L’Académie des sciences poursuit ses séries de podcasts en partenariat avec Canal Académies. Au micro, Étienne Ghys, l’un de ses deux secrétaires perpétuels, part à la rencontre de celles et ceux qui font la science, l’apprennent ou la transmettent. Cortex Média a retranscrit ces échanges, à lire ci-dessous.
Oscar Wery est élève de maths spé au lycée Saint-Louis. Étienne Ghys l’était aussi, au lycée Faidherbe de Lille, il y a exactement cinquante ans.
De cette symétrie naît un entretien particulier, ponctué des réflexions du mathématicien sur ce qui a changé — et sur ce qui n’a pas bougé — dans la tête des taupins.
Étienne Ghys : Je suis face à Oscar Wery. Vous êtes élève au lycée Saint-Louis, en classe préparatoire de maths spé.
Face à Oscar, je prends soudainement conscience que j’étais moi-même élève en spécialité mathématiques, certes dans un autre lycée, le lycée Faidherbe à Lille, il y a exactement cinquante ans. Incroyable, comme le temps passe vite. Alors je me suis proposé de faire un petit effort de mémoire et de chercher à savoir si les réponses que va me donner Oscar auraient été les miennes. Qu’est-ce qui a changé dans ce monde des classes préparatoires ? On les surnomme parfois les taupins, peut-être parce qu’ils se comportent comme des taupes, aveugles au monde qui les entoure.
Étienne Ghys : Pour ceux qui ne connaissent pas ce système, c’est un lycée, mais à mi-chemin entre le lycée, où l’on vient tous les jours dans une classe, et l’université où, en tout cas de mon temps, on n’allait pas toujours. Pourquoi avez-vous choisi ce mode d’enseignement supérieur ?
Oscar Wery : J’étais très déterminé à essayer les classes préparatoires, parce que j’avais en tête, depuis un bon moment, de faire de la recherche en mathématiques. On m’a tout de suite fait savoir que, si je voulais aller dans ce sens-là, il serait valorisé de passer par les classes préparatoires.
Étienne Ghys : C’est étonnant. Donc, très jeune, vous avez voulu être chercheur en mathématiques ? Comment avez-vous découvert ce métier ?
Oscar Wery : J’ai eu la chance, en quatrième, de participer à un atelier MATh.en.JEANS organisé dans mon collège. L’objectif, c’est de nous donner des sujets, des problèmes, dans un style beaucoup plus ouvert que ce qu’on peut avoir au collège ou au lycée. On nous demandait simplement de réfléchir collectivement. Ça m’avait énormément plu, et c’est un peu de là que tout a commencé.
Une première différence : lorsque j’étais en terminale, je n’imaginais pas une seule seconde que la recherche en mathématiques existait. Je savais bien sûr que la recherche scientifique existait, mais cela concernait la physique atomique pour l’essentiel. Je connaissais, en revanche, l’existence des profs de maths, et je me voyais bien prof de maths dans un lycée.
Étienne Ghys : Quand j’étais moi-même en classe préparatoire, j’ai le souvenir de copains qui n’arrêtaient pas de travailler. Est-ce que vous avez aussi ça ici ?
Oscar Wery : Je n’ai pas l’impression qu’il y ait une vraie volonté d’afficher son travail. On se croise, les uns les autres, dans notre apprentissage. Ce n’est pas forcément une comparaison au niveau du travail, comme on pourrait en avoir une au niveau des résultats — parce qu’à un moment ou à un autre, il faut voir la réalité des notes, et ça peut parfois faire mal.
Je n’ai pas l’impression qu’on soit en sentiment d’infériorité par rapport au travail des autres. Je pense que c’est plutôt quelque chose qui nous tire vers le haut.
Là aussi, je crois bien que ça n’a pas changé. Au lycée Faidherbe, beaucoup d’élèves travaillaient beaucoup, probablement beaucoup trop. Mais comme le dit Oscar, c’étaient surtout les notes obtenues aux nombreux devoirs qui importaient. Et malheureusement, ces notes n’étaient pas toujours corrélées au travail accompli. Je n’ai pas le souvenir d’une ambiance de compétition dans la classe. La vraie compétition se passait à la fin de l’année, lors des concours d’entrée, et elle était nationale par nature. J’ai même l’impression d’une certaine collaboration entre les élèves.
Étienne Ghys : Ce qui m’intéresse, ce n’est pas tant le type d’enseignement que la vision qu’un jeune homme de votre âge a de la science en 2024. Par exemple, la biologie.
Oscar Wery : J’ai conscience que c’est quelque chose que j’ai totalement mis de côté. C’est un enseignement qui formate, d’une certaine manière, et donc même une fois sorti du système de la prépa, on perd en malléabilité. Je l’ai vécu comme ça avec la physique : vu qu’on a passé beaucoup de temps à faire des mathématiques, je commençais à essayer d’approcher la physique comme si c’étaient des mathématiques. Ça n’a jamais fonctionné, parce que ce sont deux domaines qui ont leurs spécificités.
Oscar est aussi perturbé par cette question que je l’aurais été moi-même. C’est probablement le côté taupin. Depuis toujours, les classes préparatoires à la française privilégient les maths, et un peu moins la physique. Cette vision des maths comme préliminaires aux autres sciences me surprend toujours. Je crois qu’il faudrait une vraie évolution sur cette question.
Étienne Ghys : Comment voyez-vous la science aujourd’hui ? Est-elle un peu écolo ? Un peu décliniste ? Un peu progressiste ?
Oscar Wery : On pense tous à ce genre de sujet, ou on nous demande en tout cas d’y penser. J’ai beaucoup d’exemples de la manière dont on colle un label « progrès scientifique » sur certaines choses, pour dire que ça va solutionner tous nos problèmes.
Je pense au changement climatique. Il y a des personnes en école d’ingénieur qui se voient en dissonance par rapport au fait qu’elles vont avoir des problèmes très réels à résoudre. Bien que je m’amuse énormément à comprendre ces mathématiques, j’ai encore du mal à faire le lien avec la façon dont ça va changer les choses.
Étienne Ghys : Avez-vous des goûts particuliers en mathématiques ? L’algèbre, l’analyse, les maths appliquées ou théoriques ?
Oscar Wery : Plutôt l’algèbre et le théorique. J’ai vraiment l’impression que si, un jour, j’ai un métier à pratiquer dans le monde des mathématiques, je n’aurais pas forcément beaucoup de facilité à justifier pourquoi ça a une utilité pour la société au sens le plus large.
Étienne Ghys : Mais ça ne vous intéresse pas spécialement ? Vous vous verriez bien mathématicien, à faire vos maths dans votre coin ?
Oscar Wery : Ce n’est pas une de mes priorités. C’est la perception que j’en ai, en tout cas pour l’instant.
Bien sûr, l’histoire des mathématiques passe aussi par ses applications, parce que ça a d’énormes liens avec d’autres sciences. Mais ce n’est pas ma priorité, et je ne vois pas tout de suite comment on pourrait passer de l’un à l’autre.
Étienne Ghys : Quel est le dernier livre de maths que vous avez lu ? Mais pas un manuel scolaire.
Oscar Wery : Il y a un livre de Mickaël Launay où il retrace un peu l’histoire des maths. Ça fait déjà un petit moment : il y a eu plus de manuels qui sont passés entre-temps.
Là, il y a une divergence majeure. Il y a cinquante ans, en pleine guerre froide, un grand nombre de livres scientifiques soviétiques des Éditions Mir, traduits en français pour de simples raisons de propagande, coûtaient quelques kopecks dans une librairie à Lille. Des livres vraiment excellents, écrits par les plus grands scientifiques soviétiques. Ils présentaient les mathématiques comme on le faisait en URSS, en interaction constante avec la physique. J’ai toujours aimé cette approche : apprendre les maths, même les plus théoriques, à travers leur lien avec le concret. Mon prof de maths spé nous avait particulièrement recommandé un livre de Pontriaguine, Équations différentielles ordinaires. J’ai adoré ce livre, et je l’ai retrouvé récemment dans ma bibliothèque, recouvert de mes notes de lecture qui me semblent bien naïves aujourd’hui.
Étienne Ghys : Vous êtes-vous déjà demandé : « Pourquoi j’aime les maths ? » Il y a des gens qui répondent qu’ils aiment les maths parce qu’ils sont bons en maths. Est-ce que ça va au-delà ?
Oscar Wery : J’éprouve un plaisir à faire des mathématiques. Il y a une satisfaction quand on arrive à réussir ce qu’on essaie de faire. Je pense que c’est surtout au moment où l’on comprend, où l’on passe de quelque chose qu’on n’avait pas compris à quelque chose qu’on a compris, où l’on voit la richesse de ce qu’on ne savait pas et les différentes manières d’approcher un même problème. C’est le changement de perspective. C’est extrêmement plaisant à expérimenter. Je pense que ça suffit, en tout cas pour moi.
J’étais exactement comme ça. Je faisais des maths pour le plaisir, voilà tout, sans chercher plus loin. Un mot employé par Oscar me plaît beaucoup, et je pense que je ne l’aurais pas isolé à l’époque comme étant central en maths : « comprendre ». Voilà en effet un mot qui, à lui seul, peut justifier l’activité mathématique. Oui, le plaisir de comprendre, même une petite chose.
Étienne Ghys : Avez-vous vu le film Le Théorème de Marguerite ? Si je pose cette question, c’est que je ne suis jamais allé autant au cinéma que pendant mes années de classe préparatoire.
Oscar Wery : Non, je ne l’ai pas vu.
Étienne Ghys : Quel est votre théorème préféré ?
Oscar Wery : En ce moment, j’ai un résultat que j’aime beaucoup. Au tout début de l’étude des extensions de corps, quand on quotiente l’algèbre polynomiale sur un corps par l’idéal engendré par un polynôme irréductible, j’aime beaucoup le fait que ce soit un corps.
Étienne Ghys : C’est un petit peu abstrait, quand même, comme théorème.
Je ne sais pas ce que j’aurais répondu à cette question. Le choix d’Oscar me surprend au premier abord. Le théorème dont il parle me paraît si évident aujourd’hui que je ne lui trouve plus la moindre saveur. Mais il se peut bien qu’à l’époque, je l’aurais moi aussi trouvé intéressant. Nos thèmes d’intérêt évoluent au cours de la vie, et c’est tant mieux.
Étienne Ghys : L’autre école généralement associée à cette classe préparatoire, c’est l’École polytechnique. Allez-vous passer le concours ?
Oscar Wery : Je ne sais pas. L’image que ça me renvoie ne m’attire pas particulièrement. Peut-être, je ne suis pas encore sûr.
Moi non plus, je n’ai pas passé le concours de Polytechnique. J’y étais résolument opposé, comme pas mal de jeunes de ma génération qui étaient antimilitaristes. À l’époque, le service militaire était obligatoire et ça ne nous enchantait guère. Il me semble, mais je me trompe peut-être, que nous étions plus politisés. En tout cas, d’une manière différente.
Finalement, je me sens très proche d’Oscar. Nous partageons cette attirance pour le plaisir des maths. Merci à lui d’avoir répondu à mes questions, et je lui souhaite une belle carrière de chercheur.



