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Femmes et sciences : Condorcet et le droit des femmes

Publié le
15.09.2026

L’Académie des sciences consacre une série de podcasts, en partenariat avec Canal Académies, à la place des femmes dans les sciences. Au micro, Étienne Ghys, l’un de ses deux secrétaires perpétuels. Cortex Média a retranscrit ces émissions, à lire ci-dessous.

Pour conclure cette série, Étienne Ghys fait appel à l’un de ses plus illustres prédécesseurs : Nicolas de Condorcet, secrétaire perpétuel de l’Académie des sciences de 1776 à sa mort en 1793.

Figure des Lumières, philosophe, mathématicien et homme politique engagé dans la Révolution, il dut s’enfuir après sa condamnation à mort par la Convention. Il se cacha neuf mois avant d’être découvert, et mourut dans des circonstances peu claires. Voici son texte résolument féministe de 1790, qui réclame pour les femmes le droit de voter et de participer à la vie politique.

Sur l’admission des femmes au droit de cité

3 juillet 1790

L’habitude peut familiariser les hommes avec la violation de leurs droits naturels, au point que, parmi ceux qui les ont perdus, personne ne songe à les réclamer, ni ne croie avoir éprouvé une injustice.

Il est même quelques-unes de ces violations qui ont échappé aux philosophes et aux législateurs lorsqu’ils s’occupaient avec le plus de zèle d’établir les droits communs des individus de l’espèce humaine, et d’en faire le fondement unique des institutions politiques.

Par exemple, tous n’ont-ils pas violé le principe de l’égalité des droits en privant tranquillement la moitié du genre humain de celui de concourir à la formation des lois, en excluant les femmes du droit de cité ? Est-il une plus forte preuve du pouvoir de l’habitude, même sur les hommes éclairés, que de voir invoquer le principe de l’égalité des droits en faveur de trois ou quatre cents hommes qu’un préjugé absurde en avait privés, et l’oublier à l’égard de douze millions de femmes ?

Pour que cette exclusion ne fût pas un acte de tyrannie, il faudrait ou prouver que les droits naturels des femmes ne sont pas absolument les mêmes que ceux des hommes, ou montrer qu’elles ne sont pas capables de les exercer.

Or, les droits des hommes résultent uniquement de ce qu’ils sont des êtres sensibles, susceptibles d’acquérir des idées morales et de raisonner sur ces idées. Ainsi les femmes, ayant ces mêmes qualités, ont nécessairement des droits égaux. Ou aucun individu de l’espèce humaine n’a de véritables droits, ou tous ont les mêmes ; et celui qui vote contre le droit d’un autre, quels que soient sa religion, sa couleur ou son sexe, a dès lors abjuré les siens.

Les femmes sont-elles incapables d’exercer ces droits ?

Il serait difficile de le prouver. Pourquoi des êtres exposés à des grossesses et à des indispositions passagères ne pourraient-ils exercer des droits dont on n’a jamais imaginé de priver les gens qui ont la goutte tous les hivers, et qui s’enrhument aisément ?

En admettant chez les hommes une supériorité d’esprit qui ne soit pas la suite nécessaire de la différence d’éducation — ce qui n’est rien moins que prouvé, et ce qui devrait l’être pour pouvoir, sans injustice, priver les femmes d’un droit naturel — cette supériorité ne peut consister qu’en deux points.

On dit qu’aucune femme n’a fait de découverte importante dans les sciences, n’a donné de preuves de génie dans les arts ou dans les lettres. Mais sans doute, on ne prétendra point n’accorder le droit de cité qu’aux seuls hommes de génie.

On ajoute qu’aucune femme n’a la même étendue de connaissances, la même force de raison que certains hommes. Mais qu’en résulte-t-il ? Qu’excepté une classe peu nombreuse d’hommes très éclairés, l’égalité est entière entre les femmes et le reste des hommes ; que cette petite classe mise à part, l’infériorité et la supériorité se partagent également entre les deux sexes. Or, puisqu’il serait complètement absurde de borner à cette classe supérieure le droit de cité, pourquoi en exclurait-on les femmes plutôt que ceux des hommes qui sont inférieurs à un grand nombre de femmes ?

Interrogeons les faits

Élisabeth d’Angleterre, Marie-Thérèse, les deux Catherine de Russie ont prouvé que ce n’était ni la force d’âme ni le courage d’esprit qui manquaient aux femmes.

Élisabeth avait toutes les petitesses des femmes ; ont-elles fait plus de tort à son règne que les petitesses des hommes à celui de son père ou de son successeur ? Les amants de quelques impératrices ont-ils exercé une influence plus dangereuse que celle des maîtresses de Louis XIV, de Louis XV, ou même de Henri IV ?

Croit-on que Mistriss Macaulay n’eût pas mieux opiné à la Chambre des communes que beaucoup de représentants de la nation britannique ? Les droits des citoyens n’auraient-ils pas été mieux défendus en France, aux États de 1614, par la fille adoptive de Montaigne que par le conseiller Courtin, qui croyait aux sortilèges et aux vertus occultes ? Croit-on que la marquise du Châtelet n’eût pas fait une dépêche aussi bien que M. Rouillé ? En jetant les yeux sur la liste de ceux qui les ont gouvernés, les hommes n’ont pas le droit d’être si fiers.

Les femmes sont supérieures aux hommes dans les vertus douces et domestiques ; elles savent, comme les hommes, aimer la liberté, quoiqu’elles n’en partagent point tous les avantages. Dans les républiques, on les a vues souvent se sacrifier pour elle ; elles ont montré les vertus de citoyen toutes les fois que le hasard ou les troubles civils les ont amenées sur une scène dont l’orgueil et la tyrannie des hommes les ont écartées chez tous les peuples.

La raison des femmes

On a dit que les femmes, malgré beaucoup d’esprit et de sagacité, n’étaient jamais conduites par ce qu’on appelle la raison. Cette observation est fausse : elles ne sont pas conduites, il est vrai, par la raison des hommes, mais elles le sont par la leur. Leurs intérêts n’étant pas les mêmes par la faute des lois, les mêmes choses n’ayant point pour elles la même importance que pour nous, elles peuvent, sans manquer à la raison, se déterminer par d’autres principes et tendre à un but différent. Il est aussi raisonnable à une femme de s’occuper des agréments de sa figure qu’il l’était à Démosthène de soigner sa voix et ses gestes.

On a dit aussi que les femmes, quoique meilleures que les hommes, plus douces, plus sensibles, moins sujettes aux vices qui tiennent à l’égoïsme, n’avaient pas proprement le sentiment de la justice, qu’elles obéissaient plutôt à leur sentiment qu’à leur conscience. Cette observation est plus vraie, mais elle ne prouve rien : ce n’est pas la nature, c’est l’éducation, c’est l’existence sociale qui cause cette différence. Ni l’une ni l’autre n’ont accoutumé les femmes à l’idée de ce qui est juste, mais à celle de ce qui est honnête.

Il est donc injuste d’alléguer, pour continuer de refuser aux femmes la jouissance de leurs droits naturels, des motifs qui n’ont une sorte de réalité que parce qu’elles ne jouissent pas de ces droits.

Si on admettait contre les femmes des raisons semblables, il faudrait aussi priver du droit de cité la partie du peuple qui, vouée à des travaux sans relâche, ne peut ni acquérir des lumières ni exercer sa raison ; et bientôt, de proche en proche, on ne permettrait d’être citoyens qu’aux hommes qui ont fait un cours de droit public. Si on admet de tels principes, il faut renoncer à toute constitution libre.

Deux objections

Il ne reste donc que deux objections à discuter. À la vérité, elles n’opposent à l’admission des femmes au droit de cité que des motifs d’utilité, motifs qui ne peuvent contrebalancer un véritable droit. La maxime contraire a été trop souvent le prétexte et l’excuse des tyrans : c’est au nom de l’utilité que le commerce et l’industrie gémissent dans les chaînes, et que l’Africain reste dévoué à l’esclavage ; c’est au nom de l’utilité publique qu’on remplissait la Bastille, qu’on instituait des censeurs de livres, qu’on tenait la procédure secrète, qu’on donnait la question. Cependant nous les discuterons, pour ne rien laisser sans réponse.

On aurait à craindre, dit-on, l’influence des femmes sur les hommes.

Nous répondrons d’abord que cette influence, comme toute autre, est bien plus à redouter dans le secret que dans une discussion publique. D’ailleurs, comme jusqu’ici les femmes n’ont été admises dans aucun pays à une égalité absolue, que leur empire n’en a pas moins existé partout, et que plus les femmes ont été avilies par les lois plus il a été dangereux, il ne paraît pas qu’on doive avoir beaucoup de confiance en ce remède. N’est-il pas vraisemblable, au contraire, que cet empire diminuerait si les femmes avaient moins d’intérêt à le conserver, s’il cessait d’être pour elles le seul moyen de se défendre et d’échapper à l’oppression ?

Si la politesse ne permet pas à la plupart des hommes de soutenir leur opinion contre une femme dans la société, cette politesse tient beaucoup à l’orgueil : on cède une victoire sans conséquence, la défaite n’humilie point parce qu’on la regarde comme volontaire. Croit-on sérieusement qu’il en fût de même dans une discussion publique sur un objet important ? La politesse empêche-t-elle de plaider contre une femme ?

Mais, dira-t-on, ce changement écarterait les femmes des soins que la nature semble leur avoir réservés.

Cette objection ne me paraît pas bien fondée. Quelle que soit la constitution que l’on établisse, il n’y aura jamais qu’un très petit nombre de citoyens qui puissent s’occuper des affaires publiques. On n’arracherait pas les femmes à leur ménage plus que l’on n’arrache les laboureurs à leurs charrues, les artisans à leurs ateliers. Dans les classes plus riches, nous ne voyons nulle part les femmes se livrer aux soins domestiques d’une manière assez continue pour craindre de les en distraire — et une occupation sérieuse les en détournerait beaucoup moins que les goûts futiles auxquels l’oisiveté et la mauvaise éducation les condamnent.

Il ne faut donc pas croire que, parce que les femmes pourraient être membres des assemblées nationales, elles abandonneraient sur-le-champ leurs enfants, leur ménage, leur aiguille. Elles n’en seraient que plus propres à élever leurs enfants, à former des hommes. La galanterie perdrait à ce changement, mais les mœurs domestiques gagneraient par cette égalité comme par toute autre.

Jusqu’ici, chez tous les peuples, l’inégalité légale a existé entre les hommes et les femmes ; et il ne serait pas difficile de prouver que, dans ces deux phénomènes également généraux — des mœurs féroces ou corrompues, et cette inégalité — le second est une des principales causes du premier. Car l’inégalité introduit nécessairement la corruption, et en est la source la plus commune, si même elle n’en est pas la seule.

Je demande maintenant qu’on daigne réfuter ces raisons autrement que par des plaisanteries et des déclamations ; que surtout on me montre, entre les hommes et les femmes, une différence naturelle qui puisse légitimement fonder l’exclusion d’un droit.

L’égalité des droits établie entre les hommes dans notre nouvelle constitution nous a valu d’éloquentes déclamations et d’intarissables plaisanteries ; mais jusqu’ici, personne n’a encore pu y opposer une seule raison, et ce n’est sûrement ni faute de talent, ni faute de zèle. J’ose croire qu’il en sera de même de l’égalité des droits entre les deux sexes.

Il est assez singulier que, dans un grand nombre de pays, on ait cru les femmes incapables de toute fonction publique et dignes de la royauté ; qu’en France une femme ait pu être régente, et que jusqu’en 1776 elle ne pût être marchande de modes à Paris. Pourquoi, si l’on trouve absurde d’exercer par procureur le droit de cité, enlever ce droit aux femmes plutôt que de leur laisser la liberté de l’exercer en personne ?

Épilogue

Les femmes sont exclues de la Déclaration des droits de l’homme en 1789, mais des clubs de femmes se forment. Le Club des citoyennes républicaines révolutionnaires se réunit pendant tout l’été 1793. C’est exactement à ce moment que la Convention vote un décret d’arrestation contre Condorcet.

Le 30 octobre 1793, la Convention dissout tous les clubs et sociétés populaires de femmes. Il est désormais interdit aux femmes de se réunir.

Étienne Ghys
11 min de lecture

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