L’Académie des sciences consacre une série de podcasts, en partenariat avec Canal Académies, à la place des femmes dans les sciences. Au micro, Étienne Ghys, l’un de ses deux secrétaires perpétuels. Cortex Média a retranscrit ces échanges, à lire ci-dessous.
Odile Eisenstein a passé son baccalauréat en 1966, dans un lycée de filles où la plupart de ses camarades répondaient, à la question de leur avenir, qu’elles allaient se marier.
Chimiste, elle a participé au rapport de l’Académie des sciences sur la place des femmes dans les sciences. Elle raconte à Étienne Ghys son parcours de boursière, les courriers adressés à « Cher Monsieur », et ce qu’elle conseille aujourd’hui aux jeunes filles.
Étienne Ghys : Odile, tu es chimiste, mais surtout tu as participé à la rédaction d’un rapport de l’Académie des sciences sur la place des femmes dans les sciences. Qu’est-ce qui t’a poussée, toi, petite fille, vers la science ?
Odile Eisenstein : Ce thème des femmes et des sciences m’intéresse, et il m’intéresse de plus en plus. Au début, je l’ai intégré sans vraiment me rendre compte qu’il existait.
Il est peut-être important de noter que j’ai été élevée par une mère seule, et qu’il n’y avait pas d’homme dans la famille. Ça a peut-être changé pas mal de perspectives que j’avais sur l’environnement social.
Étienne Ghys : Et ta maman était scientifique ?
Odile Eisenstein : Ma mère n’a pas dépassé le baccalauréat. Elle n’aimait que les lettres et ne comprenait rien à la science, qu’elle respectait cependant beaucoup. Ce qu’elle respectait surtout, c’était l’éducation. « Il faut comprendre. » « Il faut apprendre. » Quoi ? Ce n’était pas son problème.
Étienne Ghys : Milieu favorisé ?
Odile Eisenstein : Milieu très peu favorisé : milieu émigré, illégal, difficile. Vilnius pour ma mère, qui est arrivée en 1930 après avoir perdu son premier mari pendant la guerre. Toute l’histoire de l’Europe est derrière moi. C’est une famille, et une histoire, que nous portons et qu’elle m’a fait porter. Dès le début, j’ai compris que j’allais devenir cheffe de famille.
Étienne Ghys : Bonne élève à l’école, j’imagine ?
Odile Eisenstein : Bonne élève, à l’école communale, à côté de chez moi. Je me faisais très nettement disputer quand je n’avais que le tableau de satisfaction et pas le tableau d’honneur.
Étienne Ghys : Et la décision « moi, Odile, je serai scientifique », elle arrive à douze ans ? À dix-huit ans ?
Odile Eisenstein : C’est au lycée, dans un lycée de filles. À un moment, on nous a clairement dit qu’il y avait plus de possibilités en sciences qu’ailleurs. J’étais avant tout bonne en physique et en chimie, ça me plaisait beaucoup, et la professeure nous emmenait systématiquement au Palais de la découverte. J’adorais.
Le reste… je lisais énormément, mais je n’ai jamais eu de très bonnes notes en rédaction française.
Étienne Ghys : Tu as été soutenue par tes profs ?
Odile Eisenstein : Maman m’a énormément poussée, et les profs aussi. J’avais une bourse de l’Éducation nationale et je devais avoir de bonnes notes, je le savais. Enfant de la République, complète.
Étienne Ghys : Quand on parle des femmes et de la science, on pense à des femmes comme toi, qui ont réussi. As-tu en tête des personnes qui auraient pu s’orienter vers les sciences, mais n’ont pas pu à cause d’un obstacle particulier ?
Odile Eisenstein : Nous vivions dans une partie de Paris qui a fait que je suis allée, un peu par hasard, dans l’un des lycées les plus huppés de France. Involontairement. J’étais LA boursière, dans une classe où il n’y avait que des enfants de pharmaciens, de médecins, d’avocats.
Je me souviens d’un échange qui m’avait bouledersée, en terminale. La professeure nous avait demandé : « Vous allez bientôt passer le baccalauréat. Qu’est-ce que vous voulez faire après ? » Elle a interrogé toute la classe — nous étions quarante.
Une grande partie des élèves a répondu qu’elles allaient simplement… se marier. Elles allaient tout abandonner. Et la professeure a dit : « Je me suis creusé la tête, je me suis décarcassée pour vous… pour que vous arrêtiez tout ? »
Puis elle a demandé qui allait continuer. Nous étions un tout petit nombre à lever la main. Et pourtant, ce n’étaient pas des problèmes économiques : j’étais peut-être la seule de la classe à en avoir un.
Étienne Ghys : Je ne vais pas te demander ton âge, mais il est intéressant de situer ce commentaire dans une époque.
Odile Eisenstein : C’est indispensable de le dire. J’ai eu le bac en 1966, nous étions au milieu des années 1960. Aujourd’hui, les jeunes filles ne répondraient plus de la même manière, absolument. C’est pour ça qu’il faut situer dans le temps et dans l’espace : ce n’est pas la réponse standard, c’est la réponse que j’ai vue.
Étienne Ghys : Tu étais à Paris dans les années 1960, grand moment pour le féminisme. As-tu été militante ?
Odile Eisenstein : Je n’ai pas été militante. Je lisais régulièrement les journaux de l’époque, et j’appréciais d’ailleurs beaucoup que ma mère m’ait tout de suite encouragée à les lire. Toutes mes copines étaient militantes au MLF, je les écoutais.
Je trouvais normale une grande partie de leurs revendications, mais elles me touchaient peu. Je les aurais soutenues si elles m’avaient demandé du soutien. J’étais souvent avec elles, mais je n’ai pas participé aux réunions.
Étienne Ghys : La chimie est une discipline très collaborative, autour du travail en laboratoire. On observe à l’Académie que la communauté chimique française est beaucoup moins féminisée que d’autres. Cette impression est-elle juste ? Et comment l’expliques-tu ?
Odile Eisenstein : Il faudrait des statistiques précises, parce que pour moi c’est resté au niveau de l’impression. Mais j’ai l’impression que tu as raison : globalement, il y a moins de femmes. Surtout, je me rappelle que quand j’étais étudiante, il y en avait très peu dans les laboratoires, et elles occupaient les postes les plus bas.
La chimie est associée à l’industrie chimique, elle-même liée au pouvoir et à de très grandes richesses potentielles, avec des hiérarchies profondes et des buts lucratifs. Peut-être que dans ce contexte, les femmes n’ont pas vraiment été intégrées.
Quand je faisais mes études, tous les directeurs de groupe, sans exception, étaient des hommes. Quand je suis arrivée à Montpellier en 1996 — retenons bien 1996 — j’étais la première directrice de groupe.
On m’écrivait des lettres adressées à « Odile Eisenstein », mais on me mettait « Cher Monsieur ». Au bout d’un moment, je me suis énervée. C’était la présidence qui m’envoyait ces lettres. Je leur ai dit : « Écoutez, Odile Eisenstein, ce prénom est féminin. Pourriez-vous avoir la gentillesse de m’écrire autrement ? » La réponse du bureau de la présidence a été : « On n’est pas habitués. »
Étienne Ghys : Et toi, tu es une femme forte, ça ne te dérangeait pas trop ?
Odile Eisenstein : Ça ne me dérangeait pas, mais les collègues n’étaient pas du tout habitués. J’ai eu des réunions où je leur rappelais que je ne m’appelais pas Monsieur. Quand ils se rassemblaient, ils disaient : « On est d’accord, chers messieurs, nous avons atteint le consensus ? »
Un jour, j’ai dit : « Si vous ne faites voter que les messieurs, eh bien moi, je ne vote pas. » On m’a répondu : « Odile, arrête, ça ne se dit pas. » J’ai dit : « Écoutez, les mots signifient quelque chose. » Ils ont dit : « Oh, tu nous embêtes. » « Bon, eh bien changez de langage. »
Étienne Ghys : Nous prenons de plus en plus conscience du phénomène MeToo, du harcèlement dans certains milieux où le pouvoir est très présent. Le milieu de la chimie est-il concerné ?
Odile Eisenstein : Je crois que le harcèlement existe très clairement dans tous les milieux, à des degrés divers, et je trouve étonnant qu’aucun milieu ne soit protégé.
Le milieu scientifique a un avantage : une partie du travail n’utilise pas le côté visuel, il y a peu de personnalisation, on est beaucoup plus dans le travail de groupe et dans le côté intellectuel, ce qui peut diminuer un peu ce genre de pression.
Mais je sais que ça existe. Ayant été, à un moment, dans certaines instances au CNRS, j’ai été informée de ces situations. Certaines étaient effectivement inacceptables, et c’était surtout du harcèlement moral. Relié au genre.
Étienne Ghys : Les choses se sont améliorées, mais il reste du chemin. Que conseillerais-tu à une jeune fille qui envisage aujourd’hui une carrière de chimiste ?
Odile Eisenstein : Être chimiste plutôt qu’autre chose posera le même problème. La question est d’abord : est-elle intéressée par le sujet ? Est-elle passionnée ? Le prend-elle par dépit ou par choix ?
Si elle le prend par élimination, ça ne va pas être terrible. Si elle le prend par choix, il faut qu’elle soit soutenue par son laboratoire et par son environnement — pas seulement les jeunes, mais son directeur ou sa directrice.



