"Sous la couette"
La nouvelle chronique de Cortex. Une série de récits intimes, provocateurs juste ce qu’il faut, toujours chaleureux.
Désir, couple, parentalité : quand le handicap bouscule et vient interroger les normes les plus ancrées.
Ici, chaque histoire part d’une vie réelle, d’une question parfois dérangeante, pour explorer ce qui se joue loin des discours officiels : les corps, les choix, les désirs et les trajectoires.
Pour ce cinquiéme volet, voici le parcours de Yenny Gorce, 40 ans
Violences durant sa petite enfance en Colombie, attouchements par un proche de sa famille adoptive à 10 ans, agression sexuelle à 23 ans : Yenny Gorce a porté durant des décennies des secrets qui ont fini par faire craquer son corps. À 40 ans, cette « dure à cuire » choisit de raconter son histoire pour ouvrir à d’autres survivantes un espoir de réparation.
1. La phrase qui pique
« Tiens, voilà la fille aux gros nénés. » C’est ce qu’on disait de moi dans la cour du collège, en sixième. Un calvaire ! D’origine colombienne — il paraît que les Latines sont plus précoces —, réglée dès 8 ans, j’ai eu des formes très tôt, avec l’impression, même enfant, d’être sexualisée, regardée comme un morceau de viande. À 12 ans, j’ai même demandé au pédiatre comment faire pour enlever mes seins. Je les aplatissais sous du sparadrap pour les faire disparaître. J’ai fait un rejet des attributs sexuels, probablement parce que j’ai été victime d’attouchements puis d’un viol à plusieurs moments de ma vie.

2. Le moment gênant
« Mon mari est beau, musclé et sexy. Et pourtant, je redoute de le voir nu. Lorsque nous sommes dans notre lit, sentir son sexe contre ma peau, même lors d’un simple câlin, m’est presque insupportable. Cette proximité avec le corps masculin réveille des souvenirs traumatiques. Lors d’un rapport sexuel, je parviens à anticiper mais, dans l’intimité ordinaire, lorsque le contact surgit sans que je puisse le contrôler, mon corps réagit différemment. J’en ai parlé à mon mari qui, compréhensif, accepte désormais de dormir en caleçon. Cette situation intime, déroutante, semble difficile à expliquer mais, après des violences sexuelles, le corps apprend à se protéger, et le désir, le plaisir et le sentiment de sécurité empruntent alors des chemins très différents. »
3. L’histoire
Yenny Gorce s’est construite à travers une vie affective et intime abîmée. La petite Colombienne vit avec sa maman, selon elle « si jeune, si belle », molestée par ce pays rebelle, par des milices armées, par ces hommes « affreux et dégoûtants » qui s’allongent sur elle pour quelques pièces, tout près du petit lit de Yenny. « Je me souviens même de m’être retrouvée, un jour, entre ma mère et un homme atrocement nu. Je me souviens de la gêne, de la peur et de mes pleurs. Je sens encore son odeur forte et désagréable, et sa peau moite collée à la mienne. »
Puis, un jour, cette maman aux grands yeux sombres l’a serrée fort dans ses bras, en lui promettant de revenir, bientôt… Yenny est restée seule avec son petit frère et sa petite sœur durant une semaine, un mois peut-être, une éternité…
L’adieu à la Colombie
En 1992, la fratrie abandonnée dit adieu à la Colombie, adoptée par une famille corrézienne. En tant qu’aînée, à seulement six ans, Yenny s’endurcit, se forge un tempérament solide et veut faire la preuve qu’elle mérite sa place en France.
Elle affirme à ses parents adoptifs :
« Je serai la première femme Présidente de la République. »
Une carapace qui lui fait, à nouveau, endurer le pire…Quatre ans plus tard, elle est victime d’attouchements répétés commis par un proche de la famille.
Elle en parle à un adulte. On lui répond : « Je t’ai entendue. Je vais faire attention et gérer cette histoire. N’en parlons plus. »
Puis rien. « Puisque mes confidences n’ont eu aucun impact, je me suis convaincue que ce n’était finalement pas si grave et que j’avais dû faire quelque chose pour me mettre dans cette situation. Alors je me suis tue », confie la jeune femme, aujourd’hui âgée de 40 ans.
À 23 ans, un autre cauchemar commence (lire l’interview sans filtre).
Si le silence ne soigne pas, il protège.
Un bonheur douloureux
En 2015, Yenny tombe amoureuse d’un basketteur. Le bonheur. Deux ans plus tard, elle devient maman. Mais une complication attribuée à l’épisiotomie provoque une sorte de sciatique permanente dans la jambe droite et des douleurs chroniques durant plus de cinq ans. Les circonstances catastrophiques de son accouchement ont, selon elle, probablement fait resurgir les agressions passées. Les premiers mois de vie de son fils restent une période en demi-teinte. « Je regrette de ne pas avoir davantage profité de ces moments, parce que j’ai très vite repris le travail mais surtout parce que j’étais épuisée par les douleurs », se souvient-elle. Angoissée, elle se sent bien surtout « lorsqu’il dort ». « Depuis sa naissance, j’ai parfois l’impression d’oublier de respirer. Je n’ai donc pas eu le sentiment que c’était “le plus beau jour de ma vie”, alors que l’amour que je lui porte m’a probablement sauvé la vie. » La jeune maman encaisse, jusqu’au jour où sa santé déraille, méchamment. Elle a 35 ans.
Suivie par un énergéticien spécialiste de l’accompagnement des personnes ayant vécu des traumatismes, également psychologue en criminologie, Yenny se confie sur les difficultés qu’elle rencontre avec son mari sur le plan sexuel. Petit à petit, la vérité refait surface et emporte son corps dans la tempête. Un diagnostic de fibromyalgie est d’abord posé. En 2024, Yenny perd progressivement l’usage de ses mains, au point de ne plus avoir la force de manger. « C’était mon fils, alors âgé de sept ans, qui me nourrissait », raconte-t-elle. Puis vient un autre tourment : un lupus disséminé, maladie auto-immune qui atteint principalement les organes internes et provoque de fortes douleurs articulaires, ainsi que des problèmes rénaux et gastro-intestinaux.
Elle reçoit également un diagnostic de TDAH — trouble déficit de l’attention avec ou sans hyperactivité —, comme son fils. Une RQTH, reconnaissance de la qualité de travailleur handicapé, vient inscrire ses handicaps dans le marbre. « Je ne suis pas certaine de pouvoir établir un lien direct entre ces maladies et les atrocités que j’ai subies. Mais elles ont pu jouer un rôle dans mon rapport à mon corps et la manière dont j’ai longtemps ignoré mes douleurs. Un jour, le volcan en sommeil se réveille », poursuit la jeune femme.
Le travail : un refuge, une fuite
Parallèlement, Yenny s’investit corps et âme dans un projet professionnel qui la porte et la structure. Elle rejoint le groupe Andros en 2010 puis, dès 2012, se consacre à la création du projet Vivre et travailler autrement, qui s’implique en faveur de l’emploi des personnes autistes sévères en milieu ordinaire, dont elle sera la directrice pendant dix ans. « J’ai vécu ce combat jour et nuit, dit-elle. Et, pendant ce temps, je ne réfléchissais pas à mon passé ni à mes douleurs. »
En 2023, une hospitalisation en début de septicémie la rattrape. Elle reste un mois avec une infection intestinale qu’elle n’avait pas détectée, se répétant sans cesse :
« Ce n’est pas grave, ça va aller. »
À deux jours près, elle perdait un membre, assurent ses médecins. Cette alerte la pousse à ralentir et à quitter l’association. « J’ai compris que je voulais arrêter ce rythme, m’écouter et m’assumer. » En 2023, elle crée Y&Co, Les catalyseurs de l’inclusion, une société de conseil dédiée aux acteurs sociaux et médico-sociaux. Elle décide surtout de dévoiler son histoire en écrivant le récit de sa vie.
« Pour prendre soin de moi, j’ai besoin d’accepter qui je suis. Et je serai bien obligée de l’accepter si je le fais savoir à la Terre entière. »
Se reconstruire, pas à pas
À l’approche de la quarantaine, Yenny a décidé d’aller « définitivement bien », de profiter de son mari et de son fils, « sa priorité ». « Nous avons le même fonctionnement, celui de deux TDAH, et une sensibilité à fleur de peau, une connexion très forte, souffle-t-elle. Nous nous aimons d’un amour inconditionnel mais, lorsque nous nous disputons, nous sommes deux volcans en éruption. » Elle s’occupe aussi davantage d’elle.
« J’ai à peu près tous les spécialistes de la Terre : un rhumatologue, un cardiologue, un neurologue… Ainsi qu’un accompagnement psychologique depuis quelques mois. » Avec son mari, la relation intime s’épanouit, petit à petit. Après six ans de disette sexuelle, les deux amants se retrouvent. « Depuis un an et demi, j’arrive à avoir l’esprit suffisamment apaisé pour éprouver du désir. »
Un câlin, une caresse, un baiser pour, enfin, attendrir le passé.
4. L’interview sans filtre
En 2009, votre pot de fin d’études dans un cabinet d’avocats vire au cauchemar…
J’ai 23 ans et je fête l’événement dans un bar très fréquenté par des avocats. L’un d’eux insiste pour me raccompagner chez moi. Au petit matin, je me réveille dans mon appartement, la porte grande ouverte, couverte d’hématomes sur la poitrine et pétrie de douleurs dans tout le corps. Et puis, tout à coup, un flash : je le vois au-dessus de moi et moi hurlant à la mort.
Mes amis m’ont encouragée à porter plainte. Il n’a jamais nié les faits, a affirmé que j’étais un peu bourrée mais consentante.
Il a ajouté : « C’est même l’un de mes meilleurs coups ! »
Je suis donc passée dans les journaux locaux pour « la petite stagiaire qui voulait gravir les échelons trop haut, trop vite ». Le responsable de l’enquête, qui avait recueilli ma déposition, a fini par dire à mon avocat :
« Cela n’aboutira jamais à rien. Ce n’est pas la première fois et il est protégé de bien plus haut. » La procédure n’est donc jamais allée à son terme. J’avais une haute estime du droit en arrivant en France, le pays des droits de l’Homme, de l’éthique et des Lumières. J’ai tout arrêté. Et le trauma est resté.
Comment ce trauma s’est-il manifesté ?
J’ai traversé une période avec beaucoup de relations sans lendemain. C’était en quelque sorte la preuve que j’avais provoqué ce qui m’était arrivé et je partais du principe que mon corps n’avait plus aucune valeur. Mon psychiatre m’a expliqué que ce type de réaction était fréquent chez les personnes qui ont vécu de tels traumatismes, au moins dans un premier temps. En revanche, lorsque je suis amoureuse de quelqu’un, je vais donner mon amour, ma confiance et tout le reste, mais le désir a tendance à disparaître, parce que pour moi, donner mon corps n’est jamais une preuve d’amour.
Avez-vous pardonné aux hommes ?
Aux hommes ? Je ne dirais pas que j’ai pardonné à tous les hommes. Mais, à moi, oui. Et c’est ça le plus important. Aujourd’hui, j’ai compris pas mal de choses sur mon mode de fonctionnement et je les accepte. Je sais pourquoi je préfère avoir des relations intimes avec la lumière. Même si parfois mon mari râle et me dit « Tu es pénible », il me respecte, m’aime et est resté auprès de moi. Lorsqu’on sait d’où viennent les difficultés et qu’on a une explication, les choses sont différentes. On les vit un peu mieux.
5. La punchline
« Je croyais devoir mériter ma place : de l’enfant abandonnée à la femme qui n’a plus rien à prouver. »
« C’est le titre de l’autobiographie que je suis en train de finaliser. Un certain nombre de choses seront, si tout va bien, rendues publiques… Je me souviens qu’à l’âge de dix ans, j’avais entrepris de confectionner un livre avec mes propres moyens : couverture en feuilles de tilleul, pages en papier à dessin, reliures en bouts de ficelle… Ce projet d’artiste n’avait jamais abouti ! »



