L’Académie des sciences poursuit sa série de podcasts, en partenariat avec Canal Académies, consacrée aux biologistes qui font, transmettent ou racontent la science. Au micro, Étienne Ghys, l’un de ses deux secrétaires perpétuels. Cortex Média a retranscrit ces échanges, à lire ci-dessous.
Biologiste, délégué aux relations internationales de l’Académie des sciences, Francis-André Wollman a aussi été de toutes les mobilisations de la recherche française, de Mai 68 au mouvement « Sauvons la recherche » de 2004. Face à Étienne Ghys, il raconte cet autre versant de sa carrière de chercheur.
D’une adolescence marquée par les événements de 1968 à la fondation du collectif qui a réveillé la question du statut des jeunes chercheurs, il revient sur une conviction qui a guidé toute sa vie : celle qu’un chercheur devrait être un intellectuel.
Étienne Ghys : Bonjour Francis-André Wollman. Tu es biologiste, membre de l’Académie des sciences, et actuellement délégué aux relations internationales de notre Académie. Aujourd’hui, je voudrais qu’on parle d’un aspect de ta carrière scientifique : ton activité militante, syndicale. Commençons par le début. Adolescent, au lycée, tu étais déjà militant ?
Francis-André Wollman : Pour comprendre cet aspect de mon parcours, il faut savoir que je suis de la génération d’après-guerre, né en 1953. Toute mon enfance, c’est le moment où la France se reconstruit. Pour des raisons familiales aussi, j’ai été d’emblée baigné dans une perspective historique : l’idée que le monde n’est pas un état stationnaire. C’est important, parce que pour beaucoup de gens, le monde est comme il est, les structures sont comme elles sont. Moi, j’ai pris conscience très tôt que le monde est toujours en transition, que les structures ne sont pas pérennes.
Étienne Ghys : Tu es d’une famille scientifique depuis longtemps.
Francis-André Wollman : Oui, la troisième génération. Une famille, du côté de mon père, qui avait quitté la Russie au début du XXe siècle après avoir subi des persécutions, et qui ne s’est pas vraiment relevée de la période de l’Occupation. Une famille très peu stationnaire, donc.
J’ai fait mes études au lycée Buffon, dans le 15e arrondissement — un des grands lycées parisiens, avec une tradition. J’avais quinze ans en 1968, en fin de seconde, quand les événements ont démarré. C’est très formateur, ce moment-là, quand on est au tout début de l’adolescence : on commence à penser que des choses pourraient changer, que le monde des adultes n’est pas celui qu’on croyait. C’est une fenêtre incroyable : le monde change sous tes yeux, sous l’action de ta génération au sens large.
Étienne Ghys : En 68, tu étais sur les barricades ?
Francis-André Wollman : J’avais une jambe cassée, donc je n’étais pas sur les barricades, mais j’étais dans le comité d’occupation du lycée Buffon. J’ai eu l’honneur, à mon très jeune âge, d’être élu président de la commission de réformes pédagogiques — qui n’était pas révolutionnaire, mais très réformiste.
Étienne Ghys : Est-ce que ça a été couronné de succès ? Les méthodes pédagogiques ont-elles évolué grâce à ce travail ?
Francis-André Wollman : On ne peut pas dire ça comme ça. Mais il y a bien eu une transition : on passait de ce qu’on appelait les « lycées casernes » — où les filles, par exemple, avaient l’obligation de porter un uniforme et l’interdiction de porter un pantalon, où l’on devait étudier et se taire — à un système où l’on étudiait tout autant, mais où beaucoup de choses avaient changé. Cela a contribué à me faire prendre conscience très tôt qu’on peut réfléchir aux structures et tenter de les modifier, de les améliorer, quand on pense qu’elles dysfonctionnent.
Étienne Ghys : Tu deviens ensuite étudiant. Tu fais tes études à la Sorbonne ?
Francis-André Wollman : Non, classe préparatoire à Saint-Louis, puis Jussieu, en chimie physique.
Étienne Ghys : Pendant cette période, ton activité militante se précise-t-elle ? Es-tu syndiqué, membre d’un parti politique ?
Francis-André Wollman : J’ai été impliqué dans des questions d’activisme depuis Mai 68, mais je n’ai jamais été membre d’un parti politique ni d’un syndicat. J’ai compris très tôt que l’auto-organisation sur un terrain donné, face à des difficultés, est souvent plus à même de faire évoluer le système et d’approfondir les réflexions que lorsqu’on est d’emblée installé dans une structure qui surdétermine la parole de ceux qui y sont.
Étienne Ghys : Tu commences ensuite ta carrière de chercheur. Tu fais un tour aux États-Unis ?
Francis-André Wollman : Non, je suis resté très occupé à Paris, parce que j’avais beaucoup d’activités extra-scientifiques que je souhaitais conserver — j’avais notamment fait du théâtre en direction de gens vivant dans des villages, sur des questions sociales qui les concernaient. J’ai eu la chance d’arriver dans un laboratoire de chimie physique appliquée à des questions biologiques, où l’on étudiait la photosynthèse. Il existait à l’époque des bourses de la DGRST qui m’ont permis de faire des séjours dans plusieurs laboratoires parisiens — une forme de mobilité pendant ma formation, qui permettait de choisir ensuite le laboratoire le plus approprié. J’ai fait un stage en biologie chez Jean-Pierre Changeux, un stage de microscopie électronique à Jussieu, puis un stage chez Pierre Joliot — et c’est ainsi que j’ai commencé ma vie scientifique, en restant en photosynthèse.
Étienne Ghys : Tu entres au CNRS. Dès le début, conçois-tu ton travail de chercheur comme lié à une forme d’élitisme, de compétition entre individus isolés ?
Francis-André Wollman : Cela ne s’est jamais posé comme ça pour moi. Ce qui comptait d’abord, c’était un laboratoire où régnait un esprit collectif sur le plan intellectuel. J’ai toujours eu une grande réticence à l’idée que la recherche soit une compétition entre cerveaux isolés — c’est peut-être un fort ressort psychologique pour donner envie de faire mieux que les autres, mais je pense que sur le plan intellectuel, c’est une forme d’illusion. Je ne crois pas que les idées viennent à soi seul : elles naissent en général dans un contexte collectif. J’ai choisi un laboratoire qui avait cela. On peut appeler ça une politique scientifique.
Étienne Ghys : Ce que tu décris était sans doute assez partagé dans les années 80-90. Cela a beaucoup changé aujourd’hui, cet aspect collectif est moins présent dans les laboratoires.
Francis-André Wollman : On ne peut évidemment pas en tenir rigueur aux générations suivantes. Mais on peut s’interroger sur les raisons de cette transition, et la réponse est assez claire : c’est une question d’évolution des structures dans lesquelles on fait baigner les chercheurs. Pour des raisons qui m’ont toujours intrigué, les gouvernements successifs, de gauche comme de droite, ont eu l’impression que seuls les États-Unis avaient trouvé la clé du succès scientifique, et ont eu tendance à considérer que si la France n’était pas comme les États-Unis, c’est qu’elle était déficitaire — comme si l’on pouvait comparer la France à la Californie, ce qui est absurde. On en a conclu, à tort selon moi, qu’il fallait appliquer les méthodes américaines à la France.
Aux États-Unis, l’organisation de la recherche se fait autour d’une personne seule, qui a un poste et s’entoure de doctorants et de post-doctorants — on parle du « laboratoire d’Untel ». En France, surtout en biologie, on venait d’une tradition héritée du XIXe siècle, celle de grands laboratoires, dont l’un des défauts pouvait être de protéger le « mandarinat » : une personne qui régnait sur beaucoup de gens qui, malgré leur poste, n’avaient pas accès à la lumière.
Étienne Ghys : Ce mandarinat a été considérablement diminué après 68.
Francis-André Wollman : Oui. Dans les années qui ont suivi, on a connu une véritable évolution vers des structures de laboratoire beaucoup plus collégiales. Si on avait réussi à conserver cela, je pense qu’on aurait gardé un avantage différentiel sur le système anglo-saxon : quand on n’a pas les mêmes moyens d’attraction des meilleurs étudiants du monde, ni les mêmes budgets que les États-Unis, il faut compenser autrement — en ayant plusieurs chercheurs confirmés qui travaillent au même endroit, qui collaborent, qui interagissent. Cela donne un avantage sur le chercheur isolé à l’américaine, qui doit sans cesse reconstituer les pertes de compétences à mesure que ses meilleurs doctorants s’en vont.
Étienne Ghys : Parle-moi de ton activité militante au sein du CNRS, puis de « Sauvons la recherche », en 2004.
Francis-André Wollman : Je n’utiliserai pas le terme de militantisme en tant que tel — c’est plutôt un mot qui, de nos jours, se prononce avec moins de délectation que dans les années d’après-guerre ou en 68 : celui d’intellectuel. J’ai toujours considéré qu’être chercheur devait être une manière d’être intellectuel. Pour moi, cela signifie qu’on s’efforce d’avoir accès à la culture au-delà de son microdomaine scientifique, mais aussi qu’on considère qu’on exerce son activité dans un système social qu’on doit regarder, et auquel on se doit de participer par la discussion collective sur les grands enjeux de société.
Je me suis ainsi beaucoup impliqué, avec un réseau d’amis, quand le mur de Berlin est tombé — un séisme culturel et politique en Europe —, pour retisser des liens avec des collègues scientifiques dont nous avions été séparés. De même, lors du coup d’État de Jaruzelski en Pologne, avec des collègues physiciens et d’autres scientifiques, nous avons lancé des opérations pour maintenir un contact avec les Polonais en utilisant nos compétences scientifiques : envoyer, grâce à des amis physiciens, des ballons gonflés à l’hélium depuis l’île de Bornholm vers la Pologne. Trente mille ballons ont ainsi atterri en Pologne, en plein hiver, juste après le coup d’État — cela a compté pour beaucoup de Polonais. C’était en 1982.
Ensuite, au CNRS, toute ma vie, j’ai considéré que c’était une merveilleuse maison collective des chercheurs, tous domaines confondus — un cas quasi unique, exemple magnifique de ce qu’est une communauté scientifique nationale. Cette institution, gérée strictement par des chercheurs, devait être protégée, développée. Or j’ai passé ma vie adulte de chercheur à observer que les pouvoirs successifs cherchaient plutôt à s’en débarrasser, pour des raisons très idéologiques : le CNRS avait pris une structure de cogestion entre les gouvernements et les instances scientifiques, avec des syndicats très issus du modèle d’après-guerre — une cogestion considérée comme un frein au développement de la qualité scientifique.
Étienne Ghys : Le résultat global de « Sauvons la recherche » a-t-il été positif ?
Francis-André Wollman : Pour moi, oui, même si je pourrais critiquer chacune de ses phases. Ç’a été la première fois où l’on a commencé à se poser la question du morcellement du paysage de la recherche sur le territoire, et de la nécessité de rapatrier, en particulier les écoles professionnelles, dans une cohésion universitaire à laquelle elles échappaient. Pour moi, le résultat principal, c’est d’avoir finalement permis l’émergence d’un paysage universitaire regroupant écoles et universités.
Étienne Ghys : Un résultat de « Sauvons la recherche », c’est aussi le statut des doctorants. Avant, ils étaient encore des étudiants ; après, des collègues en formation. Est-ce exact ?
Francis-André Wollman : Oui. C’était une question qu’on posait, en particulier parce que certains doctorants, comme certains post-doctorants, recevaient de l’argent qui n’était pas correctement pris en compte dans une carrière professionnelle — ce qui contribuait à les disqualifier sur le marché du travail par rapport à leurs collègues ingénieurs, plus jeunes, d’emblée considérés comme des professionnels. C’est un problème qui persiste en France : j’entends encore beaucoup de collègues parler de « leurs étudiants doctorants ». La crise de 2004 a permis de réfléchir au statut des doctorants — un effet inattendu, survenu à une époque où, qu’il y ait eu la gauche ou la droite au pouvoir, aucune élection présidentielle n’avait prononcé le mot « recherche ». Le détonateur, c’est que les crédits avaient été tellement étranglés qu’on envisageait, dans certaines disciplines de la recherche en biologie humaine, zéro recrutement — alors que des doctorants, des post-doctorants avaient été engagés dans l’espoir de pouvoir faire de la recherche. Ce signal a été le véritable détonateur du fait qu’il fallait que la puissance publique revienne à la réalité du besoin d’une recherche forte dans notre pays.



