Quand on est privé de loisirs, « c’est un peu le confinement perpétuel ». À Paris, AccessiJeux veut briser ce huis clos : la plus grande ludothèque inclusive de France ouvre le 1er septembre, avec 2 500 jeux à disposition. Interview carte sur table de sa directrice, Louise Carron de la Morinais.
Cortex Média : Racontez-nous l'histoire de cette ludothèque pas comme les autres.
Louise Carron de la Morinais : AccessiJeux avait une ludothèque dans le 12e arrondissement de Paris, vers Cour Saint-Émilion. Très vite, le local est devenu trop petit. C’est là que la mairie s’est dit : « On aimerait dynamiser le quartier de la porte de Vincennes. Vous, vous faites une activité de lien social et vous cherchez un plus grand local, ça peut matcher. »
C’est un quartier populaire, même s’il n’est pas prioritaire au sens de la politique de la ville. Comme la plupart des portes à Paris, il est assez peu délaissé parce que personne n'a envie de vivre à côté du périphérique. Il manque donc de ressources de loisirs.
Par exemple, 48 % des familles sont monoparentales. Il y a également une assez forte population de seniors. On observe une fracture sociale entre les nouveaux arrivants, les nouvelles familles et les populations précaires, et les seniors qui sont là depuis longtemps.
À part se croiser dans la rue, il n’y a pas d’endroit où faire quartier, faire société.
Cortex Média : C'est donc la plus grande ludothèque accessible de France ?
Oui. La plus grande ludothèque de Paris. Et la plus accessible de France. Elle est implantée au 9 bd Carnot, dans le 12e, sur 350 m². Ouverte du mardi au samedi de 14h à 19h, pour 30 euros par an et par foyer.
On trouve des ludothèques plus grandes dans les territoires où le mètre carré est moins cher mais, parmi celles qui ont fait la démarche d’accessibilité, nous n'en connaissons aucune qui aille aussi loin que nous.
Il existe à peu près mille ludothèques en France. Nous dispensons des formations aux ludothécaires qui souhaitent adapter leurs pratiques ou leur façon d’adapter les jeux. Mais il faut des moyens conséquents car les travaux d’aménagement coûtent cher.

Cortex Média : Vous en êtes la directrice. Quel est votre parcours ?
Je suis arrivée chez AccessiJeux il y a trois ans, dans le cadre de mon stage pour mon mémoire de fin d’études, qui portait sur l’état du jeu de société adapté aux personnes en situation de handicap en France. Ça a matché avec l’équipe. Ils avaient besoin d’un poste en recherche de financement, qui a évolué vers la direction. Je connaissais le projet par cœur. On me l'a proposé.
Cortex Média : AccessiJeux.com, c'est quoi ?
Une association qui, depuis 2015, œuvre pour l’inclusion sociale, notamment par le jeu. Notre but, c’est de rendre le jeu, d'abord de société puis sous toutes ses formes, accessible.
Cortex Média : Comment adaptez-vous les jeux ?
Historiquement, nous étions était plutôt spécialisés dans la cécité parce que Xavier Merand, l’un des fondateurs, est devenu aveugle. C’est l’un des handicaps où c’est le plus simple, entre gros guillemets, de faire une adaptation universelle, en mettant des éléments de relief sur le matériel de jeu quand cela s’y prête.
Cortex Média : Et pas en braille ?
Pas prioritairement car il n'est lu que par 5 % des personnes malvoyantes.
Cortex Média : D'autres petits trucs faits maison ?
Parfois, il faut couper le coin des cartes pour pouvoir trouver le sens. Parfois, mettre des aimants sur le plateau, des traits en relief ou des petits stickers autocollants. On a aussi un système de comptage qui reprend le principe des chiffres romains : un point veut dire un, deux points, deux, et un rond avec un point au milieu veut dire cinq. Ces astuces nous ont permis de rendre plus de 500 jeux accessibles aux personnes malvoyantes et aveugles.
Cortex Média : Quels jeux très populaires avez-vous adaptés ?
Le Skyjo, par exemple. On l’a adapté en braille et à la façon d'AccessiJeux. Mais aussi le Flip Seven, le Trio… Le Scrabble existe en braille, puisqu'il ne comporte que des lettres, mais aussi dans notre version adaptée. L'environnement, lui aussi, a été pensé pour ce public : ligne podotactile, ligne lumineuse, plan tactile...

Cortex Média : Vous êtes aujourd’hui ouverts à tous les handicaps ?
Tout à fait. Une des raisons qui a motivé ce déménagement, c’était de s'ouvrir à toutes les personnes avec d’autres besoins spécifiques. Pour les personnes à mobilité réduite, nous proposons des tables modulables en hauteur pour permettre le passage du fauteuil et des toilettes adaptées. En cas de troubles moteurs ou de difficulté à coordonner ses mouvements, nous proposons différents accessoires comme un gobelet pour lancer les dés, des porte-cartes. Nous avons également un espace gaming où l'on peut remplacer la manette Xbox par des boutons sur lesquels le gamer peut appuyer avec les mains, les pieds ou le coude, ou via son souffle. Nous sommes par ailleurs en train de former le personnel à la langue des signes.
Cortex Média : Et pour les personnes avec des troubles cognitifs ou un handicap mental ?
Pour les personnes autistes ou TDAH, on peut avoir des accessoires qui accompagnent les moments de jeu : une couverture lestée, des pédaliers pour les pieds, des aménagements qui permettent de décharger ou d’accompagner ce moment. Pour le jeu en lui-même, cela dépend de la personne, de son expression et de ses capacités.
Cortex Média : Un exemple concret ?
Dans un groupe étiqueté « handicap cognitif », il peut y avoir une personne qui sait compter mais pas lire. Une autre, l'inverse. Une troisième qui sait faire les deux mais n'a que 37 secondes de mémoire vive. Le dialogue entre le ludothécaire et la personne ou son aidant va permettre de trouver une solution, parmi nos 2 500 jeux.
Cortex Média : C'est donc un accompagnement très individualisé ?
Oui. Nous accueillons, par exemple, un jeune homme qui ne parle pas et ne bouge pas, et communique essentiellement par le regard. Il a néanmoins toutes ses facultés cognitives. On peut donc lui proposer un jeu très complexe tant qu’on arrive à lui poser des questions pour savoir quel pion il veut bouger sur le plateau.

Cortex Média : Qui accompagne les joueurs ?
Des salariés, des bénévoles, des jeunes en service civique...
Cortex Média : Pourquoi cette notion d’inclusion par le jeu est-elle si importante ?
La personne en situation de handicap a un quotidien très chargé, souvent plus lourd que pour une personne valide. Le jeu, qui prend de plus en plus de place dans les loisirs des Français, c'est donc une bulle, un répit, qui lui apporte un moment de bien-être et lui permet de partager du lien social, mais aussi les mêmes références culturelles, comme le Scrabble ou, depuis peu, le Skyjo.
Il existe des jeux conçus spécialement pour les personnes en situation de handicap mais qui ne parlent pas au grand public. Avec nos adaptations, nous sommes tous ensemble autour de la même table.
Cortex Média : Comment se passe cette mixité entre personnes handicapées et personnes valides ?
Une ludothèque, ce n’est pas comme un bar à jeux à table ouverte. Vous n’allez pas forcément vous asseoir à la table d’inconnus, même si nous organisons aussi des soirées. Dans ce cas, c'est nous qui faisons les placements, en prenant bien soin de mixer les publics.
Cortex Média : Et ça matche ?
Oui, super bien. J'ai vu le petit Jean-Baptiste, neuf ans, rire avec Mireille, quatre-vingts ans, aveugle, en posant avec malice devant elle, la carte qui fait mal et double les points. Il y a souvent de grands moments de complicité et beaucoup de tolérance. En trois ans, je n’ai jamais entendu personne dire : « C’est compliqué ». Le fait qu'on revendique l'inclusion haut et fort joue beaucoup.
Pour certaines personnes, la ludothèque change-t-elle vraiment leur vie ?
Oui, je l'ai souvent entendu. Pas forcément en termes de confiance en soi mais sur le fait de renouer avec des moments entre amis. Beaucoup de personnes sont devenues handicapées à l'âge adulte et ont dû arrêter de jouer du jour au lendemain. Ici, elles retrouvent enfin ce plaisir.
Certains IME (instituts médico-éducatifs) viennent aussi car leurs résidents peuvent travailler des éléments de la vie quotidienne, sans même s'en rendre compte : lire, compter, faire des liens logiques. Le jeu valorise naturellement les soft skills, les "compétences douces".
Cortex Média : Une personne qui vous a particulièrement touchée ?
Oui, ce jeune en fauteuil issu d'un IME. Il aime les jeux plus complexes, joue plutôt avec un ludothécaire et tisse des liens profonds. Parfois, on l'entend rire aux éclats. Notre mission est accomplie.
Nous accueillons aussi régulièrement des jeunes autistes en service civique. Là, on est de l’autre côté de la barrière, côté professionnel. Ils commencent par des missions simples, sans contact avec le public. Au fil du temps, ils prennent confiance en eux, prennent des initiatives, assurent l'accueil. Les voir transformés, c’est une magnifique récompense. Certains, pourtant éloignés de l'emploi, ont fini par trouver un travail.
Cortex Média : Vous avez aussi une boutique ?
Oui. Nous vendons à prix coûtant les jeux que nous avons adaptés, aux particuliers comme aux collectivités.
Cortex Média : Comment la ludothèque est-elle financée ?
Principalement par la mairie et la CAF de Paris, qui répondent ainsi à leur mission de service public, d’amélioration de la vie des Franciliens et de bien commun. Mais aussi par l’UNADEV (Union nationale des déficients visuels). Et, depuis des années, des éditeurs de jeux nous font des dons réguliers.
Cortex Média : Un message aux collectivités qui hésitent encore à investir dans l’accessibilité des loisirs ?
Elles ne se rendent pas forcément compte du nombre de personnes en situation de handicap, pour lesquelles on peut avoir des réponses très variées, avec plein de petites solutions. Quand on peut, on veut. Il y a toujours un moyen de faire mieux et ce n’est pas forcément le plus cher.
Cortex Média : Pourquoi le loisir peut-il être un « nerf de l’inclusion » ?
Lors du premier confinement, nous étions seuls et nous nous sommes rendu compte que le cinéma, l’art et lien social étaient essentiels. Alors, pour ceux qui n'ont pas accès aux loisirs, c’est un peu le confinement perpétuel.



