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Adolescents : quand les normes deviennent source de violence

Publié le
04.09.2026

Retrouver la partie 1 de cet entretien, « Adolescents : des relations façonnées par les normes »

Derrière les insultes, les rumeurs, les mises à l’écart ou les violences physiques et sexuelles se jouent aussi entre adolescents des rapports de pouvoir et des normes de genre. Les filles et les garçons ne sont pas exposés de la même manière à ces violences, tandis que les jeunes appartenant à la communauté LGBT+ ou considérés comme y appartenant sans l'être, sont particulièrement ciblés.

Mais pour comprendre ces phénomènes, encore faut-il savoir précisément de quelles violences on parle. Entre les violences physiques, psychologiques, sexuelles ou numériques, le terme de « harcèlement » tend parfois à gommer des situations pourtant très différentes.

Margot Déage est sociologue, elle travaille à l'université Grenoble Alpes et enseigne à l'INSPE. Ses domaines de recherche portent sur l'éducation, le numérique et l'adolescence. Elle observe notamment comment les relations entre jeunes se passent et quelles violences peuvent en découler ; un travail de recherche déployé notamment avec le Centre Hubertine Auclert en 2025. Elle revient ici, pour Cortex Média, sur les mécanismes de ces violences et sur les adolescents qui y sont le plus exposés.

Cortex Média : A l'école, une fille est-elle encore jugée plus sévèrement qu’un garçon lorsqu’elle transgresse certaines normes ?

MD : On observe, dans de nombreuses recherches sur le genre, qu’il existe un double standard : pour une même action, les filles et les garçons vont être jugés selon des critères différents. À l’adolescence, dans les établissements scolaires, le motif de jugement le plus courant concerne l’apparence. Prenons la question de l’épilation : si vous voyez une fille qui n’est pas épilée, vous allez immédiatement vous demander ce qui lui arrive. C’est encore valable aujourd’hui dans les établissements scolaires, alors que, pour un garçon, cela passe complètement inaperçu. Les filles vont donc être beaucoup plus jugées sur leur tenue vestimentaire, leur manière de prendre soin d’elles, mais aussi sur leur comportement : est-ce qu’elles parlent fort ? Est-ce qu’elles se font remarquer ? Le regard porté sur leurs choix est beaucoup plus sévère, notamment parce qu’il existe encore une norme de pudeur très importante. On le voit aussi avec une expression très à la mode chez les jeunes : « C’est gênant », « c’est cringe ».

Enfin, les relations constituent un autre domaine dans lequel les jugements sont particulièrement forts. Puisque, selon les stéréotypes, les filles doivent être protégées, on va davantage regarder qui elles fréquentent. Dès qu’elles s’approchent du sexe opposé, cela peut d’ailleurs devenir suspect. Cela ne signifie pas que les garçons ne subissent pas de jugement. Il existe deux figures repoussoirs particulièrement fortes.

Du côté des filles, il y a la figure de la « p*te ». Les filles sont jugées au prisme de la prostitution : dès lors qu’un comportement ou une tenue vestimentaire est considéré comme trop séduisant, on va le leur reprocher. Cela peut devenir un prétexte pour commettre des violences à leur encontre ou les exclure du groupe. Il y a aussi une autre figure, beaucoup plus invisibilisée : celle de la lesbienne. Elle n’est souvent pas crue lorsqu’elle affirme être lesbienne. Dans l’esprit de nombreux adolescents, elle ne peut pas l’être « pour toujours ». Comme si elle ne connaissait pas encore les plaisirs d’être avec un garçon. On est donc dans un système hétéronormatif, avec l’idée que les filles seraient nécessairement incomplètes en l’absence des garçons. Les lesbiennes sont ainsi les personnes qui subissent le plus de violences dans les établissements scolaires.

Du côté des garçons, il y a la figure du « p*dé », avec une haine qui est très ritualisée. Kevin Diter, qui travaille sur l’hétéronormativité à l’école primaire, remarque que dès que deux garçons se donnent la main, on va se moquer d’eux, les traiter de petites filles ou trouver leur comportement suspect. Au collège, cela s’amplifie. Les garçons suspectés d’être homosexuels sont victimes de beaucoup plus de violences physiques que les autres, notamment parce que ce sont les garçons qui subissent d’abord les violences physiques, y compris les plus graves. Dans l’enquête que nous avons menée avec le Centre Hubertine Auclert auprès de 4 000 élèves, on constate ainsi que 20 % des garçons suspectés d’homosexualité subissent des attaques avec une arme ou un objet pouvant servir à frapper ou à couper. C’est beaucoup plus que chez les garçons qui ne sont pas suspectés d’être homosexuels, pour lesquels cette proportion est d’environ 7 %.

Quelles sont les attentes qui pèsent sur les garçons aujourd’hui ?

MD : En fait, c’est dur d’être un garçon. Dans la culture juvénile, entre garçons, ce qui est valorisé, c’est vraiment une masculinité virile : le sport, la puissance, le fait d’être séducteur. Mais aujourd’hui, ce n’est pas si simple, puisqu’il existe aussi des tendances vers une forme d’ouverture progressiste. Même si la figure du caïd, du « bad boy », reste tendanciellement celle qui plaît le plus aux filles, y compris dans les classes favorisées, d’autres modèles vont être transmis par les parents. La figure du père est aujourd’hui moins fermée qu’elle a pu l’être auparavant. Il existe donc d’autres modèles paternels et d’autres modèles de masculinité qui arrivent dans les familles. Dans les classes moyennes et supérieures notamment, certains parents vont chercher à éduquer leurs garçons aux émotions.

Mais les attentes de virilité du groupe de jeunes peuvent devenir difficiles à vivre lorsqu’ils se confrontent aux relations amoureuses. De plus en plus de filles adhèrent au féminisme intersectionnel, au féminisme queer, et sont également très au fait des nouvelles normes psychologiques, notamment autour des relations de couple, avec toute une tendance autour des « red flags ». Elles peuvent ainsi dire : « Non, ce comportement n’est pas possible parce qu’il est sexiste, parce qu’il est toxique. » Cela peut créer beaucoup de souffrance chez les garçons, qui ont davantage de difficultés que les filles à être en couple, mais aussi à anticiper une rupture. Ils ne comprennent pas nécessairement tous ces nouveaux codes psychologiques, parce qu’ils n’y sont pas socialisés au sein de leur groupe d’amis. Or, dans les groupes de garçons, il reste très souvent difficile d’aborder les émotions et les relations, ou même d’exprimer sa peine à l’idée de se séparer de son ou de sa partenaire.

  

Quelles formes de violences entre adolescents observez-vous ?

MD : En France, on a commencé à mener des enquêtes de victimation, c’est-à-dire qu’on demande aux jeunes s’ils ont subi telle ou telle violence et si celle-ci les a blessés. Car entre jeunes, une même parole peut avoir des significations très différentes. On peut très bien s’insulter entre amis, ce qui peut produire une forme de connivence. J’ai par exemple croisé, dansun collège, un groupe de copines qui s’appelait « Mes Pét*sses », par sympathie. Dans d’autres situations, une insulte peut blesser. C’est cette distinction que l’on cherche à mesurer dans les enquêtes de victimation.

Ces enquêtes existent depuis 2011 et les résultats sont très stables concernant les violences psychologiques et physiques, qui sont mesurées depuis le début. Globalement, les violences physiques sont très fortes à l’école primaire, à un âge où les enfants ne maîtrisent pas encore pleinement le langage, les codes sociaux ou la gestion de leurs émotions. Beaucoup de choses passent donc par le corps. Progressivement, ces violences diminuent et laissent place, au collège, aux violences morales et psychologiques, qui sont particulièrement fortes.

Au lycée, ces violences existent toujours, mais l’enquête que nous avons menée avec le Centre Hubertine Auclert nous a notamment permis de documenter davantage les violences sexuelles. Elles restent encore peu étudiées et il existe une certaine réticence à produire des chiffres sur le sujet. Si l’on dit qu’il y a des violences sexuelles dans les établissements scolaires, cela peut en effet être compliqué pour les parents, et donc aussi pour le ministère de l’Éducation nationale.

Pourtant, ces violences sont très présentes : 43 % des élèves en déclarent. Cela recouvre des situations très différentes, du mime sexuel jusqu’à l’agression sexuelle. Elles existent dès la sixième, même si elles ont tendance à augmenter au lycée. Cela montre notamment l’importance de commencer très tôt l’éducation à la sexualité.

Le lycée correspond en effet davantage à l’entrée dans la sexualité. L’âge médian du premier rapport est de 17 ans : cela signifie que 50 % des jeunes sont passés à l’acte en première. Cela peut notamment créer des problèmes autour du consentement. Ces violences sont de plus en plus déclarées et repérées par les personnes qui les subissent. On observe notamment une explosion des plaintes à la gendarmerie, qui n’est cependant pas nécessairement suivie d’une augmentation équivalente des moyens consacrés à la justice.

Les réseaux sociaux donnent également naissance à de nouvelles formes de violence, ou viennent simplement outiller des violences existantes. L’usurpation d’identité peut par exemple servir à se faire passer pour quelqu’un afin de lancer des rumeurs, ou à commettre des violences sous couvert de pseudonymat. En ligne, on retrouve aussi la captation et la diffusion non consenties d’images intimes, qui concernent environ 7 % des élèves. La captation peut ensuite donner lieu à des formes de sextorsion, qui constituent des instruments de pression très forts, notamment sur les filles et les minorités.

Enfin, une forme de violence encore peu documentée risque de prendre de l’ampleur : les montages et les deepfakes, c’est-à-dire les images modifiées ou générées par l’intelligence artificielle. En 2023, cela concernait 1 % des jeunes interrogés. Or, la plupart des images produites avec l’IA sont des images p*rnographiques.

Y a-t-il des profils d’adolescents plus ciblés que d’autres par les violences ?

MD : L’enquête que nous avons menée avec le Centre Hubertine Auclert nous a permis de prendre un peu de hauteur. Nous voulions notamment savoir s’il existait un effet de l’établissement ou de l’origine sociale. Nous avons donc interrogé aussi bien des établissements en éducation prioritaire, avec une forte présence de classes populaires et d’enfants issus de l’immigration, que des établissements d’élite parisiens.

Nous nous sommes rendu compte que les niveaux de violence étaient similaires dans tous les établissements. La violence est donc systémique : elle est présente partout.

C’est un résultat important, car lorsque j’ai commencé ma thèse, en 2016, et que j’appelais les chefs d’établissement pour leur proposer de mener une recherche sur le harcèlement, ils me répondaient très souvent : « Non, il n’y a pas de harcèlement dans mon établissement. » Nous avons ensuite choisi de parler de violences de genre, car les principaux auteurs de violences sont systématiquement les garçons, qu’il s’agisse de violences physiques, psychologiques ou sexuelles. Et les premières cibles sont les filles. Pour les violences psychologiques et sexuelles, c’est particulièrement massif, tandis que les garçons sont légèrement plus victimes de violences physiques.

Nous voulions aussi voir s’il existait un effet du genre et de l’orientation sexuelle au-delà de ces conceptions binaires. Et là, on constate que l’exposition aux violences augmente fortement, en particulier chez les filles et les garçons désignés comme appartenant à la communauté LGBT+, qui sont particulièrement victimes de violences sexuelles et psychologiques. Les garçons subissent alors davantage de violences psychologiques et sexuelles, mais l’écart est particulièrement important pour les violences physiques.

Le fait d’être en couple constitue aussi un facteur d’exposition aux violences. La mise en couple peut générer des rivalités, mais aussi des violences pendant la relation et des phénomènes de vengeance au moment de la rupture. Bien sûr, tous les couples ne conduisent pas à de la violence, mais c’est tout de même un facteur important de multiplication des violences.

 

 

Où les violences entre adolescents se manifestent-elles le plus ?

MD : Très souvent, lorsqu’on parle des violences entre adolescents, on accuse facilement les réseaux sociaux. Pourtant, dans notre enquête, qui cherchait à mesurer l’ensemble des violences présentes dans les établissements scolaires, nous avons constaté que 36 % des violences déclarées avaient lieu en ligne. La répartition varie toutefois selon le type de violence.

Pour les violences physiques, elles ont principalement lieu dans l’établissement scolaire : deux tiers s’y produisent, le reste ayant souvent lieu à l’extérieur, notamment pour éviter les sanctions des adultes de l’établissement. Il est également possible de commettre des violences physiques en utilisant les réseaux sociaux, par exemple avec le happy slapping, qui consiste à filmer une agression puis à diffuser la vidéo en ligne pour humilier la personne agressée.

Près de la moitié des violences psychologiques ont lieu au sein des établissements scolaires, même si elles peuvent ensuite largement se diffuser en ligne. Quant aux violences sexuelles, environ un tiers se produisent dans les établissements scolaires. Elles sont très rarement repérées par les adultes, car les jeunes parlent très peu des violences qu’ils subissent.

Tant que les violences qui se produisent dans les établissements et les rapports sociaux qui les produisent — rapports de genre, de classe ou rapports raciaux — ne seront pas davantage travaillés avec les équipes éducatives, il sera difficile d’agir efficacement. Il faut aussi mener un travail sur la manière de vivre ensemble pacifiquement.

Sur les questions de genre et de sexualités, l’enquête ENVIE montre néanmoins des évolutions importantes, notamment chez les 18-21 ans. Les jeunes qui se déclarent appartenir à des orientations sexuelles minorisées, comme l’homosexualité, la bisexualité ou la pansexualité, sont aujourd’hui cinq fois plus nombreux qu’en 2006 : on est passé de 3 % des jeunes en 2006 à 15 % en 2023.

Ce sont majoritairement des femmes ou des personnes appartenant à des genres autres que masculin qui se déclarent concernées par ces minorités. Environ 2 % des jeunes se définissent comme non binaires. Mais, plus largement, 80 % des femmes et 60 % des hommes ne se définissent pas simplement et exclusivement comme féminins ou masculins. On est donc moins dans une conception strictement binaire de l’identité de genre. Les personnes, y compris les hommes, se posent davantage de questions sur leur identité.

Pourquoi est-il important de redéfinir le mot « harcèlement » ?

MD : Le terme de « harcèlement » me pose problème pour plusieurs raisons, à commencer par sa définition. Le concept repose traditionnellement sur trois critères : la répétition, c’est-à-dire le fait que la violence se produise plusieurs fois et s’inscrive dans la durée ; l’asymétrie, qui suppose que l’auteur exerce une forme de domination sur la victime ; et l’agressivité, c’est-à-dire l’intention malveillante derrière la violence.

Or, les réseaux sociaux mettent à mal ces trois notions. Je peux, par exemple, faire un « like » une seule fois, sans me rendre compte des conséquences de mon geste, et pourtant participer à un phénomène de harcèlement de meute considérable. La répétition n’est donc plus nécessairement le fait d’une même personne.

L’asymétrie est également remise en question. Aujourd’hui, on a plutôt tendance à parler de « cibles » que de « victimes », parce que le terme de victime peut enfermer dans une position. Une cible peut aussi devenir auteure de violences : il existe une forme de réversibilité. Lorsqu’on a été victime de violences à répétition, cela peut aussi nous rendre agressif. On peut répondre de manière maladroite parce qu’on ne sait pas toujours quoi faire d’autre.

La mesure du harcèlement pose également problème. Aujourd’hui, le ministère de l’Éducation nationale le mesure notamment à partir de deux critères : le fait d’avoir subi de nombreuses violences psychologiques et celui d’avoir subi de nombreuses violences physiques. Cette définition conduit à survisibiliser les violences subies par les garçons et à invisibiliser celles subies par les filles, puisque les violences sexuelles ne sont pas prises en compte.

Enfin, le terme de « harcèlement » est complètement galvaudé. Des parents peuvent, par exemple, se présenter chez le CPE en disant que leur enfant est victime de harcèlement parce qu’il s’est fait insulter une fois. À l’inverse, certaines personnes racontent à la télévision avoir été victimes de harcèlement alors qu’elles décrivent des faits comme le fait de s’être fait verser un bidon d’essence dessus et d’avoir été menacées avec un briquet. Mais là, il s'agit d'une tentative d’homicide.

Mon combat, en tant que chercheuse, est donc d’essayer de diffuser les différentes définitions des violences qui existent et de travailler sur leur diversité, mais aussi sur leurs différents degrés de gravité. Une insulte, c’est grave, mais ce n’est pas aussi grave qu’une tentative d’homicide. Si on utilise uniquement le droit pour dire : « C’est du harcèlement », on a tendance à lisser les responsabilités et, surtout, les urgences de traitement.

Propos recueillis par Ophélie Barbier dans le cadre de capsules vidéos sur les relations entre adolescents, diffusées sur les réseaux sociaux de Cortex Média. 

Ophélie Barbier
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