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Parole de biologiste : J'anticipe tout le temps

Publié le
21.09.2026

L’Académie des sciences poursuit sa série de podcasts, en partenariat avec Canal Académies, consacrée aux biologistes qui font, transmettent ou racontent la science. Au micro, Étienne Ghys, l’un de ses deux secrétaires perpétuels. Cortex Média a retranscrit ces échanges, à lire ci-dessous.

Biologiste structurale à l’Institut Curie, Anne Houdusse étudie depuis plus de trente ans les moteurs moléculaires — ces protéines capables de transformer de l’énergie chimique en mouvement. Face à Étienne Ghys, elle raconte un choix de carrière pensé très tôt pour concilier recherche et vie de famille.

Entre le vertige de sa première séquence d’ADN lue dans une chambre noire et la gestion, aujourd’hui, d’une équipe de douze personnes, elle décrit le quotidien d’une chercheuse qui, dit-elle, anticipe tout le temps.

Étienne Ghys : Je suis face à Anne Houdusse. Tu es biologiste, n’est-ce pas ?

Anne Houdusse : Oui, bonjour Étienne. Je travaille à l’Institut Curie, et je suis au CNRS depuis 2000 exactement — c’est-à-dire vingt-trois ans.

Étienne Ghys : Je commence par une question directe. Tu es CNRS, comme moi, ce qui n’entraîne pas d’obligation d’enseignement. Ce manque de contact avec des étudiants, au niveau de l’enseignement, est-ce quelque chose qui te manque ?

Anne Houdusse : C’était en réalité un choix, bien pesé très tôt dans ma carrière, après mon post-doctorat : continuer un post-doc long pour devenir chercheuse, ou passer l’agrégation et devenir professeure. D’un côté, il y avait la chercheuse qui avait envie de trouver — je connaissais ce monde de combativité, où il faut parfois trouver avant les autres. De l’autre, le service que j’avais envie de rendre aux jeunes en les formant. Ce choix, je l’ai fait avant de devenir chercheuse ; être CNRS a plutôt été un apaisement. Pourquoi ? Parce que je suis femme, j’avais aussi des enfants : faire trois métiers à la fois, ce n’était pas possible pour moi avec la perfection que j’espérais. Cela m’a permis de passer du temps en post-doc à savoir dans quelle direction je voulais creuser mon sillon avant de créer mon groupe de recherche.

Mais on s’aperçoit vite que la recherche, ce n’est pas seulement son petit sillon : c’est aussi la transmission — pas seulement à des personnes à qui l’on apprend son savoir-faire, mais aussi des dialogues avec des étudiants, souvent moins naîfs qu’on pourrait le penser, avec des idées qui peuvent nous nourrir. Ce que j’appelle des étudiants, ce sont des gens qui commencent à se poser des questions sur leur orientation de recherche, mais qui ont encore une vue un peu horizontale de la biologie. Il y a toujours, chez quelqu’un, un déclic survenu dans un cours ; et quand cette personne pose une question par rapport à ce déclic, cela nous amène à nous reposer des questions nous-mêmes. Cet enrichissement par le contact des étudiants est très important.

Étienne Ghys : Pour ceux qui nous écoutent : ta biologie, ta chimie, ce sont vraiment de petites « bestioles » qui se déplacent dans un milieu liquide, et tu essaies de comprendre comment elles se déplacent ?

Anne Houdusse : C’est devenu cela, oui. Ma première révélation, pendant ma thèse, a été la biologie structurale : grâce à elle, on peut voir les molécules directement, comprendre la matière sans avoir à remettre en question ce qu’on voit — alors qu’auparavant, je voyais la biologie sans images, comme des fonctions, des mécanismes. La deuxième révélation, une fois comprise l’envie de saisir comment la matière produit des fonctions biologiques — comment, dans une cellule, deux molécules interagissent —, a été de partir aux États-Unis étudier les moteurs moléculaires. J’ai eu la chance d’être contactée directement, à la fin de ma thèse, via un CV que j’avais envoyé ailleurs. On savait qu’un muscle produisait une force, un raccourcissement, grâce à un moteur — mais je n’avais pas encore eu l’idée de l’étudier moi-même : comment ce moteur change de forme et permet, en utilisant de l’énergie chimique, de produire un mouvement. Dès que j’ai su qu’il était possible de faire de la recherche dans ce sens, j’ai su que c’était le projet qui m’animait. C’était en 1992, à la fin de ma thèse.

Étienne Ghys : Et la passion pour ce sujet continue ?

Anne Houdusse : Exactement, je n’ai jamais changé de sujet. D’abord parce que six ans, c’était déjà le début de l’investissement : à l’époque, les méthodes que j’utilisais étaient encore difficiles à mettre en place — aujourd’hui, on fait en moins d’une semaine ce qui demandait des années. Et surtout, à la fin de ce post-doctorat, la découverte du génome a ouvert cette dimension à un grand nombre de moteurs : on en connaît trente-neuf, similaires mais pas identiques, remplissant d’autres fonctions. Comme ils se ressemblent tout en faisant autre chose, c’était tout un monde à découvrir.

Étienne Ghys : C’est intéressant de comparer avec les mathématiques, mon domaine : elles ont explosé, mais pas de manière aussi violente que ce que tu décris — tu fais en quelques heures ce qui prenait avant une semaine, voire plus.

Anne Houdusse : Oui, beaucoup plus. Des instruments comme le synchrotron, ce sont des scientifiques — physiciens, ingénieurs — qui se sont mis au service des autres scientifiques et qui ont apporté un savoir-faire énorme, des instruments qui nous ont permis de changer totalement notre façon de faire.

Étienne Ghys : C’est quoi, ton quotidien ? Tu te lèves le matin, tu as réfléchi la nuit à ce que tu dois faire ?

Anne Houdusse : Dans ma tête, c’est permanent, mais je bascule assez rapidement entre plusieurs niveaux. Je fais beaucoup de correspondance ; je suis très organisée sur mon ordinateur, qui ne me quitte jamais. Une bonne partie de ma journée consiste à noter toutes mes idées au fur et à mesure qu’elles viennent, sans pouvoir m’y attacher tout de suite. Le reste du temps, c’est diriger telles ou telles personnes, savoir où elles en sont, faire en sorte d’économiser leur temps, être là pour mes étudiants — un peu comme un chef d’entreprise.

Étienne Ghys : Combien de personnes travaillent directement sous ta direction ?

Anne Houdusse : On est douze. Je les prends en main dès leur arrivée, et je les autonomise à penser, avec l’aide d’autres ingénieurs — c’est vraiment dans le dialogue. Quand ils montent en compétence sur le sujet, ils peuvent apporter leurs propositions. On note d’abord les objectifs, toutes les idées possibles, puis on fait des priorités, et ils reviennent avec leurs propres idées ou résultats. On n’a pas vraiment de réunions organisées à heure fixe, on est très dans le dialogue.

Étienne Ghys : Sur les douze, combien sont tes doctorants ?

Anne Houdusse : Je dirige tous les doctorants, mais il n’y en a que deux ou trois — actuellement trois, dont un qui va partir. Je ne prends pas plus de deux doctorants à la fois : c’est très prenant. Les autres travaillent avec des ingénieurs, des masters qui ont choisi de ne pas continuer en thèse, mais qui deviennent très compétents pour faire un travail qui prend beaucoup de temps et qui ne réussit pas immédiatement — un peu de l’artisanat. Au départ, j’ai eu du mal à me retirer de la paillasse ; dès que le groupe a dépassé cinq personnes, c’est devenu nécessaire. Au début, on n’était que deux étudiants et moi, et je faisais la plupart des sujets moi-même pour garantir que mes étudiants aient quelque chose qui fonctionne. Petit à petit, le groupe a grandi, et ma façon de travailler a évolué — mais j’aime toujours être en lien avec les sujets.

Étienne Ghys : Comment gères-tu ce lien souvent personnel, affectif, avec les étudiants ?

Anne Houdusse : Cela a beaucoup évolué. Au début de ma carrière, ils avaient presque mon âge ; aujourd’hui, je suis presque leur mère. Quand on a presque le même âge, on ne se voit pas du tout comme « chef » : on forme une équipe soudée, on crée le laboratoire ensemble. J’ai un savoir-faire, parce que j’ai fait une thèse et six ans de plus qu’un étudiant qui vient d’arriver, mais ce partage reste très horizontal — je n’attends pas d’eux qu’ils soient à mon niveau, et eux sont à l’affût d’apprendre le plus vite possible. Le point le moins évident à construire dans un laboratoire, c’est la stabilité : au CNRS, je n’ai eu droit qu’à un seul poste d’ingénieur de recherche — quelqu’un qui connaît notre discipline, la cristallographie, et qui a dû récemment aller vers la cryo-microscopie. Le savoir-faire, soit ce sont des post-docs qui l’apportent, soit c’est à moi de le combler.

Étienne Ghys : La carrière évoluant, avec de plus en plus de responsabilités administratives, de temps passé à s’assurer que les étudiants trouvent un poste — est-ce que cela prend de plus en plus de place ?

Anne Houdusse : Pour moi, c’est la raison d’être d’une équipe. L’objectif n’est même plus les papiers ou les questions scientifiques en elles-mêmes ; la raison pour laquelle mon cerveau ne s’arrête jamais, c’est que j’ai peur pour leur carrière. La difficulté majeure, ce n’est pas d’écrire les demandes de financement ou de trouver le temps de réfléchir au projet des cinq prochaines années — j’anticipe tout le temps, c’est pour ça que je note tout, c’est le travail d’un chercheur. La difficulté, c’est qu’on n’a vraiment aucune aide pour vérifier où en sont les comptes, pour telle mission ou telle chose : on doit tout faire comme un chef d’entreprise, y compris de la RH, avec une secrétaire partagée entre quatre équipes. C’est ce temps-là qui occupe au moins soixante pour cent de ma journée.

Étienne Ghys : Puis-je résumer en disant que tu es une biologiste heureuse et sérieuse ?

Anne Houdusse : Oui, c’est vrai. Heureuse, mais préoccupée, dans le sens où je remets trop souvent en question ce qui fonctionne déjà. Un étudiant m’a récemment raconté sa façon de garder le sourire au quotidien : se dire, quand ça ne va pas très bien, « depuis un an, j’ai quand même fait beaucoup de choses ». Et oui, je suis trop sérieuse, avec une peur de l’échec qui peut devenir trop dominante — ou plutôt une envie d’avoir, comme dit ma sœur, « toujours vingt-deux sur vingt », ce qui n’existe pas. Je suis souvent trop préoccupée par ce qui manque plutôt que de prendre de la distance sur ce qui va bien.

Étienne Ghys : Le fait d’être une femme dans un milieu scientifique est-il important pour toi ?

Anne Houdusse : Oui, bien sûr. C’est important qu’on apprenne tôt aux filles qu’elles sont sur le même niveau, et pas seulement en compétition entre elles. Quand on est minoritaire, on souffre d’un syndrome qu’on ne découvre que bien plus tard : croire qu’on a moins de chances. Il est important d’expliquer très tôt qu’on a autant de chances, et que le principal obstacle est de ne pas croire en ces chances-là — sans pour autant donner le signal qu’on a réussi « parce qu’on est fille ».

Aujourd’hui, je ne fais pas vraiment la différence, en particulier à Curie, où, avec Daniel Louvard et d’autres, il y a eu dès le départ autant de filles que de garçons dans ma tête. En revenant des États-Unis après six ans, j’ai constaté qu’il n’y avait pas de domination particulière, qu’on était juste des scientifiques travaillant ensemble — c’était très important. Je trouvais même qu’aux États-Unis, certaines femmes avaient dû se battre davantage pour établir leur laboratoire ; dans ma réflexion sur le fait de devenir ou non chercheuse à responsabilités, je n’avais pas envie de me battre pour ce charisme exigé. Je pense qu’il est important que les femmes restent elles-mêmes : certaines veulent réussir en dirigeant, d’autres préfèrent s’insérer dans une équipe — et c’est très bien aussi. Il faut trouver le moyen de valoriser, dans une équipe, toutes les fonctions de chacun.

Pour moi, devenir cheffe de laboratoire n’a pas été un choix mais une nécessité : en revenant des États-Unis en 2000, je n’aurais pas pu m’insérer dans un autre groupe, ni être reçue au CNRS, même avec de bons articles américains, sans demander mon propre groupe avec des idées originales. C’est ce qui a changé ma carrière.

Étienne Ghys : Combien de temps as-tu passé aux États-Unis, et y as-tu été heureuse ?

Anne Houdusse : Six ans. C’était les meilleures années : aucun souci ne pesait sur la vie des autres, je pouvais simplement faire la recherche que je voulais, avec mon mari, lui aussi scientifique en thèse là-bas. On avait beaucoup de temps pour explorer des idées, sans le souci de peser sur les autres. Cela a changé avec l’arrivée des enfants, à la fin de mon post-doc — notre fille Marie est née aux États-Unis, et notre retour en France avec elle a été plus difficile, entre responsabilités familiales et responsabilités de carrière. Mais cela devrait, je pense, être équivalent quel que soit le sexe de la personne : la grande chance, pour qu’une femme réussisse, c’est aussi d’avoir un compagnon qui comprend son investissement — j’ai eu la chance d’avoir cet équilibre à la maison.

Étienne Ghys
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