L’Académie des sciences poursuit ses séries de podcasts en partenariat avec Canal Académies. Au micro, Étienne Ghys, l’un de ses deux secrétaires perpétuels, part à la rencontre de celles et ceux qui font la science, l’apprennent ou la transmettent. Cortex Média a retranscrit ces échanges, à lire ci-dessous.
Professeur de physique-chimie depuis trente ans au Pays basque, Jean-Christophe Arrayet se lève chaque matin avec le sourire. Cela ne l’empêche pas de porter un regard lucide sur son métier.
Avec Étienne Ghys, il revient sur l’enseignement scientifique en première, sur la place des mathématiques, sur Parcoursup, sur la confiance abimée entre parents et professeurs, et sur le harcèlement, qu’un enseignant ne voit presque jamais.
Étienne Ghys : Je suis face à Jean-Christophe Arrayet. Vous venez du Pays basque et vous êtes professeur de physique.
Jean-Christophe Arrayet : Je suis professeur de physique depuis trente ans maintenant. J’enseigne à tous les niveaux du lycée général : seconde, première et terminale. Et depuis trois ans, j’enseigne aussi la SNT, les sciences numériques et technologiques — en gros, une ouverture au monde numérique et informatique.
Étienne Ghys : Êtes-vous un professeur heureux ?
Jean-Christophe Arrayet : Oui, tout à fait. Lorsque je me lève le matin, je suis content de venir dans ce lycée.
Étienne Ghys : Il y a en première cette discipline qu’on appelle l’enseignement scientifique, proposée à l’origine par l’Académie des sciences et beaucoup discutée. Beaucoup d’enseignants la rejettent, en disant que la belle idée n’a pas trouvé sa mise en application. Qu’en pensez-vous ?
Jean-Christophe Arrayet : Je l’ai enseigné les années précédentes. Ma vision, c’est que c’est une très bonne idée au départ, mais semée d’embûches extrêmement difficiles à franchir. La première, c’est l’hétérogénéité du public qu’on a en face, et le nombre d’heures qu’on peut y consacrer.
Étienne Ghys : C’est une heure et demie. Rappelons ce qu’est l’enseignement scientifique : l’idée que plusieurs professeurs de disciplines différentes travaillent ensemble sur un enseignement commun. Un professeur de physique avec un professeur de SVT, peut-être un professeur de maths. Est-ce un bon résumé ?
Jean-Christophe Arrayet : C’est un bon résumé. L’idée de faire acquérir aux élèves une culture scientifique est très bonne. Au début, je ne voyais pas l’intérêt pour ceux qui suivent une spécialité physique-chimie ou SVT, mais j’ai pu voir que c’était assez complémentaire.
On a la possibilité d’une approche interdisciplinaire, et plonger les élèves dans une autre forme d’enseignement peut être positif. Sauf que, pressés par le temps et par la nécessité d’avoir des notes, on n’a pas trouvé la façon d’enseigner différemment.
Étienne Ghys : Peut-être aussi avec un programme un peu fou.
Jean-Christophe Arrayet : Un programme un peu fou, oui. Le problème est toujours le manque de temps. On n’a pas le temps de développer une autre relation à l’élève, donc on reste dans les schémas des cours disciplinaires classiques. Chaque discipline a pris une partie du programme. Dans notre lycée, on l’a découpé entre SVT et physique-chimie, les chapitres ont été distribués, mais il n’y a pas vraiment eu d’échange. On a cassé l’esprit de l’idée de départ.
Ceci dit, une réserve : il y a ce qu’on appelle le projet expérimental et numérique, qui nous prend pratiquement sept semaines. Là, on fait de l’interdisciplinarité et on retrouve cet esprit. On donne une problématique aux élèves, qu’ils doivent résoudre avec une part expérimentale imposée. Les différentes compétences des élèves sont mises en avant, parce que même ceux qui sont éloignés des spécialités scientifiques s’investissent et apportent au groupe.
Étienne Ghys : En tant que mathématicien, une chose m’intéresse. Les professeurs de maths se sont très peu investis dans cet enseignement, notamment parce qu’ils considèrent qu’on ne propose aux mathématiques que de servir d’outil, et non d’être une science pour elles-mêmes. Ai-je bien résumé ?
Jean-Christophe Arrayet : C’est exactement ce qu’on remarque dans notre lycée. Dans le programme, il y a une connotation sciences naturelles assez forte. Les mathématiques ne sont que des outils, et les professeurs de mathématiques ne voyaient pas comment développer un enseignement mathématique en tant que tel.
On a tenté, l’an dernier, de placer les mathématiques dans un enseignement commun avec la physique-chimie et la SVT. Cette année, à la demande des professeurs de mathématiques, ça s’est arrêté. L’organisation des emplois du temps était très compliquée, puisqu’il faut diviser par trois. Quand on voit les élèves de façon sporadique, on ne peut pas développer une relation de travail avec eux. Ils ne s’y sont pas retrouvés.
Étienne Ghys : Je crois comprendre que Parcoursup gâche la vie des lycéens, et peut-être même des professeurs. Avez-vous un point de vue ?
Jean-Christophe Arrayet : Parcoursup perturbe les lycéens au moment de Parcoursup. Pour ceux qu’on a ici, et je pense que c’est général, le long terme c’est la semaine prochaine. Ça stresse surtout les parents, dont on ressent la pression. La pression des élèves vient plus tard : ils se focalisent à partir du mois de janvier, à l’ouverture du serveur.
Étienne Ghys : J’ai lu une statistique selon laquelle les parents deviendraient de plus en plus difficiles vis-à-vis des professeurs. Il y a trente ans, les professeurs avaient le sentiment que les parents respectaient leur travail. Partagez-vous ce ressenti ?
Jean-Christophe Arrayet : Je vois une évolution. Ici, on est dans un milieu assez rural, où il y a encore un peu de respect pour la fonction du professeur. Mais on voit un glissement. La confiance n’est pas acquise, ce n’est pas un préalable naturel. Il y a toujours un doute.
Étienne Ghys : Des parents viennent contester telle ou telle note ?
Jean-Christophe Arrayet : Je n’ai pas eu ce cas, mais des collègues y ont été confrontés, à des contestations de punitions aussi. Il n’y a plus le minimum de respect nécessaire. Les discussions dans les familles doivent vite déraper et dénigrer le professeur. Ensuite, un élève qui arrive en classe avec une image dégradée du professeur n’a pas le même niveau d’attention et de confiance dans l’enseignement qui lui est fourni.
Étienne Ghys : Le sujet du harcèlement revient fréquemment. Est-ce quelque chose que vous côtoyez ici ?
Jean-Christophe Arrayet : C’est extrêmement difficile, pour un professeur, de se rendre compte du phénomène. J’ai eu le cas d’une élève dont la mère m’avait parlé des difficultés. Je l’ai eue en classe l’année où elle était en grande difficulté. Nous n’avons strictement rien vu. Ça se passe sur les réseaux sociaux, dans la cour. Lorsque ces élèves entrent dans la classe, leur comportement change totalement.
Étienne Ghys : Il n’y a pas de signe évocateur ?
Jean-Christophe Arrayet : Il n’y en a pas. Et pourtant, maintenant, nous sommes sensibilisés, donc nous faisons attention. C’est assez déroutant : autant l’élève concerné ne montre rien, autant les autres, en présence du professeur, ont un comportement tout à fait lisse. On se dit qu’on voit beaucoup de choses depuis le bureau, mais ça, on ne le voit pas.
Ici, nous avons eu plusieurs élèves concernés. On n’est pas plus à l’abri qu’ailleurs. On est totalement démuni face à ça. Je devrais le voir, mais pour cette élève-là, je ne l’ai pas vu. Et les collègues non plus.
Étienne Ghys : On ne va pas terminer par ce côté négatif : c’est un beau métier que vous faites, non ?
Jean-Christophe Arrayet : C’est un très beau métier. C’est pour ça que tous les matins, quand j’ai cours, je me lève avec le sourire, avec l’envie d’y aller, persuadé que je serai encore meilleur aujourd’hui que la veille.
Étienne Ghys : Que pensez-vous des difficultés de recrutement ? Il y a les raisons évidentes, mais il y a aussi l’image dégradée du métier.
Jean-Christophe Arrayet : Tout à fait. C’est cette confiance préalable dont je parlais. Quand j’ai commencé ma carrière, même jeune professeur, j’avais l’impression d’être considéré comme un professeur. Je n’avais pas à prouver ma capacité ni à justifier mon rôle.
Aujourd’hui, on sent l’impact des attaques des responsables politiques. J’ai l’impression que ces gens-là ne se rendent pas compte du mal qu’ils font. On dit qu’il faut rétablir l’autorité, et en même temps on la sape totalement. Le dénigrement perpétuel des professeurs — si ce n’est pas l’absentéisme, ce sont les vacances — est insupportable. Quand vous discutez avec des gens, ce qu’ils vous renvoient, c’est ça : « Ah, vous êtes enseignant. Ah, les vacances. » Eh non : le métier d’enseignant, c’est justement quand on enseigne.
Étienne Ghys : Vous enseignez depuis trente ans. Vous avez donc d’anciens élèves qui ont quarante-cinq ans. C’est un plaisir de les revoir ?
Jean-Christophe Arrayet : C’est toujours un plaisir, trop rare parce que j’habite un peu à l’écart. En général, on a laissé des adolescents et on retrouve des hommes et des femmes. C’est un honneur de voir ce qu’ils sont devenus.
Étienne Ghys : Merci infiniment.



