174 kilomètres et 10 000 mètres de dénivelé en joëlette. C'est le défi que Jonathan Naboulet, tétraplégique, et ses amis de l'association Trail Sans Limite se sont lancés dimanche 30 août à l'Ultra Trail du Mont-Blanc ! Une épreuve accomplie en 42h19 et 14 secondes d'effort : c'est la première fois dans l'histoire de l'UTMB qu'une équipe en joëlette termine cette course mythique.
Cortex Média : Quel est votre handicap et qu'implique-t-il en termes d'autonomie ?
Jonathan Naboulet : Je suis devenu tétraplégique à l'âge de 19 ans après un accident de rugby. Quand un accident comme ça vous arrive, c'est un peu comme si vous renaissiez : vous devez tout réapprendre. J'ai été hospitalisé pendant deux ans, pour retrouver le plus d'autonomie possible. Je ne voulais pas d’une vie dictée par mes contraintes : à telle heure, les infirmiers doivent me sortir du lit, etc. Je n'ai plus l'usage de mes jambes mais j'ai récupéré ma main droite à 100%. J'ai eu la chance d'y arriver, notamment parce que j'étais bien entouré par ma famille et mes amis.
Cortex Média : C'est justement avec vos amis qu'est née l'aventure de Trail Sans Limite. C'est avec cette association que vous avez découvert les possibilités de la joëlette ?
JN : L'idée ne vient pas de moi mais d'un copain, Clément. J'habite dans l'Ariège, dans les Pyrénées ; j'ai des montagnes au pied de ma maison. Clément partait souvent en montagne et moi, je n'y allais pas, parce que la montagne n'est pas accessible en fauteuil roulant. Un jour il s'est dit : « On va essayer de trouver une solution avec des copains pour amener Jo à la montagne. » C'est comme ça qu'on a entendu parler pour la première fois de la joëlette. On s'est rendus compte du bonheur que cela procurait d'accéder à des endroits qui étaient devenus inaccessibles pour moi et partager ça avec des gens qu'on aime, c'est encore mieux. Pour mes 30 ans, mes amis ont fait une demande de participation à l'UTMB. Ce sont des sportifs, des compétiteurs, qui allaient courir en montagne et ils se sont dit : « Pourquoi pas le faire avec Jo ? » C'est comme ça que l'association Trail Sans Limite est née.

Cortex Média : Avant votre accident, vous étiez déjà attiré par le sport de montagne ?
JN : Oui. Je ne faisais pas de trail, mais j'ai toujours habité dans les Pyrénées. Je faisais du ski, de la montagne, toutes ces activités depuis que je suis gosse et j'ai toujours aimé ça. Aujourd'hui, ce que je préfère, c'est pouvoir retourner dans des endroits qui sont devenus inaccessibles pour moi tout seul et surtout de partager ces moments avec mes copains et mes copines.
Quand j'ai découvert la joëlette, ça m'a procuré une grande sensation de bonheur et de joie d'arriver en haut d'un sommet. Partager ça avec les autres, c'est extraordinaire ! Mais c'est un sport difficile, car on s'aventure dans des défis longs et compliqués. Je pense que ça a été un tournant dans ma nouvelle vie de personne à mobilité réduite. Ça m'a montré que beaucoup de choses étaient possibles et que ce n'est pas parce qu'on est en fauteuil roulant qu'on ne peut pas vivre de belles expériences sportives. En 2024, nous avons réalisé l'OCC, une course de 60 kilomètres et 3500 mètres de dénivelé. En 2025, la CCC, soit 100km et 6050 mètres de dénivelé.
Cortex Média : Comment se déroule concrètement une course en joëlette ?
JN : Il y a tout un travail en amont car nous faisons des repérages avant de vivre la course. Donc il y a énormément de communication, on échange sur les passages à franchir, il faut bien connaître la joëlette aussi. Puisque nous sommes dans les montagnes, qui sont très peu roulantes, il faut beaucoup porter. Les descentes sont parfois escarpées, avec des ravines de chaque côté ; il faut avoir confiance aux gens qui nous entourent. Avant l'UTMB, nous avons fait plus de 25 sorties pour appréhender la joëlette. Sur trois ans, je pense que nous avons fait une centaine de sorties au total. On apprend en permanence ; le trail est un sport individuel, la joëlette est un sport collectif, avec un véritable esprit d'équipe. Et c'est ça qu'il y a de plus beau !
Cortex Média : Au-delà de la ligne d'arrivée, qu'est-ce que cette aventure vous a apporté ?
JN : L'UTMB est magnifique, c'est extraordinaire de franchir la ligne d'arrivée. Mais je pense que le parcours, le chemin et les connaissances que cette aventure m'a apportés sont tout aussi beaux que l'aboutissement du projet. Le partage, les rencontres, les moments vécus ensemble, c'est ça qui m'a le plus plu. Quand nous sommes arrivés, il y a eu des larmes de bonheur et de joie, mais aussi un peu de tristesse car cela faisait trois ans qu'on portait ce projet. « Ça y est, c'est fini. On met un point final sur ce moment-là », c'est émouvant.

Cortex Média : Quel regard portez-vous aujourd'hui sur l'accessibilité des grands événements sportifs ?
JN : Je trouve qu'il y a une amélioration de dingue. Il y a trois ans, on m'avait refusé la participation à une course parce que c'était une joëlette et qu'on ne savait pas comment assurer en cas d'accident. Aujourd'hui, on m'invite à faire des courses. De plus en plus, ce sport s'ouvre à tout le monde et aux différences. On n'est pas encore à 100 %, mais ça progresse et ça va dans le bon sens. Le problème, c'est que le handicap coûte cher ; ce n'est pas donné à tout le monde de pouvoir participer, à cause de l'argent. Je pense que l'État devrait davantage aider et accompagner les personnes dans cette situation. Nous avons dû créer une association et nous avons la chance d'avoir beaucoup de partenaires privés pour acheter des joëlettes. Une Joëlette coûte environ 4 700 euros, donc ce n'est pas évident de s'en fournir.
Cette année, c’est la première fois fois que les organisateurs de l'UTMB mettent une rampe sur le podium pour permettre à une personne en fauteuil roulant de monter sans être portée dans les escaliers. Pendant deux ans, quand ils me faisaient monter sur le podium, il fallait me porter alors qu’après une course, tout le monde est épuisé. L'UTMB nous a accueillis pendant trois ans et a tout fait pour qu'on se sente dans le meilleur des conforts ; ils ont aussi créé une team adaptative pour nous mettre en avant.
Cortex Média : Après ces trois années et cette dernière course, quels sont vos prochains projets ?
JN : Pour le moment, je suis en récupération. Depuis que je suis rentré de l'UTMB, je suis très fatigué. Je suis aussi en train de réparer mon corps physiquement, parce qu'il y a eu des moments difficiles et j'ai des séquelles au dos et aux trapèzes. Après l'UTMB, il y a eu aussi beaucoup d'euphorie ; des amis venaient à la maison pour me dire bravo, notamment ceux qui n'ont pas pu être présents sur place. Aujourd'hui, le fait de pouvoir me poser, prendre mon temps et souffler me fait du bien. J'espère surtout que cette aventure ouvrira la porte à plein d'autres personnes à mobilité réduite, qu'elles aient envie de participer à des courses, à des événements, de se donner un but, entourées de personnes qu'elles aiment, c'est le plus important !
Propos recueillis par Ophélie Barbier.
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