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Une petite histoire de la lettre typographique

Publié le
24.09.2026

L’Académie des sciences consacre, en partenariat avec Canal Académies, une série de podcasts à l’histoire et aux usages des lettres. Au micro, Étienne Ghys. Cortex Média a retranscrit et édité cet échange, à lire ci-dessous.

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Canal Académie. Petite histoire de science avec Étienne Ghys. Le podcast de L'Académie des sciences.

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Étienne Ghys : Je suis face à Yann Sordet. Bonjour Yann.

Yann Sordet : Bonjour Étienne.

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Étienne Ghys : Vous êtes le directeur des bibliothèques de l'Institut et de la bibliothèque Mazarine. Nous allons commencer une série sur les lettres, mais pas les lettres dans le style de la littérature, les lettres comme objet.

Étienne Ghys : Tu dis que les temps ont bien changé, mais ce qui a surtout changé, c'est ton vocabulaire.

Étienne Ghys : On n'y pense pas assez souvent, la forme des lettres peut avoir une influence sur notre perception, en particulier une perception politique. On parle de lettres et politique. Ça vous va?

Yann Sordet : Très bien.

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Étienne Ghys : L'alphabet qu'on nous avait appris à l'école a pris un autre sens.

Étienne Ghys : Alors peut-être, si on peut commencer par quelque chose qui est un tout petit peu hors sujet. Dites-nous quelques mots sur l'influence de la typographie de Gutenberg sur la religion, sur la prise de pouvoir de la Réforme.

Yann Sordet : L'imprimerie, cette nouvelle technologie de transmission et de diffusion des textes, nous la devons à Gutenberg et à deux de ses associés, Pierre Schaeffer, qui était un expert de la lettre, justement. Il était copiste, il était universitaire. Et puis Jean Fust, qui était banquier et qui a assuré la mise de fonds, qui a, lui, anticipé l'imprimerie comme un modèle économique. On est au milieu du XVe siècle, dans les années 1440, 1450, le long du Rhin, voilà, à Mayence, très précisément, puisque c'est à Mayence que l'invention va cristalliser, va se, va se mettre en forme. Il y a les prémices de la Réforme à la fin du XVe siècle, mais la Réforme, elle va surgir, elle va exploser dans le, dans le monde occidental, en Europe, à partir de 1517, hein, au moment où Luther va proclamer ses Quatre-vingt-quinze thèses. Mais vous avez raison de dire que la Réforme a représenté un moment de, de prise de conscience. C'est une déflagration dans le sens aussi où c'est une prise de conscience de l'importance de la typographie pour la structuration et pour la diffusion de la Réforme. La plupart des historiens pensent que la Réforme aurait pu, certes naître, mais ensuite se tarir et ne pas connaître l'expansion formidable qui a été la sienne si elle n'avait pas disposé de cet outil formidable. Et Luther en était bien conscient. Pour Luther, l'imprimerie, c'est le dernier, le dernier, l'ultime, le don, le dernier don de Dieu à l'humanité qui va enclencher cette dernière révolution. Donc l'imprimé, la technologie imprimée et donc la forme du signe typographique n'était absolument pas indifférente aux yeux de Luther, qui travaillait main dans la main avec un certain nombre d'imprimeurs allemands.

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Étienne Ghys : Alors, ce n’est pas tout à fait politique.

Yann Sordet : Oui, si, parce que, si, la Réforme est aussi une rupture politique, hein, elle s'appuie aussi sur des États. Puis, vous savez que cette fracture religieuse entre le monde romain catholique et le monde réformé, hein, aussi bien luthérien que calviniste, va décider des plus importantes des guerres de l'Ancien Régime. Pas seulement au XVIe siècle avec les guerres de religion, mais lors de la guerre de Trente Ans au XVIIe siècle, qui est une, en quelque sorte une première guerre mondiale.

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Étienne Ghys : À présent que notre société utilise des mots nouveaux, tragiques et surprenants.

Étienne Ghys : J'aimerais qu'on discute maintenant plus précisément des polices de caractères qui ont une influence sur notre perception de la politique. Quel pourrait être le premier exemple auquel on pourrait penser?

Yann Sordet : Alors, l'investissement du monde de la typographie, du monde des lettres et du monde du design typographique, cet investissement par la politique, je crois qu'on peut le dater du, de la première moitié du XVIe siècle. Il y a un moment qui est extrêmement important. Donc, on se situe entre les années 1510 et les années 1530-1540. Là, il y a un choix qui est fait par le, la monarchie française d'investir massivement dans une forme de lettres qui est celle des lettres romaines. Ces lettres romaines qui renvoient indirectement à l'Antiquité, romaine, mais qui sont le fruit d'une, d'une évolution que nous devons aux humanistes. En Italie, au quatorzième puis au, au XVe siècle, cette lettre romaine, cette lettre à l'antique, litera antiqua, on disait, s'oppose avec une évidence claire. À l'œil, elle s'oppose aux lettres gothiques parce que la typographie gothique et les lettres gothiques dominent du Moyen Âge, enfin depuis le douzième siècle, jusque, très largement jusqu'au début du XVIe siècle. On considère que la typographie gothique, cette typographie un peu fracturée, anguleuse, difficilement lisible pour nous, mais infiniment plus lisible pour un lecteur moyen ou un lecteur ordinaire au XVe, XVIe siècle que la, que la lettre romaine, hein, ça, c'est une, ça, c'est quelque chose de très important. En tout cas, cette typographie gothique, c'est celle de soixante-dix pour cent des incunables. Les incunables, ce sont tous les livres qui ont été imprimés entre Gutenberg et le début du XVIe siècle, environ trente mille éditions, soixante-dix à soixante-quinze pour cent de ces éditions sont en typographie gothique. En tout cas, l'Europe est essentiellement, du point de vue des lettres, un monde gothique au XVe siècle et au début du XVIe siècle. Mais François Ier, dont vous savez l'intérêt qu'il porte à l'humanisme, l'intérêt qu'il porte à la, à la Renaissance italienne.

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Étienne Ghys : Il nomme un imprimeur royal.

Yann Sordet : Voilà, effectivement, hein, il va aussi définir et identifier des imprimeurs royaux. François Ier s'est entouré d'un certain nombre d'intellectuels, de savants, d'artistes, d'imprimeurs. Et ce monde que nous connaissons aujourd'hui relativement bien, autour du jeune roi, il y a François Des Moulins, qui a été son, son précepteur, qui est un pédagogue, qui est un enseignant. Il y a eu aussi un lecteur royal, Jacques Colin. Les lecteurs royaux, ce sont les lecteurs du Collège royal, du Collège de France, hein, François Ier, c'est aussi les origines du Collège de France. Il y a aussi des imprimeurs, Robert Estienne, Geoffroy Tory, dont nous reparlerons sans doute un petit peu.

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Étienne Ghys : Il en a fait brûler un ou deux.

Yann Sordet : Oui, c'est vrai aussi, mais justement parce qu'ils avaient eu le mauvais goût de passer à la Réforme.

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Étienne Ghys : Comment il s'appelle? C'est Dolé, c'est ça?

Yann Sordet : Oui, absolument. Dolé qui a été brûlé sur la place Maubert, hein.

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Étienne Ghys : J'ai appris mon nouvel alphabet en lisant les manchettes de vos journaux. Et les inscriptions écrites sur vos murs, c'est l'alphabet de ma génération.

Yann Sordet : Ce petit monde décide que la lettre française, désormais, la lettre qui aura vocation à diffuser les textes du royaume de France et aussi la littérature du royaume de France, eh bien, c'est désormais la lettre romaine. On va abandonner volontairement, explicitement les typographies gothiques et on va faire le choix de cette lettre-là pour diffuser non seulement donc les textes latins, mais cette langue française dont on pose aussi la légitimité, hein. Ordonnance de Villers-Cotterêts, hein, donc, vous le savez. Et puis, quinze cent trente-neuf. Et puis quelque temps après, quinze cent quarante-sept, la défense et illustration de la langue française. Et donc désormais, c'est cette lettre romaine qui vient d'Italie, c'est cette lettre à l'antique, sans ces cassures, sans cette densité, cet aspect noir, hein, le gothique, c'est la black letter en anglais, qui va être privilégiée par la France. Alors même, et là est la politique, alors même qu'au nord, de l'autre côté du Rhin, dans le monde germanique, l'ensemble des communautés urbaines allemandes et l'empereur d'Allemagne font le choix, un choix très durable, de maintenir le gothique. Et il y a vraiment, de part et d'autre de cette fracture, une évidence et la volonté de porter une identité graphique qui va se singulariser.

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Étienne Ghys : À peu près comme ceci. A, parce que tu es mon ami. B pour la bombe et pour barre. C pour la cruauté.

Étienne Ghys : Sautons quelques siècles, puisque vous parlez du gothique et de l'Allemagne, ça va durer jusqu'à Hitler, jusqu'aux nazis. Racontez-nous cette histoire qui est assez stupéfiante.

Yann Sordet : Cette typographie gothique dans ses différentes formes, sous formes, pourrait-on dire, et variations, c'est la lettre de l'Europe du Nord, c'est la lettre des langues et des pays germaniques. Elle est aussi massivement utilisée au dix-neuvième, au XXe siècle, notamment par tout le monde académique, allemand et germanique au sens large, hein, les thèses universitaires, les publications savantes, etc. L'une de ces typographies gothiques, on les a-- on l'appelle aussi la, la Fraktur. Un Fraktur parce que fracturée, anguleuse, etc. Avec toute une série de brisures. Il y a l'une de ces lettres, qu'on appelle la lettre Schwabacher, dont on ignore un peu l'origine, l'origine du nom. C'est peut-être une lettre qui doit son nom à, à la ville de Schwabach. Bon, en tout cas, cette lettre Schwabacher, qui, à l'œil, manifeste la germanité, elle va être rejetée par le nazisme, qui va considérer que c'est une typographie qui a été imposée au monde allemand, au monde germanique, par des communautés juives. On va reprocher, le Troisième Reich et le Parti national socialiste vont reprocher à cette lettre Schwabacher son identité judaïque.

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Étienne Ghys : Mais ce qui est tout à fait erroné.

Yann Sordet : Oui, oui, c'est erroné. C'est erroné, ça ne repose pas sur une démonstration d'historien du livre ou d'historien de la typographie. Et il y a une interdiction, je crois que en dix-neuf cent quarante et un, lll, il y a un arrêt, hein, il y a, il y a, en tout cas, il y a une réglementation, il y a des dispositions juridiques qui bannissent du périmètre du Troisième Reich le recours à cette lettre Schwabacher.

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Étienne Ghys : Ce que je comprends pas quand même, c'est que en Allemagne, même nazie, il y avait de grands intellectuels qui connaissaient cette histoire. Donc, qu'est-ce qui s'est passé? Il y a eu une espèce de volonté, de se rapprocher de, du reste de l'Europe d'un point de vue écriture, d'un point de vue culturel?

Yann Sordet : Il y a surtout la volonté d'une rupture, hein, pour le coup. Et c'est vrai que la lettre que va privilégier le, le nazisme est plutôt une, u-une lettre linéale avec peu d'empattement, plutôt moderne. Il y a une espèce de modernisme, de futurisme, entre guillemets, que, qui a existé aussi dans le monde fasciste, hein. Il y a eu un investissement du futurisme typographique, hein, il y a un souci de modernisme. C'est une lettre qui est, qui est rapide, qui s'expose facilement dans l'espace public, qui a vocation à, bien sûr, peupler le livre qui fait l'objet d'une lecture individuelle, personnelle, mais aussi à, à s'exposer assez naturellement sur de grands étendards, sur des grandes surfaces. Et vous savez que l'affichage public, l'expression publique du slogan font partie de la rhétorique graphique.

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Étienne Ghys : C pour la cruauté. D, c'est pour le divorce, le dégoût, la douleur. E, ce sont mes ennemis. F, c'est notre folie, c'est le mal d'aujourd'hui. G, horreur du gaspillage et des grandes gueules. H pour hijacking et pour hypocrisie. I, c'est pour tes insultes et pour tes idioties.

Étienne Ghys : Je vous ai fait sauter cinq siècles d'un coup et dans ces cinq siècles, il s'est passé beaucoup de choses sur les lettres de nature politique. Donc, je-- on a évoqué tout à l'heure notre chouchou, Tory.

Yann Sordet : François Tory, c'est un, c'est un type assez, assez formidable. Il appartient à ce monde des imprimeurs libraires. Il m-, il appartient à ce milieu qui a accompagné François premier et qui a accompagné la monarchie française dans cette révolution graphique, non seulement du point de vue typographique, hein, en privilégiant la lettre romaine à l'antique, mais aussi en travaillant à ce qu'on appelle l'orthotypographie, à faire évoluer la typographie et le dessin des lettres pour les rendre parfaitement efficaces pour l'expression de la langue française. Et ça, c'est important parce que la typographie de Gutenberg et ses associés, ça a été conçu pour une langue bien précise, le latin, hein. Parce que la Bible de Gutenberg, elle est imprimée en latin. Et ça n'est que progressivement que cette technologie et que ces signes vont être adaptés aux autres langues. Au grec, ça va pas être facile, à l'hébreu non plus. L'arménien, n'en parlons pas, c'est-à-dire la solution va être, va être trouvée. Et au français, finalement, à la langue française, l'adaptation n'est pas si évidente que ça, parce qu'il manque toute une série de choses. Le français se développe et la lettre E dans le français, la lettre E, ça peut être un accent grave, un accent circonflexe, un accent aigu. Ce sont des variations qui n'existent pas dans le latin. Le, le français, c'est aussi l'apostrophe, le L apostrophe, par exemple, ou le D apostrophe. Le français, c'est aussi le C cédillé, cette cédille. Donc il faut inventer toute une série de, de signes. Et ces signes, il faut, ben légitimer leur présence dans le matériel typographique. Et Geoffroy Tory va jouer un très grand rôle. Et tout ce travail que va conduire Geoffroy Tory, il va lui donner forme dans un très beau livre qui est le Champ fleuri.

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Étienne Ghys : Magnifique livre.

Yann Sordet : Voilà, imprimé en quinze cent vingt-neuf.

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Étienne Ghys : Dites-moi quelques mots sur le Romain du roi.

Yann Sordet : Ah le Romain du roi, Étienne, je sais que c'est votre chouchou.

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Étienne Ghys : Exactement. Parce que le Romain du roi, c'est un caractère qui doit beaucoup à l'Académie des sciences.

Yann Sordet : Mais vous avez vraiment raison de l'évoquer dans le cadre de cet, de cet échange, parce que le Romain du roi est aussi le fruit d'une, d'une, d'une manifestation du politique dans le champ de la typographie. On est à la fin du XVIIe siècle, de la, voilà, le dernier temps du règne de Louis XIV. On est dans les années seize cent quatre-vingt-dix. Les imprimeurs français et les graphistes, pardon, le terme n'est pas utilisé, mais en tout cas, les graveurs de caractères continuent à utiliser une typographie, ben qui doit beaucoup au, au monde du XVe et du XVIe siècle. En gros, c'est une typographie qui est héritée d'Aldemanus, le Vénitien, et puis qui a été retoiletée par Garamond, Claude Garamond. En gros, je simplifie volontairement, mais la lettre aldine revisitée par le Garamond, elle est pratiquée pendant tout le, tout le XVIIe siècle. Dans les années seize cent quatre-vingt-dix, il y a deux mouvements parallèles. Il y a, à l'initiative de Louis XIV et surtout de Colbert, de lancer une grande encyclopédie des arts et des métiers, exposer l'expertise du royaume de France sur différents territoires, le textile, la construction navale. Et puis, bien évidemment, ces métiers dans lesquels l'expertise est extrêmement exigeante, qui sont les métiers du livre, la gravure de caractères, l'imprimerie, la typographie, etc. Et donc, il y a un certain nombre d'hommes qui se, qui se rassemblent hein, pour exposer les, les enjeux de la gravure de caractères et de la, et de la typographie. Le mathématicien Filleau des, Filleau des Billettes, l'abbé Jaujon. Il y a aussi un bibliothécaire, l'abbé Bignon, qui est bibliothécaire du roi. Il y a quelqu'un que moi j'aime beaucoup aussi, Philippe Grandjean, qui est un, qui est un graveur de caractères, qui est-- c'est lui l'artisan, l'artiste. Et donc l'idée cristallise et se développe de, ben profiter de cette vaste enquête pour réformer la typographie royale hein. Dessiner un caractère qui aura le mérite de l'efficacité, de la clarté et dont le, dont le standing, si je puis dire, sera tout à fait propice à porter le message royal et à porter la littérature et les sciences de la monarchie.

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Étienne Ghys : Peut-être un petit peu trop rigide, un petit peu trop droit.

Yann Sordet : Oui, mais justement-

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Étienne Ghys : Je fais toujours l'analogie, j'ai l'impression quand je vois quelque chose de rédigé en romain du roi, j'ai l'impression de voir le, les jardins de Versailles.

Yann Sordet : Mais oui, parce que le modèle, c'est un modèle à la fois mathématique et épigraphique. Mathématique, pourquoi? Parce que chaque lettre, désormais, va être dessinée à l'intérieur d'un damier, une espèce de carroyage constitué, si je me souviens bien, de soixante-quatre petits carrés. Chacun de ces soixante-quatre petits carrés étant lui-même divisé en trente-deux petits carrés. Et donc c'est à l'intérieur de ce carroyage que la lettre, le Romain du roi, va être dessinée. Et c'est la première fois qu'on a un carcan, une structure aussi orthogonale et aussi précise.

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Étienne Ghys : Moi, j'y vois l'invention du pixel.

Yann Sordet : Oui oui, le découpage en parties, en, en parties carrées, le plus petit module possible.

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Étienne Ghys : J, jukebox. Juif, jamais plus. K comme kidnapping. L comme laser, libération le lendemain. M, c'est pour moi, naturellement. Et N, c'est pour les nouveau-nés.

Étienne Ghys : Dites-moi quelques mots sur Didot et peut-être après sur ce qui se passe aujourd'hui. Hein, parce que vous savez, bien sûr, vous savez qu'il y a aussi des polices politiques en quelque sorte aujourd'hui. Par exemple, la police Marianne.

Yann Sordet : Oui, absolument. Une commande de, une commande de l'Élysée.

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Étienne Ghys : Commande de l'Élysée en deux mille vingt.

Yann Sordet : Absolument.

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Étienne Ghys : La police Macron.

Yann Sordet : D'une certaine manière, oui oui oui. c'est le signe, effectivement. Cette police est d'une certaine manière non pas l'héritière, mais c'est un, c'est un épisode hein, de commande politique qui est à rapprocher de l'événement qui a contribué à la création du Romain du roi à la fin du XVIIe siècle et au, et au début du dix-huitième siècle. Alors, vous évoquez Didot. Oui, on est en plein dix-huitième siècle. C'est surtout la deuxième moitié du dix-huitième siècle est un moment de néoclassique, entre guillemets, on le sait, dans les architectures, dans les arts en gé-, en général, dans le mobilier. Et c'est le moment aussi où les typographes, où les typographes les plus exigeants, les plus créateurs, les plus créatifs, vont dessiner un caractère encore plus rigoureux. Et là, le modèle de ce caractère, ça ne va pas être le signe manuscrit, ça ne va pas être la lettre gravée, ça va être le signe, la lettre épigraphique, la lettre telle qu'on pouvait la graver sur du marbre dans l'Antiquité. C'est pour ça que les caractères gravés par, par Bodoni, à, à Parme ou par Didot, hein, et la, et la famille Didot, grands imprimeurs, grands imprimeurs, éditeurs hein, grands imprimeurs, éditeurs français de la fin du dix-huitième siècle et du dix-neuvième siècle.

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Étienne Ghys : Absolument.

Yann Sordet : Ces, ces caractères-là sont vraiment caractérisés par leur très grande orthogonalité et par leur très grande rigueur, au point qu'ils ont été rassemblés. C'est au XXe siècle que, c'est du XXe siècle que datent les entreprises de classification des caractères qui sont assez, assez intéressantes d'ailleurs. C'est un moment assez formidable. Il y a, il y a un personnage que j'aimerais citer parce qu'on vient de publier ses mémoires. Et puis c'est vraiment un grand bonhomme, Maximilien Vox.

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Étienne Ghys : Celui qui a essayé de mettre de l'ordre dans tout ça.

Yann Sordet : Voilà, il a essayé de mettre de l'ordre du classement. Il est aussi responsable, Maximilien Vox, de la, de la marque de la collection, M. Je-- vous l- vous le savez, les, les romans policiers chez, chez, chez Gallimard.

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Étienne Ghys : Revenons sur Didot. Est-ce que Didot avait un aspect politique? Est-ce qu'il y avait une connexion entre la famille Didot et, et le pouvoir?

Yann Sordet : Alors, je dirais dès avant l'Empire, parce que dès la Révolution française, dès les, dès les, dès la Convention, dès les années 1790, on a plusieurs graveurs de caractère. On a plusieurs hommes du livre qui ont clairement conscience du fait que la lettre de Didot, cette lettre rigoureuse, républicaine, entre guillemets, on le dit hein, qui renvoie à l'Antiquité, à l'Antiquité romaine-

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Étienne Ghys : La lettre républicaine.

Yann Sordet : Voilà. Elle est justement dénuée de toutes les fioritures de l'Ancien Régime. Hein, donc cette sévérité-là, cette sévérité, classique, attique, en, en quelque sorte, que l'on doit en fait à un mouvement esthétique qui est celui du néoclassicisme et qui date de la deuxième moitié du XVIIIe siècle, eh bien, est, est assumée par la Révolution française. On a un certain nombre de graveurs qui disent très clairement, notamment dans les préfaces avec lesquelles ils accompagnent les spécimens de caractères qu'ils vont diffuser, ils disent: « voilà, cette typographie, elle est sobre, elle est verticale, elle est universellement lisible. Y a pas d'ornement, y a pas de fioriture, y a rien de rococo, y a rien de baroque. Et puis on ne va pas multiplier non plus les petits ornements, les colifichets, etc., qui font très Ancien Régime. » Et ensuite, l'Empire embraye. Parce que l'Empire, effectivement, la typographie, idéale de l'Empire français, c'est une typographie qui est celle des Didot.

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Étienne Ghys : Sans parler de bien plus tard, l'Art nouveau.

Yann Sordet : Oui, oui, oui.

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Étienne Ghys : Qui va un peu en continuation de tout ça. Y a plus aucun ornement.

Yann Sordet : Oui, oui, l'Art nouveau. Et puis un peu plus tard encore, surtout, je dirais, Étienne, dans la lignée du Bauhaus, hein, qui a, qui a vraiment investi aussi le monde de la typographie, l'Art déco, où l-, où là, on a tendance à privilégier des lettres linéales, c'est-à-dire des lettres dans lesquelles l'opposition entre les pleins et les, et les déliés est très très limitée, voire inexistante, et dans lesquelles on n'a pas d'empattement, hein. L'empattement, c'est ces espèces de petites barres transversales ou petits éléments décoratifs tri-, de forme triangulaire ou carrée ou, qui existent chez Garamond, qui existent aussi-

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Étienne Ghys : Qui sont très beaux.

Yann Sordet : Qui sont très beaux, mais la lettre linéale, on suppose qu'elle est plus moderne.

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Étienne Ghys : Elle est plus future.

Yann Sordet : D'ailleurs, Futura est l'une de ces lettres, hein. On l'appelle Futura, hein. Donc elle est créée, je crois, Futura dans les années 1920 par un, par un designer allemand. Et Futura, elle porte bien son nom. Y a la volonté, y a la volonté de s'affranchir de ces formes anciennes qu'étaient les empattements.

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Étienne Ghys : O, c'est une histoire célèbre. M, mais c'est la parano, la prison, la panique. Q parce que qualité vaut mieux que quantité.

Étienne Ghys : Pour terminer notre conversation très rapidement, on pourrait citer les polices de caractères créées spécifiquement pour Obama et reprises par la suite par Donald Trump, qui s'appellent Gotham. Que je trouve que c'est assez intéressant-

Yann Sordet : Ah oui...

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Étienne Ghys : de voir que encore aujourd'hui, les graphistes, les designers ont parfaitement conscience du fait qu'une lettre peut porter un message politique. C'est impressionnant, non?

Étienne Ghys : R, révolution. S est sexy et seul. Et T me terrorise. U pour usurpation et parce que tu es unique.

Yann Sordet : C'est impressionnant et rassurant.

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Étienne Ghys : On dit aussi que les États-Unis et l'Amérique du Nord sont un des pays dans lesquels la discipline et la pédagogie de la, de la lettre, du tracé de la lettre, de la forme des lettres, voilà, a tendance à être abandonnée.

Yann Sordet : Dans le manuscrit, vous voulez dire. L'écriture simplifiée, l'écriture bâton, hein.

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Étienne Ghys : Merci beaucoup, Yann.

Étienne Ghys : V pour viol et vengeance. Et W pour les westerns avec John Wayne. X, c'est la mystérieuse inconnue.

Étienne Ghys : Est-ce qu'il y a une musique qui pourrait illustrer, les lettres?

Yann Sordet : Ah oui, vous me prenez de court.

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Étienne Ghys : Forcément.

Étienne Ghys : Y, les Grecs, ce sont des jolis yeux déçus.

Étienne Ghys : Alors, j'espère que la chanson que j'ai choisie, Mon alphabet par Amanda Lear, chantée en 1977, plaira à Yann Sordet. Elle est sous-titrée Prélude et fugue en do majeur BWV 846 de Bach, bien sûr.

Étienne Ghys : Et Z, mon cher ami, c'est pour le zéro que je te donnerai si tu n'apprends pas bien ce nouvel alphabet.

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Texte corrigé et reformulé pour la lecture, dans le respect du sens de l’échange original.

Étienne Ghys
21min de lecture

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