L’Académie des sciences consacre une série de podcasts, en partenariat avec Canal Académies, à la place des femmes dans les sciences. Au micro, Étienne Ghys, l’un de ses deux secrétaires perpétuels. Cortex Média a retranscrit ces échanges, à lire ci-dessous.
Entre 1636 et 1641, une jeune femme d’une vingtaine d’années publie un traité d’arithmétique adressé « Aux Filles mes Compagnes ». Elle s’appelle Marie Crous, et son livre contient une invention promise à un bel avenir : la virgule décimale.
Étienne Ghys s’entretient avec Laetitia Comolet-Tirman, bibliothécaire à la Mazarine, qui conserve le seul exemplaire connu au monde.
Étienne Ghys : Vous êtes bibliothécaire à la bibliothèque Mazarine, sans doute l’une des plus belles de France. Décrivez-nous ce bel objet-livre que j’ai le privilège de tenir entre les mains.
Laetitia Comolet-Tirman : Il y a en réalité deux ouvrages reliés ensemble : un abrégé de recherche de Marie Crous et un avis de Marie Crous aux filles exerçant l’arithmétique.
Nous sommes sur un format in-octavo, qui correspond aujourd’hui à un format de poche, avec une reliure en parchemin. C’est une reliure assez classique de l’époque de Mazarin : résistante et à bas coût.
Étienne Ghys : Ce n’est donc pas un livre de luxe ?
Laetitia Comolet-Tirman : Non. Gabriel Naudé, le bibliothécaire de Mazarin, préférait investir dans une diversité de livres avec des reliures simples, plutôt que dans des reliures d’apparat, plus coûteuses.
Étienne Ghys : Sait-on si c’était un best-seller ?
Laetitia Comolet-Tirman : C’est difficile à dire. Ce qu’on sait, c’est que c’est le seul exemplaire connu encore aujourd’hui.
Étienne Ghys : L’autrice donne son âge dans le livre : elle avait vingt ans. Et comme il y a deux ouvrages, elle en avait peut-être seize quand elle a commencé. C’est très émouvant. Que sait-on d’elle ?
Laetitia Comolet-Tirman : Pas grand-chose. Peu d’informations nous sont parvenues, si ce n’est celles que contiennent les préfaces, où l’on apprend un peu de son passé et de ses origines modestes.
Étienne Ghys : Elle raconte beaucoup de choses sur elle dans ces préfaces, avec une modestie peut-être un peu exagérée.
Laetitia Comolet-Tirman : Elle se met dans une posture très humble.
Étienne Ghys : Oui, mais pas toujours. Pour ce qui est des découvertes contenues dans le livre, elle revendique avec force que c’est elle qui les a faites. C’est donc un livre écrit par une femme, et surtout pour les femmes. C’est unique, non ?
Laetitia Comolet-Tirman : C’est assez particulier, et elle le revendique vraiment, à la fois dans les titres et dans les préfaces. Elle s’adresse aux femmes, elle écrit pour les femmes, « pour leur utilité », comme elle dit.
Étienne Ghys : Les historiens ont compté cinquante livres d’arithmétique sur tout le XVIIe siècle, dont deux seulement écrits par des femmes — et de jeunes femmes. Pouvez-vous nous lire quelques passages de ces préfaces ?
Laetitia Comolet-Tirman : Il y a deux épîtres dédicatoires où elle adresse son livre à des femmes. La première s’adresse à Madame de Combalet, duchesse d’Aiguillon :
« Le respect que vostre grandeur et vos esminentes vertus vous ont méritoirement acquis par tout ne me permettoyent de douter à qui je devois offrir ce Tableau de fleurs au petit poinct, ce livre d’Escriture, et particulièrement cet Abregé d’Aritmetique, puisque je l’ay faict pour l’utilité de celles de mon sexe. »
Étienne Ghys : C’est quoi, le petit point ?
Laetitia Comolet-Tirman : Je me suis renseignée : c’est un point de broderie. En même temps qu’elle lui dédiait cet abrégé d’arithmétique, elle lui a aussi offert un tableau brodé.
Étienne Ghys : On peut donc penser qu’elle était préceptrice, et qu’elle enseignait à la fois les mathématiques et la broderie ?
Laetitia Comolet-Tirman : En tout cas, elle avait l’air douée dans ce domaine aussi.
La deuxième préface s’adresse à Mademoiselle Charlotte de Caumont, Damoiselle de La Force, qui était son élève :
« Mademoiselle, si quelque chose me pouvoit rendre glorieuse, c’est l’honneur que j’ay eu d’avoir mis seulle la plume à la main de vos tendres années, et d’avoir esté jugée digne de cest employ par deux si vertueuses Dames, que feu Madame la Mareschale vostre grand Mere et Madame la Marquise vostre Mere. »
Elle rend hommage à sa patronne et insiste sur la protection que lui apportent ces femmes :
« Ce qui me faict à bon droict souspirer après le bon-heur de vostre protection, m’y promettant une pleine exemption de calomnie, un azile contre l’ennuy, un arrest formel contre les Aristarques de ce temps, et me donnera la hardiesse de présenter aux filles, espérant qu’elles y trouveront la verité d’une invention très utile. »
Les Aristarques, ce sont les critiques. Citer ces femmes de haut rang lui donne une caution, une protection.
Étienne Ghys : Fait-elle allusion aux femmes de la haute société qui tenaient salon à l’époque ?
Laetitia Comolet-Tirman : Pas directement. Mais dans son Advis aux Filles mes Compagnes, elle rend hommage aux femmes savantes de son temps, dont elle ne se considère pas faire partie :
« Mes Dames, je penserois grandement faillir contre la bonté que Dieu a gratuitement exercée en mon endroit si je n’essayois d’en apporter quelque utilité à celles de ma condition ; encore plus, y ayant en ce siècle tant d’exemples de savants et sages esprits de mon sexe, qui par leurs labeurs triomphent en veüe, et au gré de tous les hommes doctes. »
Elle fait référence à des femmes savantes, dont elle ne cite ni les noms ni les exploits.
Étienne Ghys : Mais elle n’en est pas ?
Laetitia Comolet-Tirman : Elle ne se considère pas en être — ou en tout cas, ce n’est pas ce qu’elle veut laisser paraître.
Étienne Ghys : Elle fait aussi allusion à son père. C’est un peu la même chose chez Marguerite Bramereau, l’autre jeune autrice dont j’ai parlé dans un précédent épisode : elle remercie son père, et son frère est dans l’histoire.
Laetitia Comolet-Tirman : Oui. Quand elle justifie d’avoir fait lire son ouvrage à Madame de Combalet, elle écrit :
« Ce nonobstant, je n’aurois pris la hardiesse de supplier très humblement vostre grandeur, Madame, de vouloir abaisser son œil favorable sur ce mien labeur, si mon père me donnant la main ne m’eust faict cognoistre combien vous sçavez, à l’imitation de ce grand Dieu, relever les simples esbas, de quoi je suis du nombre, je le confesse. »
La virgule décimale
Le contenu mathématique n’est pas du tout négligeable. Pour simplifier : c’est l’invention de la virgule.
La numération décimale est très ancienne, mais on ne considérait que des nombres entiers : 12, 14, 127, 814. Ce que nous appelons aujourd’hui « après la virgule » n’existait pas : il y avait des fractions. On disait « quatre lieues et sept huitièmes de pied ». L’inconvénient, c’est que pour additionner, il fallait additionner les fractions — et tout le monde sait que c’est parfois un casse-tête.
L’avantage, c’est qu’à l’époque le système métrique n’existe pas. Les prix, les volumes, les poids s’expriment dans des unités qu’on a pour l’essentiel oubliées — deniers, sols, louis — et qui changeaient d’une ville à l’autre. On calculait donc volontiers en douzièmes : la fraction faisait partie du quotidien.
Un mathématicien antérieur à Marie Crous, Simon Stevin, avait inventé un système décimal après l’unité, en dixièmes, centièmes, millièmes, dans un très beau livre intitulé La Disme. Sauf que l’écriture des nombres y était abominable : un entier, puis pas de virgule, mais un petit zéro, un petit deux entouré d’un cercle. On n’arrivait pas à lire.
La contribution de Marie Crous, c’est « la virgule » — même si ce n’en est pas vraiment une : elle met un point, comme les Américains aujourd’hui, et elle le place en haut. Peu importe. C’est elle qui a l’idée des nombres décimaux qu’on apprend aujourd’hui à l’école primaire.
Je trouve ça assez mignon. Je ne suis pas persuadé que les enfants qui apprennent les nombres décimaux en aient conscience : un jour, il a fallu les inventer. Savoir que c’est une jeune fille qui l’a fait rend la chose encore plus intéressante.
Étienne Ghys : Il y a des tables ?
Laetitia Comolet-Tirman : Oui, sur des feuillets dépliants, qui font des conversions — par exemple la table pour la livre tournois.
Étienne Ghys : On y trouve qu’un huitième vaut 0,125, pour passer de la fraction au nombre décimal. Et elle le fait pour des unités de volume, de temps, d’argent. Les calculs devaient être très compliqués à l’époque.
Laetitia Comolet-Tirman : Dans une de ses préfaces, elle suggère même — et là, elle est novatrice — qu’il reviendrait au souverain de modifier le système de monnaie, de poids et de mesures, puisqu’il n’est pas compatible avec le système décimal.
Étienne Ghys : Donc l’idée du système métrique ?
Laetitia Comolet-Tirman : Oui, voilà.
Étienne Ghys : Un système métrique qui sera l’œuvre de la Révolution française, et qui se fera dans cette maison même — c’est l’Académie des sciences qui s’en est chargée, un travail gigantesque, pour rendre les unités universelles. Il n’y a que les Anglais qui n’ont pas suivi.
Laetitia Comolet-Tirman : Comme nous sommes les seuls à conserver cet exemplaire, il a été décidé de numériser les deux ouvrages. Ils sont désormais disponibles sur la bibliothèque numérique de la Mazarine et de l’Institut de France.
Étienne Ghys : A-t-on la preuve que ce livre est à la Mazarine depuis toujours ?
Laetitia Comolet-Tirman : Oui. Nous avons l’estampille de la bibliothèque dans l’ouvrage, mais aussi sa mention dans l’inventaire après décès du cardinal Mazarin, daté de 1661. Il faisait donc partie des collections originelles.
Étienne Ghys : Ce n’était pas une bibliothèque publique à l’époque ?
Laetitia Comolet-Tirman : Si, elle commençait à l’être. À l’origine, c’était sa bibliothèque personnelle, qu’il a transformée en bibliothèque publique sur les conseils de Gabriel Naudé. Pour lui, elle n’avait pas vocation à servir une seule personne, mais à instruire. Il avait convaincu Mazarin de l’ouvrir à tous au moins un jour par semaine — c’est pour cela qu’on la considère comme la plus ancienne bibliothèque publique de France.
Étienne Ghys : Sait-on qui la consultait ? A-t-on des traces d’emprunt, ce qu’on appelle des fantômes ?
Laetitia Comolet-Tirman : Non, nous n’avons aucun indice sur les ouvrages consultés à cette époque.
Étienne Ghys : Donc on ne sait pas si d’Alembert ou Varignon l’ont lu ?
Laetitia Comolet-Tirman : On ne peut que le supposer.
Étienne Ghys : Et puis le collège était un collège de garçons. Ils auraient sans doute eu quelque réticence à lire un livre intitulé Aux Filles mes Compagnes.
Étienne Ghys : Un grand merci, Laetitia, pour ce coup de projecteur sur une femme d’un passé très lointain, qui écrivait avec assurance pour les femmes.



