Jérémie Boroy, président du Conseil national consultatif des personnes handicapées (CNCPH), revient sur la préparation de la Conférence nationale du handicap (CNH) qui se tient le 4 septembre 2026. Il salue les progrès réalisés dans le suivi des mesures depuis 2023, mais déplore une co-construction encore limitée et l’absence de comité interministériel du handicap (CIH) depuis 18 mois.

Cortex : Que répondez-vous à ceux qui disent que les Conférences nationales du handicap (CNH) ne servent pas à grand-chose ?
Jérémie Boroy : J'ai déjà entendu cela de la part de certaines personnes concernées. En effet, toutes les promesses ne sont pas toujours tenues mais, depuis la première CNH de 2007, on avance et on progresse en méthode.
C : Qu’est-ce qui a changé dans la préparation de cette CNH 2026, la dernière du mandat Macron ?
JB : Je crois que c’est la première fois, depuis la CNH de 2023, qu’on a mis en place un suivi un peu plus régulier, plus précis et plus rapproché de la mise en œuvre des mesures. Cette CNH est la première que l’on prépare sur la base d’un bilan vraiment documenté, qui a été débattu. On est d’accord ou pas, mais il y a un suivi très comptable, réalisé par les administrations et une impulsion nationale pour donner des feuilles de route actualisées sur chaque grand domaine d’intervention de la puissance publique. Et ça, c’est vraiment nouveau.
C : Vous dites que, depuis la CNH 2023, l'impulsion est réelle.
JB : Objectivement, même quand on compare avec 2020, la CNH de 2023 a vraiment de la gueule. Le bilan, en 50 pages, vraiment exhaustif, même s'il reste inachevé, est très transparent et on peut voir ce qui a été engagé ou achevé, parfois région par région selon le sujet.
En 2023, un cap a aussi été fixé autour de la désinstitutionnalisation, comme jamais auparavant. Sur l’accessibilité, jamais un Président de la République n’en avait autant parlé dans son discours, en disant qu’à un moment donné il fallait faire respecter les règles du jeu. Cela n’a pas forcément changé grand-chose mais ça a peut-être contribué à relégitimer le caractère contraignant que doit avoir la politique publique dans ce domaine.
Et puis, on a eu aussi la mise en œuvre de la déconjugalisation de l'AAH (allocation adulte handicapé) même si elle avait été annoncée avant.
C : Et sur l'école inclusive ?
JB : Il y a eu un changement de discours même si cela ne veut pas dire que c’est réussi. Au fur et à mesure que les ministres changeaient, le ministère de l’Éducation nationale est arrivé à un discours que l’on souhaite entendre : c’est l’Éducation nationale qui est responsable de tous les enfants.
Après, j’ai l’impression que les élections professionnelles de la fin de l’année freinent toute ambition nouvelle sur ce sujet. Les syndicats de l’Éducation nationale ne seront certainement pas tous les meilleurs partenaires sur ce sujet. Et, du côté de l’État, la traduction dans les faits n'est pas particulièrement engageante.
C : Pour préparer cette édition, un comité de pilotage a été mis en place.
JB : Oui, il a d’abord été piloté par les ministres déléguées au Handicap, Charlotte Parmentier-Lecocq, puis Camille Gaillard-Minier. Il s’est réuni six fois.
À chaque réunion, un ou plusieurs sujets étaient abordés. Les ministères concernés livraient leur bilan, que l’on pouvait confronter aux remarques et aux appréciations des personnes concernées et des autres participants. On pouvait alors dire : « Ça, c’est fait. Ça, c’est commencé, mais ce n’est pas fini. Ça, vous vous êtes moqué de nous. »
C’est assez satisfaisant, même si ce n’est pas toujours perceptible. Un bon nombre de mesures annoncées auparavant ont pu être suivies cette fois-ci.
C : Il y a donc eu, selon vous, une véritable co-construction avec le CNCPH et les associations ?
JB : Je n'irais pas jusque-là. Il y a eu une co-construction pour parler de la méthode et de l’organisation. Disons qu'il y a eu plutôt une « consultation » via plusieurs groupes de travail, qui ont permis de mettre sur la table un certain nombre de propositions. Mais il y a ensuite un autre travail qui se fait sans nous avec des contraintes autres : les tensions budgétaires, différents arbitrages… A la fin des fins, ce n’est pas le CNCPH qui décide et rédige le dossier de presse. A trois jours de la conférence, nous ne savons pas encore ce qui a été retenu et sera annoncé par le Président de la République.
C : Le CNCPH a pourtant produit de son côté un train de mesures très riche…
JB : Oui, un plaidoyer d'une quarantaine de pages, dans lequel figure une sorte de liste de la dernière chance. Dix mesures vraiment prioritaires déjà en route ou promises mais pas finalisées.
C : Des exemples ?
JB : Achever l’attribution d’un numéro identifiant national élève (INE) à tous les enfants sans exception, quel que soit le lieu et les modalités de leur scolarité. Formaliser de façon irréversible l’accessibilité des dispositifs de télésanté. Faire prononcer des sanctions par les Préfets lorsque l'accessibilité des lieux publics n'est pas respectée.
C : La CNH, c'est souvent l'occasion, pour le Président, de faire des annonces phares. Il y a trois ans, c'était le remboursement des fauteuils roulants sans reste à charge…
JB : Pour 2026, mystère. Comme tout le monde, nous attendons.
Mais, tous les trois ans, il n’y a pas forcément quelque chose de nouveau à inventer. En revanche, sur la politique de rattrapage de l’accessibilité et la redéfinition des règles du jeu, il faut avancer. Même si cela suppose des écritures législatives que personne n’est prêt à assumer dans le contexte actuel, il faut aller plus loin, et même beaucoup plus loin, pour que la Convention relative aux droits des personnes handicapées des Nations unies soit totalement traduite dans le droit français.
Cela va de la généralisation des aménagements raisonnables dans tous les domaines de la vie des Français jusqu’à la question du vote et des élections.
C : Vous semblez particulièrement remonté sur un autre sujet : l'absence de CIH (Comité interministériel du handicap) depuis 18 mois.
JB : Oui, le rythme fixé par la loi c'est en principe une CNH tous les trois ans et un CIH, qui réunit les ministres concernés par le handicap, tous les ans. Jean Castex en avait même organisé un tous les six mois. Élisabeth Borne en a fait deux ou trois. Gabriel Attal a eu le sien. Michel Barnier n'a pas eu le temps. François Bayrou en a fait un. Et, depuis, avec Sébastien Lecornu, rien...
Je ne suis pas expert de toutes les politiques publiques. En revanche, je suis un témoin assez rapproché de tout ce qui se fait sur le terrain. Et je constate que lorsque le gouvernement relâche la pression sur l’interministériel, il prend le risque de saboter les progrès péniblement réalisés et de renoncer aux engagements pris. Il faut programmer les étapes et pouvoir dire : « Pour arriver à cet objectif dans trois ans, il faut que l’année prochaine, on ait fait ceci ; la deuxième année, cela et cela. » Et ça, on ne sait pas encore le faire en France sur nos sujets.
C : C'est donc ce rendez-vous qui permet, selon vous, de faire un point d'étape et d'engager réellement les ministères ?
JB : Oui. Si, à un moment donné, il n’y a personne pour dire aux ministres : « Vous devez, dans votre domaine, ne pas avoir besoin de la ministre du handicap pour faire votre job, parce que vous êtes le ministre de tous les Français », le crash est inévitable. Et il est en train de se produire. Il y a un certain nombre de ministères qui s'en foutent. Et cela fait longtemps que je n’avais pas vu ce début de désinvestissement.
On invoque l’ambiance générale : le bazar à l’Assemblée nationale, les contraintes budgétaires, la fin du mandat... On a peut-être trop vite considéré que le travail était terminé. Or il y a encore du boulot.
C : Vous déplorez le silence de l'actuel Premier ministre ?
JB : Pardon mais, Sébastien Lecornu, depuis qu’il est arrivé, n’est pas intervenu une seule fois sur le sujet. Lorsque nous avons organisé le CIH de mars 2025 consacré à l'accessibilité avec François Bayrou, il avait dit : « On fera le prochain à l’automne 2025 ». Nous devions travailler sur la santé et le secteur médico-social, et peut-être sur l’école après la rentrée.
Depuis, on nous a dit « Il y aura bientôt la CNH », annoncée au printemps, puis en juin, puis reportée en septembre à cause de la canicule. Et voilà le résultat. Pas de CIH alors qu'il faut finaliser les textes qui concernent plusieurs ministères. Des ministres seront présents à la CNH et, pour certains, ce sera peut-être la première fois depuis leur arrivée qu’ils se verront poser la question du handicap.
C : Vous dites que nous ne tirons pas encore suffisamment les leçons des échecs des premières années de la loi de 2005 ?
JB : En effet. On se rapproche de ce qui s’est tristement passé entre 2007 et 2012 : encéphalogramme plat sur la politique handicap. À l’époque, des caps nécessaires avaient été fixés, mais sans prévoir de jalons intermédiaires.
Nous ne sommes pas du tout satisfaits.
C : En 2026, exit l’Élysée, direction le Prisme, à Bobigny (93), ce lieu symbolique, héritage de Paris 2024...
JB : C'est en effet un vaste complexe sportif conçu autour de l’accessibilité, où personnes handicapées et valides peuvent pratiquer ensemble de nombreuses disciplines. Le CNCPH était favorable à ce changement de cadre, pour aller dans un lieu porteur de sens.
C : Que répondez-vous à ceux qui décrivent la CNH comme un grand raout réunissant des influenceurs et des témoins pas forcément représentatifs ?
JB : Il est important de veiller à ce que les personnes concernées soient présentes dans les prises de parole et ce sera le cas. Mais, au-delà, son but est normalement de s’adresser à tout le pays, pas uniquement aux associations et aux administrations. Elle devrait concerner toute la société civile.
Nous pourrions imaginer, par exemple, qu’un tel événement se tienne au siège où sont rassemblées les organisations de la société civile, à savoir le CESE (Conseil économique, social et environnemental) ou a minima avec lui. Il faudrait que les syndicats puissent faire entendre leur voix, tout comme les employeurs, que les organisations de jeunesse s’approprient le sujet, ainsi que les parents d’élèves, les étudiants et tout ce qui fait la société.
Or ce n’est pas évident. Je ne juge donc pas, a priori, les tentatives pour élargir la participation. Par ailleurs, pour la première fois, la CNH se retransmise simultanément dans de nombreuses préfectures pour permettre la participation du plus grand nombre à l’événement, près de 5 000 personnes. Nous apprécions cette initiative !



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