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Femmes et sciences : Mary Everest Boole et ses filles, une saga scientifique

Publié le
15.09.2026

L’Académie des sciences consacre une série de podcasts, en partenariat avec Canal Académies, à la place des femmes dans les sciences. Au micro, Étienne Ghys, l’un de ses deux secrétaires perpétuels. Cortex Média a retranscrit ces émissions, à lire ci-dessous.

Son oncle a donné son nom au plus haut sommet du monde, son mari à l’algèbre de Boole. Mais c’est d’elle et de ses cinq filles qu’il s’agit ici.

Étienne Ghys raconte Mary Everest Boole, pionnière de la didactique des sciences, et ses filles — dont Alicia, qui à dix-sept ans visualisait la quatrième dimension.

Connaissez-vous Mary Everest Boole ? Probablement pas.

Everest évoque le tour du monde, bien sûr, du nom du géographe George Everest, qui était l’oncle de Mary. Mais ce n’est pas de lui que je vais vous parler. Quant à Boole, cela évoque peut-être le nom de George Boole, le grand logicien, l’auteur des Lois de la pensée. Il était le mari de Mary, mais ce n’est pas de lui non plus que je vais parler.

Je voudrais parler de Mary et de ses cinq filles : Mary Ellen, Margaret, Alicia, Lucy et Ethel. Toutes exceptionnelles.

La mère

Mary Everest Boole était anglaise, née en 1832. Elle a été initiée aux mathématiques dès l’âge de onze ans, en France, où son père s’était rendu pour tenter de soigner sa santé à l’aide de méthodes homéopathiques. Vous verrez, c’est important pour la suite.

Elle rencontre son futur mari en 1850, lors d’une visite à des parents en Irlande. George Boole venait d’être nommé professeur de mathématiques au Queen’s College de Cork. C’est à cette époque qu’il écrit Les lois de la pensée. Mary contribue à la rédaction, mais elle n’est pas déclarée autrice, bien sûr.

Après neuf années de mariage, brèves mais apparemment heureuses, George meurt, laissant Mary avec cinq filles âgées de moins de neuf ans. Les circonstances de sa mort sont inhabituelles. Un jour de 1864, il avait marché cinq kilomètres sous la pluie battante. Il tombe malade et développe une forte fièvre. Mary estime que le remède doit ressembler à la cause et lui jette des seaux d’eau froide — à l’époque, l’eau froide et les bains de glace faisaient partie intégrante du traitement homéopathique, puisque sa maladie avait été causée par le froid et l’humidité. Boole meurt d’un épanchement pleural. Eh bien, bravo Mary.

Après la mort de George, Mary retourne à Londres avec ses enfants, dans un logement pauvre. Elle prend un emploi de bibliothécaire au Queen’s College. En travaillant avec les étudiants, elle se révèle une enseignante exceptionnelle. C’est à cette époque qu’elle invente l’art des cordes pour enseigner des idées mathématiques et géométriques : cette méthode, bien révolue aujourd’hui, qui consiste à tendre des fils de couleur sur des planches pour faire de jolis dessins.

Elle écrit : « L’éducation géométrique peut commencer dès que les mains de l’enfant peuvent saisir des objets — qu’il y ait parmi ces objets les cinq solides réguliers de Platon et un cône coupé. » Elle suggère aussi de ne pas donner de table de multiplication à un enfant avant qu’il n’en ait produit une lui-même.

Elle publie plusieurs livres aux titres étonnants pour l’époque : La logique enseignée par l’amour en 1890, Leçons sur la logique et l’arithmétique en 1903, La préparation de l’enfant aux sciences en 1904, et La philosophie et le plaisir de l’algèbre en 1909.

Mary s’intéressait aussi au spiritisme — assez commun à l’époque, même dans les milieux intellectuels. Elle écrit un livre intitulé Le message de la science psychique pour les mères et les infirmières. Cela ne plaît pas trop, et elle perd son emploi de bibliothécaire. Elle retrouve du travail auprès d’un ami de son père, le chirurgien spirite James Hinton.

Mary était donc une femme très intéressante. Certains disent qu’elle est à l’origine de la didactique des sciences.

Les filles

En 1880, l’aînée, Mary Ellen, épouse le fils de James Hinton : Charles Howard Hinton, un autre personnage hors du commun, auteur d’un livre sur la quatrième dimension, A New Era of Thought. Il amusait les trois plus jeunes filles de Mary en leur montrant des blocs colorés pour parler de cette quatrième dimension. Cela semble avoir eu un effet sur Alicia, comme nous le verrons. Mary Ellen s’installera au Japon avec lui, là encore assez original pour l’époque.

Margaret, la seconde, épousera l’artiste Edward Taylor et donnera naissance à Geoffrey Taylor, une personnalité importante de la dynamique des fluides. Mais aujourd’hui, j’ai décidé de ne pas parler des hommes.

Alicia et la quatrième dimension

Alicia Boole était certainement la plus mathématicienne des filles, vraiment hors du commun. Sa seule éducation lui avait été donnée par sa mère — mais étant donné que sa maman était une enseignante exceptionnelle, on comprend sa capacité à visualiser les dimensions supérieures. Lorsque Charles Hinton montra ses blocs colorés de solides quadridimensionnels à la petite Alicia, elle fut fascinée.

À l’époque, elle n’avait que dix-sept ans, et elle avait déjà développé la capacité de visualiser dans une quatrième dimension. Elle découvrit qu’il existait exactement six polyèdres réguliers en dimension quatre. Seule, elle se mit à construire des modèles en carton — non pas en quatre dimensions, bien sûr, mais en trois.

Je m’explique. Si vous voulez faire comprendre ce qu’est un cube à quelqu’un qui ne connaît que la dimension deux, c’est-à-dire qui vit à plat, dans un plan, la meilleure solution consiste à découper le cube en tranches fines. Ces tranches, de dimension deux, peuvent alors être saisies par cette personne. De la même manière, pour représenter un objet de dimension quatre, on en fabrique des tranches en trois dimensions, qu’on peut construire en carton. C’est précisément ce que faisait Alicia. Et ses modèles étaient non seulement pédagogiques, mais d’une grande beauté.

Elle n’était pas la première à découvrir ces polyèdres : le mathématicien suisse Ludwig Schläfli l’avait fait au milieu du XIXe siècle, mais d’une manière complètement algébrique, absolument pas visuelle. Alicia n’en était pas au courant, et même si elle l’avait été, elle aurait été bien incapable de l’assimiler.

Après le départ de sa sœur et de son beau-frère pour le Japon, Alicia trouve un emploi de secrétaire à Liverpool, où elle rencontre et épouse l’actuaire Walter Stott. Elle a deux enfants au cours des deux premières années de son mariage, et n’a plus tellement de temps, semble-t-il, pour réfléchir à la quatrième dimension.

Son mari remarque par hasard un article du mathématicien néerlandais Schütte à propos d’un programme de géométrie en dimension quatre. Alicia entre en contact avec lui, et une collaboration très étonnante commence, entre un professionnel et une amatrice presque sans bagage mathématique. Pendant plus de vingt ans. Schütte la persuade de publier ses résultats ; elle le fera dans deux articles parus à Amsterdam, en 1900 et 1910.

Lors du tricentenaire de l’université de Groningue, en 1914, on évoque cette collaboration et ses modèles, et on lui octroie un doctorat honoris causa. En passant : le diplôme qu’on lui envoie indiquait « Monsieur Boole », et pas Madame. Elle n’ira pas le chercher — c’était le début de la Première Guerre mondiale, et elle préférait ne pas voyager.

Elle semble ensuite arrêter de travailler sur les polyèdres pendant une quinzaine d’années. Puis elle rencontre le grand géomètre Coxeter, et cette rencontre redonne vie à son travail. Ils se rendront visite jusqu’au départ de Coxeter pour le Canada, en 1936. Elle mourra quatre ans plus tard.

Lucy et Ethel

Lucy Everest Boole, la quatrième sœur, était chimiste et pharmacienne irlandaise. Professeure à la London School of Medicine for Women, elle a été la première femme membre de l’Institut royal de chimie. Elle ne s’est jamais mariée et vivait avec sa mère. Elle tomba malade en 1897 et mourut en 1904, à quarante-deux ans.

Ethel Lilian Boole, la plus jeune, est surtout connue pour son roman The Gadfly, publié en 1897 aux États-Unis et en Grande-Bretagne, qui raconte les luttes d’un révolutionnaire international en Italie. Ce roman a été incroyablement populaire en Union soviétique, où il fut le premier best-seller et où sa lecture était obligatoire : il était considéré comme idéologiquement utile. Il a également connu un grand succès en République populaire de Chine.

Voilà, c’était une petite évocation de Mary Everest Boole et de ses cinq filles, toutes exceptionnelles.

Et je ne vous ai pas parlé des hommes de cette famille.

Étienne Ghys
7min de lecture

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