier un rapport sur les PFAS dont la conclusion est un peu ambiguë : on ne sait pas. Il y a beaucoup de choses qu’on ne sait pas. La conclusion, c’est en particulier qu’il faut lancer des recherches sur tel ou tel aspect, qui n’ont pas encore été faites. Or on entend un peu partout qu’un journal ne peut pas publier ce genre d’information sous la forme « on ne sait pas », parce que le lecteur attend une réponse. Est-ce que vous avez un point de vue là-dessus ?
Jean-Baptiste Jacquin : Non, je pense qu’un journal peut très bien assumer le « on ne sait pas ». On ne sait pas. Dire qu’on ne sait pas, c’est déjà savoir quelque chose : c’est donc une information importante.
Encore faut-il savoir où se situe ce « on ne sait pas ». Il y a des polluants industriels, pour rester sur ce terrain. Et il y a, de sinistre mémoire, des polluants que l’on a conservés pendant des décennies dans le bâtiment sous prétexte qu’on ne savait pas. Est-ce parce que le risque n’est pas avéré qu’il n’y a pas de risque ?
Étienne Ghys : Grave question.
Jean-Baptiste Jacquin : Grave question. Il est vrai qu’il y a ce principe de précaution, éminemment délicat à manier, qui peut être très dangereux à manier, mais qui existe quand même, qui est un vrai principe auquel il faut prêter attention.
Le « on ne sait pas » doit-il faire pencher la balance d’un côté, en disant : on continue, puisqu’on ne sait pas, c’est que ce n’est pas dangereux ; ou de l’autre : puisqu’on ne sait pas, il faut tout arrêter, parce que c’est peut-être dangereux. Cela, ce n’est pas aux journalistes de le décider.
Étienne Ghys : Il y a cette question un peu délicate de savoir si un journal a le devoir d’expliciter les fake news. Est-ce que vous le faites ? Est-ce que vous pensez que ce soit une mission d’un journal de détailler ce qui est faux ? Parce que là, on ne parle plus de vérité, on passe à la fausseté. Est-ce que cela fait partie de votre métier de prendre des affirmations de Trump ou d’un autre et de dire : non, c’est faux ?
Jean-Baptiste Jacquin : C’est très compliqué. S’il s’agit d’une parole officielle, effectivement, d’un chef d’État, d’un ministre, du responsable d’un bureau scientifique, du responsable d’une entreprise qui affirme quelque chose, alors oui, le devoir du journaliste est de dire : « Non, cela, c’est faux ».
S’il s’agit d’une fake news qui circule sur les réseaux sociaux ou qui est avancée par un journal concurrent, nous ne sommes pas des redresseurs de torts. Qui sommes-nous pour le faire ? Nous le faisons de temps en temps, dans un but pédagogique, entre guillemets, pour démonter auprès des lecteurs le mécanisme de diffusion d’une fake news. Mais répondre à ces fake news, ou essayer de les démonter, c’est aussi prendre le risque de redonner une seconde chance…
Étienne Ghys : Oui.
Jean-Baptiste Jacquin : … à cette fausse information.
Étienne Ghys : Cela la diffuse encore plus.
Jean-Baptiste Jacquin : Cela la diffuse encore plus. Ce n’est donc pas toujours intelligent.
Notre règle, entre guillemets, est en général, en principe, de ne pas répondre à ce type de fake news. Mais de temps en temps, nous avons un service qui s’appelle Les Décodeurs, qui prend une fake news ayant pris une importance particulière et qui la démonte de A jusqu’à Z, dans un but de pédagogie, pour expliquer aux lecteurs comment on se fait prendre au piège.
Étienne Ghys : Pour résumer, votre métier est un peu subtil.
Jean-Baptiste Jacquin : Un peu subtil, comme de très nombreux métiers. Pour reprendre le terme de vérité : vérité et journalisme, je ne sais pas. Il y a beaucoup de subjectivité. Ce qu’il faut, c’est de la rigueur, de l’honnêteté.
L’information n’est pas un service public. Nous ne sommes pas un service public de l’État, mais il y a quand même un rôle d’intérêt public dans le fonctionnement d’une démocratie, dans celui d’une information libre et pluraliste, un rôle reconnu par la Cour européenne des droits de l’homme. Et cela, c’est important. Mais la vérité, ce n’est pas comme en religion : la vérité en religion n’a pas besoin d’être prouvée pour être vérité. Dans la science, en revanche, on demande de la démontrer. Dans le journalisme, la vérité repose parfois sur des faits, mais parfois sur des témoignages. C’est donc quelque chose de beaucoup plus fragile, de beaucoup plus subtil, de beaucoup plus délicat à manier.
Étienne Ghys : Il y a une question que je pose à tous mes interviewés : est-ce que vous aimez la musique ?
Jean-Baptiste Jacquin : Je suis un ignare en musique.
Étienne Ghys : Très bien.
Jean-Baptiste Jacquin : Je suis un ignare en musique. J’aime beaucoup écouter de la musique, mais je suis incapable de retenir le nom de tel ou tel morceau entendu à la radio le matin, ou sur lequel j’ai dansé des dizaines de fois.
Étienne Ghys : C’est une super réponse, parce qu’elle est rare. Alors, comme Jean-Baptiste est ignare en musique, je lui ai mis une musique qu’il ne peut pas ignorer : le générique de la BBC.
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