À l’adolescence, se faire des amis, trouver sa place dans un groupe ou commencer à vivre ses premières relations amoureuses ne relève pas seulement des affinités individuelles. Le genre, l’origine sociale ou encore l’orientation sexuelle continuent de structurer les relations entre jeunes. Si les adolescents semblent aujourd’hui davantage disposés à questionner les identités et les normes qui leur sont imposées, les séparations entre filles et garçons et entre groupes sociaux restent bien présentes.
Margot Déage est sociologue, elletravaille à l'université Grenoble Alpes et enseigne à l'INSPE. Ses domaines de recherche portent sur l'éducation, le numérique et l'adolescence. Elle observe notamment comment les relations entre jeunes se passent et quelles violences peuvent en découler ; un travail de recherche déployé notamment avec le Centre Hubertine Auclert en 2025. Margot Déage revient, pour Cortex Média, sur la manière dont les adolescentes et adolescents construisent leurs relations, sur les normes qui continuent de peser sur eux et sur la façon dont le numérique transforme leurs sociabilités.
Cortex Média : Comment qualifieriez-vous les relations entre adolescents aujourd’hui ?
Margot Déage : Alors, on aurait pu s’attendre à ce que les amitiés soient relativement mixtes dans les établissements scolaires, puisque la mixité s’est complètement officialisée et normalisée en 1975. Pour autant, aujourd’hui, on observe encore une séparation très forte entre les filles et les garçons. La thèse de Timothée Chabot montre d’ailleurs que le genre est le premier facteur de ségrégation entre les filles et les garçons. En d’autres termes, il est très rare, notamment au collège, d’avoir des amis du sexe opposé.
Cette séparation va entraîner une différenciation entre les filles et les garçons, nourrie de stéréotypes. On va ainsi attribuer aux filles certaines caractéristiques autour de la sentimentalité, mais aussi autour de certains loisirs qu’elles préfèrent à d’autres, comme la discussion notamment. Les garçons, eux, vont plutôt être associés au sport.
Pour autant, certaines personnes rejettent cette différenciation. Il y a notamment, dans les établissements scolaires, de plus en plus d’AGIS (Alliance genres, identités, sexualités) — ce sont des sortes de clubs où peuvent se retrouver des personnes qui s’interrogent sur l’identité de genre, qui peuvent être queer, non binaires, etc. Elles cherchent ainsi à trouver une alternative. Mais ces personnes restent quand même assez isolées. Il faut aussi que l’institution scolaire porte leur discours et les soutienne pour qu’elles puissent réellement exister au sein de l’établissement, ce qui reste une exception.
Donc, il y a à la fois une séparation, une différenciation, mais aussi des logiques de domination entre les filles et les garçons. Les filles vont être beaucoup plus sensibles à tout un ensemble de rumeurs et de violences, notamment aux violences sexuelles. Tout cela participe à créer ce qu’on appelle l’ordre du genre au sein même des établissements scolaires.
Les adolescents d’aujourd’hui sont-ils plus ouverts à la diversité des identités de genre et des orientations sexuelles ?
MD : Dans l’enquête ENVIE, menée par l’INED en 2023 auprès des 18-29 ans, on observe que, chez les plus jeunes, notamment les 18-21 ans, de plus en plus de personnes se montrent ouvertes à des identités de genre et à des orientations sexuelles alternatives.
Ces jeunes sont aussi davantage inspirés par de nouvelles formes de féminisme qui infusent dans la société, notamment le féminisme intersectionnel. Celui-ci amène à se poser des questions qui vont au-delà de la position des personnes dans l’espace du genre et des sexualités, en s’intéressant par exemple aux effets de leur appartenance ethnique ou de leur âge sur les normes de genre qui pèsent sur elles et sur les conséquences que cela peut avoir.
Il y a aussi le féminisme queer, qui commence à émerger. Les personnes vont rejeter l’idée d’une binarité du genre et pouvoir se dire : « Je ne suis ni fille ni garçon, peut-être autre chose. » Comme fluide, queer… Il existe aujourd’hui beaucoup de termes pour désigner ces identités. L’idée est que mon identité de genre peut évoluer d’une expérience à l’autre, ou d’un âge de la vie à l’autre. Mais cela concerne une partie restreinte de la population. Il s’agit avant tout de femmes, de personnes urbaines, issues des classes supérieures, qui sont rarement religieuses ou pratiquantes.
Pour les personnes qui se situent dans les groupes les plus conservateurs, chez les jeunes de cité par exemple, il va être beaucoup plus difficile d’assumer des identités de genre ou des orientations sexuelles alternatives. Il peut alors y avoir des stratégies de masquage et d’évitement des groupes dont on suppose qu’ils seraient opposés à cette affirmation identitaire.
Le Haut Conseil à l’Égalité a repéré une forme de « gender gap » moderne, avec une émergence de plus en plus importante de la pensée masculiniste et conservatrice. On dit souvent que cette pensée infuse dans les réseaux sociaux. Mais, si on regarde un petit peu les médias, on voit bien que des chefs d’État viennent aussi porter cette pensée masculiniste, tout comme des chefs d’entreprise très influents, notamment dans la tech. Donc, on est vraiment face à un clivage assez important entre des personnes très progressistes et des personnes très conservatrices.
Les normes de masculinité et de féminité pèsent-elles toujours autant sur les jeunes ?
MD : Alors, il y a une grosse évolution concernant les normes féminines et masculines : c’est l’égalité formelle. Formellement, il y a eu une évolution importante. Les filles peuvent avoir accès à l’éducation qu’elles souhaitent, aux loisirs qu’elles veulent, à la contraception, à l’avortement et à tout un tas de choses. Maintenant, dans les faits, il existe toujours un contrôle social beaucoup plus fort sur les filles que sur les garçons, notamment autour de leur comportement sexuel. Les filles dont on suppose qu’elles ont des comportements sexuels libres vont, par exemple, être insultées.
Au-delà de ça, il existe pas mal de biais de la part des éducateurs et des enseignants, qui vont conduire les filles et les garçons à se censurer, notamment dans leurs choix d’orientation ou de loisirs. On le voit très bien avec la réforme du baccalauréat, qui va conduire de plus en plus de filles à ne pas se tourner vers les mathématiques. Cela est aussi lié à des formes de jugement scolaire de la part des enseignants, qui se considèrent eux-mêmes comme progressistes, mais ne se rendent pas compte qu’ils ont intériorisé certains stéréotypes.
L’autocensure est donc forte chez les filles comme chez les garçons. On voit très peu de garçons qui vont se dire : « Tiens, je vais être sage-femme » ou « Tiens, je vais être assistant social ». Tous les métiers du care restent très genrés. Cela a des conséquences aussi bien dans les relations que dans la construction de l’avenir de ces jeunes.
Est-ce que les adolescents se lient principalement avec des jeunes qui leur ressemblent socialement ?
MD : La thèse de Timothée Chabot essaie notamment de répondre à cette question. Globalement, l’école reste quand même assez ségréguée, puisque l’établissement que l’on fréquente va dépendre de son adresse, et que l’adresse, elle-même, dépend en partie des revenus dont on dispose pour pouvoir payer un loyer ou acheter un appartement ou une maison.
Au-delà de ça, il y a la carte scolaire, qui essaie malgré tout de mélanger les personnes issues des classes populaires et celles issues des classes favorisées. Mais, chez les classes supérieures et moyennes, il existe tout un tas de stratégies pour éviter de se mélanger avec les classes populaires, mais aussi avec les personnes racisées. Lorsque des établissements concentrent fortement les élèves issus de l’immigration, il est d’ailleurs très fréquent qu'ils aient mauvaise réputation et soient évités par les classes aisées.
Dans sa thèse, Timothée Chabot travaille sur des collèges relativement mixtes. Il constate qu’en sixième, il y a effectivement une certaine mixité : il est possible d’être ami avec des personnes issues d’autres classes sociales. Cependant, il remarque que les amis proches, ceux que l’on invite à la maison par exemple, ont plutôt tendance à être issus de la même origine sociale. Il observe également qu’au fil de la trajectoire scolaire, il y a une concentration de ce qu’il appelle l’« homophilie sociale ». Autrement dit, les jeunes vont se rapprocher de plus en plus de personnes qui sont issues de la même origine sociale qu’eux. Ils ont les mêmes loisirs, les mêmes goûts, ou bien choisissent les mêmes options. Par exemple, ils vont faire du latin.
Sa thèse s’arrête au collège, mais on peut très facilement imaginer qu’au lycée, cette ségrégation sociale s’accroît. Puisque, au lycée, il y a les différentes filières. Dans la filière professionnelle, il y a une très grande concentration de jeunes issus des classes populaires. Dans la filière générale, il y a davantage de mixité, mais on y trouve quand même une proportion plus importante de jeunes issus des classes favorisées. Et, à l’intérieur même de la filière générale, la réforme du baccalauréat a conduit à faire de certaines disciplines des espaces où se concentrent massivement les classes favorisées. Par exemple, l’option « maths expertes » est complètement accaparée par des jeunes, en particulier des garçons issus des classes les plus favorisées, dont les deux parents sont cadres.
Quelle place prend le numérique dans la construction des relations entre adolescents ?
MD : Le numérique est un moyen, pour la génération actuelle et celles qui l’ont précédée, de reconquérir une forme d’autonomie vis-à-vis des adultes, qui a été perdue. Aujourd’hui, les jeunes ont beaucoup moins le droit de sortir seuls. Avec l’urbanisation, les parents ont davantage peur de ce qui pourrait leur arriver dans la rue.
Le numérique devient donc une autre manière de nouer des relations, loin du regard des adultes.
Une enquête menée avec le Centre Hubertine Auclert auprès de 4 000 collégiens et lycéens en Île-de-France montre que rencontrer de nouvelles personnes en ligne est une pratique très fréquente chez les adolescents. Elle augmente avec l’âge, notamment parce que l’une des premières consignes données par les parents lorsqu’ils offrent un téléphone est : « Surtout, ne parle pas aux inconnus. » À mesure qu’ils s’éloignent de cette norme parentale, les adolescents vont donc davantage faire de nouvelles rencontres, qui peuvent ensuite se poursuivre en présentiel, dans environ un quart des cas.
Ces rencontres peuvent notamment être importantes pour les jeunes appartenant à des groupes minorisés. Par exemple, les jeunes dont l’orientation sexuelle n’est pas hétérosexuelle peuvent plus facilement rencontrer des personnes avec lesquelles ils partagent cette expérience. Faire son coming out est en effet quelque chose de risqué, qui peut les exposer à des violences dans la cour de l’école.
Le numérique modifie aussi la nature des relations. Le fait de parler derrière un écran produit ce que John Suler appelle un « effet de désinhibition » : on peut être beaucoup plus libre de parler de certaines choses derrière son écran qu’en face à face. Cela peut avoir des effets positifs : faire davantage de confidences, demander de l’aide ou déclarer sa flamme, par exemple, sont des choses que l’on n’aurait pas forcément osé faire face à quelqu’un.
Mais cela peut aussi être très toxique. Sur les réseaux sociaux, on peut aller plus loin dans l’expression de pensées malveillantes. Certaines violences sont d’ailleurs beaucoup plus fréquentes en ligne qu’en face à face, comme l’incitation au suicide. Le numérique peut donc à la fois créer du lien et favoriser la haine. Il y a également un risque lié à la circulation des contenus. Si je parle d’un problème familial ou si je déclare mes sentiments à quelqu’un, je ne suis jamais certain que cette personne soit bien intentionnée. Elle peut reprendre mon message, le diffuser, en faire une rumeur ou le retourner contre moi.
Enfin, les réseaux sociaux ne sont plus comme pouvait l’être MSN ou Messenger, où les échanges reposaient essentiellement sur le texte. Nous sommes aujourd’hui dans une ère de la photo et de la vidéo sociales, ce qui transforme le rapport au corps et à la séduction. Et lorsque les relations s’arrêtent, ces images peuvent à leur tour être diffusées.
Retrouvez la seconde partie de cet entretien avec Margot Déage via ce lien.
Propos recueillis par Ophélie Barbier dans le cadre de capsules vidéos sur les relations entre adolescents, diffusées très bientôt sur les réseaux sociaux de Cortex Média.



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